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Consommation, choix ou décision ?

Les conceptions sur l’éducation et sur l’enfant, comme je l’écrivais ici précédemment ont remarquablement évolué au cours des siècles. Ainsi, selon les conceptions actuelles, l’éducation ne se limite pas à l’école ou à la famille, mais s’inscrit dans un champ bien plus vaste. L’enfant est une personne à part entière et au temps présent. Ce statut lui confère un ensemble de droits et de devoirs. Je ne rentrerai pas, ici, dans l’éternel débat sur les droits et les devoirs, inaliénables attributs du citoyen. J’ai eu l’occasion de participer à ce débat en d’autres temps et en un lieu voisin[i]. En revanche, je voudrais, ici, me pencher, à travers un pan particulier de la vie des enfants et des jeunes, leur temps de loisir, sur les possibilités qui s’offrent à eux d’exister en tant que personne, d’exprimer et d’assumer des choix, voire de décider.

Reconnaitre l’enfant comme une personne passe forcément par lui reconnaître un statut à part entière. Cela ne peut se limiter à l’assimiler à l’adulte, uniquement du point de vue juridique, c’est à dire à abaisser l’âge auquel, le cas échéant, les peines qu’il encoure s’alignent sur celles infligées à des adultes. Bien au contraire, adopter une vision aussi restrictive conduit à la négation même d’un statut de l’enfant. Donner à l’enfant le statut de personne consiste, à mon sens, à vouloir l’éduquer plutôt que prétendre le dresser. Éduquer est donc à prendre dans son sens global de « donner à quelqu’un, spécialement à un enfant ou à un adolescent, tous les soins nécessaires à la formation et à l’épanouissement de sa personnalité »[ii]. L’éducation ne se limite pas qu’à l’acte d’éduquer. Cependant, reconnaître à l’enfant le statut de personne, au-delà d’assurer son éducation, demande de lui permettre d’exprimer et d’assumer des choix, de décider.

De ce point de vue, l’action de l’école conjuguée à celle de la famille n’est pas suffisante. En effet, la famille, en tant que « lieu de la filiation »[iii], et l’école, en tant que « cadre de la transmission systématique »[iv]des connaissances ne priorisent pas l’exercice du choix, de la prise de décision, mais la transmission d’une culture, de valeurs et de traditions, pour la première, et l’acquisition de savoirs, de connaissances et de compétences, de manière ordonnée et graduée, pour la deuxième. Cela dit, je ne nie pas le rôle de la famille ou de l’école dans l’expression de choix. Le secteur des loisirs en général et les centres de vacances ou les centres de loisirs[v] en particulier, de par la souplesse dans les objectifs qui leur sont assignés et, surtout leur grande marge de manœuvre tant au niveau des moyens à mettre en œuvre pour les atteindre qu’en termes d’organisation générale, offrent la possibilité de combler ce manque.

En tant que structures du loisir, les centres de vacances et les centres de loisirs ne connaissent pas, contrairement à l’école, d’horaires et de durées imposés ou de programmes d’apprentissages à respecter. Ils n’ont pas non plus vocation à contrecarrer ni à se substituer à la famille[vi]. Le ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative, institution de tutelle, voit dans ces structures, l’occasion : « de temps de plaisir, d’éducation à la vie collective, à la pratique d’activités diversifiées, afin de vivre ensemble des moments uniques de découverte et de bonheur »[vii]. Sur son site Internet, l’institution précise que « dans ces structures propices aux jeux, des animateurs qualifiés, volontaires, parfois bénévoles, s’attachent à faire vivre aux jeunes l’autonomie et la prise de responsabilité ». Si ces structures sont indéniablement des structures de l’éducation, leur rôle se démarque de celui de l’école et de la famille, même s’il est courant de parler de complémentarité. Bien entendu, prétendre que les séjours de vacances et les accueils de loisirs sont complémentaires de l’école et de la famille ne veut pas dire que leurs objectifs sont liés ou enchevêtrés dans une hiérarchie qui voudrait que les premiers doivent renforcer l’action des deux autres. Tout d’abord, les colonies de vacances et les centres de loisirs visent, à travers l’initiation, la découverte et la pratique d’activités culturelles, artistiques, sportives, scientifiques, techniques, diversifiées, d’élargir l’horizon des enfants et des jeunes qui les fréquentent. Ensuite, en soi, la rencontre et la confrontation, surtout au niveau des centres de vacances, avec de nouvelles personnes, animateurs et pairs, issus d’autres milieux, d’autres régions, représente un apport éducatif. Enfin, de par l’appropriation d’un milieu particulier, dont les règles diffèrent de celles de la maison et de celles de l’école, ce qui, en soi, complique leur ingestion, mais participe de la reconnaissance d’autres habitudes, d’autres codes.

Outre la découverte de personnes, d’activités, de lieux, de codes... différents, les séjours de vacances et les accueils de loisirs se veulent des lieux qui favorisent l’accession à l’autonomie et la prise de responsabilité. D’ailleurs, ces termes figurent en bonne place parmi les objectifs éducatifs et pédagogiques de nombre d’organisateurs et d’équipes d’animation. Plus que des apprentissages « savants », de type scolaire, les colonies de vacances et les centres de loisirs, sont des lieux de socialisation et d’épanouissement. Les adultes qui les encadrent ne sont ni des pairs, ni des maîtres ou des parents, ni « supérieurs »[viii], ni complices. Ils s’installent dans une posture de passeurs, c’est à dire d’accompagnateurs, dans la proximité tout en gardant une distance. Leur mission consiste davantage à favoriser, permettre, autoriser, éclairer, conseiller, éventuellement alerter, qu’enseigner[ix], imposer ou ordonner. Ce mode relationnel induit d’instaurer des échanges entre les équipes d’animation et les participants. Ces derniers doivent pouvoir exprimer leurs points de vue, leurs envies, leurs choix, quitte à ce que ceux-ci aillent à l’encontre de la volonté des adultes. Cela ne signifie nullement, pour les adultes, de se plier à la volonté, à plus forte raison aux « caprices »[x] des participants, mais leur impose d’écouter, de prendre en compte leur parole et d’expliquer, d’expliciter, les réponses données. Dans le même sens, mais en poussant la logique plus loin, cela amène à s’interroger sur la marge de décision que peuvent avoir les enfants et les jeunes dans les centres de vacances et les centres de loisirs.

Dans les faits, les participants sont-ils autant acteurs que les projets éducatifs et pédagogiques le prétendent ? Pas sûr, loin de là ! Dans leur majorité, c’est à dire à l’exclusion de quelques expériences pédagogiques innovantes ou alternatives, ces structures offrent aux enfants et aux jeunes qui les fréquentent la possibilité de s’exprimer à travers des instances dédiées, principalement les réunions d’enfants ou de jeunes mises en place et animées par des adultes et la possibilité de choisir son activité. Non seulement d’autres pans de la vie de ces structures ne font l’objet d’aucune discussion, mais ces instances ne représentent pas de réels lieux d’expression, encore moins de décision. En effet, choisir son activité se limite trop souvent à émettre un avis, pas toujours en connaissance de cause. Outre le nombre de places disponibles, prévu par les adultes, l’impossibilité de connaitre l’animateur qui encadre ou de s’inscrire avec ses copains limitent la formulation d’un vrai choix. Les participants se voient « sommés »[xi] de choisir en fonction de l’activité, non d’autres critères. Sans parler de l’injonction paradoxale dans laquelle se trouvent les enfants, invités à dormir le plus tard possible le matin, dans les centres de vacances, tandis que ceux qui se lèvent tôt s’inscrivent et raflent les places de premier choix. Les réunions d’enfants ou de jeunes, quant à elles, présentées comme des instances de prise de parole, voire d’exercice de l’esprit critique, se résument trop souvent à des présentations de journées ou à des bilans, pour ne pas dire à des plébiscites de ce qui est mis en place par l’équipe d’animation. Trop souvent, les questions posées par l’équipe portent sur la satisfaction du participant. Si se dire satisfait semble aller de soi et ne pas susciter de réaction de la part de l’adulte, oser exprimer son insatisfaction déclenche un questionnement, parfois soupçonneux, quant à des précisions ou des justifications. Il n’est donc pas certain que cette pratique facilite la prise de parole, notamment de ceux, les moins à l’aise à l’oral dans un groupe.

Ce tableau n’enlève rien à la qualité de nombreux centres de vacances et centres de loisirs. Il ne se veut pas non plus diminuer l’importance des apports éducatifs et pédagogiques pour les participants. Encore qu’il est permis de s’interroger sur ce que représentent ces catalogues d’activités tous plus alléchants les uns que les autres, s’ils ne s’inscrivent pas dans une démarche participative. Mon propos vise simplement à regretter qu’un des lieux les mieux à même d’exercer les enfants et les jeunes au choix, voire à la décision, voit son action en ce sens largement limitée. J’invite le lecteur, en utilisant l’échelle de la participation des enfants de Roger Hart[xii], à évaluer à quel point, de ce point de vue, il reste des progrès à accomplir.

 


[i] http://blogs.mediapart.fr/edition/democratie-version-francaise/article/170908/des-droits-et-des-devoirs, billet du 17 septembre 2008.

[ii] Définition donnée par le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales (CNTRL) : http://www.cnrtl.fr/definition/éduquer, consultée le 31 mars 2012.

[iii] Site Internet de Philippe Meirieu : http://www.meirieu.com/DICTIONNAIRE/education_formelle_non_formelle.htm, consulté le 31 mars 2012.

[iv] Ibidem.

[v] Je parlerai indifféremment de centres de vacances, de colonies de vacances ou de séjours de vacances et de centres de loisirs ou d’accueils de loisirs. Ces structures sont regroupées sous l’appellation réglementaire d’accueils collectifs de mineurs (ACM).

[vi] Même si les codes et les standards de conduite diffèrent parfois de ceux de la famille.

[vii] Site Internet du ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative : http://www.jeunes.gouv.fr/interministeriel/activites/vacances/article/accueils-collectifs-de-mineurs-acm, consulté le 31 mars 2012.

[viii] Le terme est de Philippe Meirieu, déjà cité.

[ix] Le terme « enseigner » est un peu provocateur, comme cela m’a déjà été renvoyé lors d’une intervention autour d’un article : http://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2010-5-page-70.htm.

[x] Le terme est fort, j’en conviens bien.

[xi] Le terme n’est pas trop fort, cette fois.

[xii] Roger Hart, l’échelle de la participation des enfants dans les projets : http://lesfrancasenidf.asso.fr/sites/francasidf.sopinspace.net/files/chelle_de_roger_hart_pdf_18498.pdf.

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