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France-Allemagne, une évidence qui n’est plus

Il y a l’usage et il y a la réalité. L’usage veut que l’on affirme comme une évidence la solidité du «couple franco-allemand», évidence qui ne saurait être discutée. La réalité est tout autre et devient inquiétante. Au-delà des désaccords politiques, désaccords dont l’intensité et le rythme ne cessent de grandir, les sociétés de nos deux pays n’ont cessé de s’éloigner depuis quinze ans jusqu’à atteindre un degré d’indifférence probablement jamais connu depuis un demi-siècle.

Cette indifférence est aujourd’hui sur le point de se transformer en méfiance, voire en hostilité. Tous les acteurs du «tandem franco-allemand» jugeront sans doute absurde un tel constat. Ils se trompent, si l’on veut bien considérer que la relation franco-allemande ne peut être l’exclusivité de quelques élites politiques et économiques.

  • L’Allemagne est regardée avec méfiance

Or la tendance longue, qui s’est brutalement accélérée depuis la crise de la zone euro et la mise à terre de la Grèce, est bien celle d’un éloignement de nos deux sociétés. Pour une raison évidente : l’Allemagne était notre horizon car l’Europe était notre idéal. Que cette Europe s’enferme dans une furie néolibérale, technocratique et a-démocratique, et l’Allemagne n’est dès lors plus considérée comme un partenaire mais regardée avec méfiance comme un rival.

Nous en sommes là, donc très loin du discours du général de Gaulle tenu, en allemand, devant la jeunesse allemande, le 9 septembre 1962 : «Cette solidarité désormais toute naturelle il nous faut, certes, l'organiser. C'est là la tâche des gouvernements. Mais il nous faut aussi la faire vivre et ce doit être avant tout l'œuvre de la jeunesse (…) Puissiez-vous pour votre part, puissent les jeunes Français pour la leur, faire en sorte que tous les milieux de chez vous et de chez nous se rapprochent toujours davantage, se connaissent mieux, se lient plus étroitement !»

De Gaulle mais aussi Jean Monnet ont énoncé ce qui, durant trente ans, a structuré en profondeur la relation franco-allemande. Une obligation : la réconciliation. Une ambition : l’Europe. Un idéal : le progrès social et la démocratie. François Mitterrand n’a jamais dit autre chose, accélérant avec Helmut Kohl et Jacques Delors la construction d’une Union européenne gravitant toute entière autour de l’axe franco-allemand. Cette période qui a mené jusqu’au Traité de Maastricht, en 1992, ne fut pas seulement portée par les élites et nos dirigeants. Elle n’a été possible que parce que nos deux sociétés le voulaient ardemment.

  • Le rêve s’est évanoui

Retournons-nous par exemple sur les années 1970. Il n’était alors nul besoin de véritablement connaître l’Allemagne pour savoir que ce pays était et devait être notre meilleur allié. L’Allemagne était à nos portes, était avec nous et, ensemble, nous devions faire muer une fois encore le Vieux Continent pour accéder à cet idéal progressiste : une citoyenneté européenne.

La dynamique était alors dans ce chantier commun : les jumelages de municipalités, l’apprentissage des deux langues, les voyages scolaires, les échanges d’étudiants, les grands projets industriels communs, une fascination culturelle réciproque et des gestes politiques qui allaient pouvoir faire oublier le XXème siècle barbare. L’amitié franco-allemande n’était pas alors un dogme intouchable ; elle n’était pas plus un théorème froid ou une obligation de « realpolitik ».

Elle était un défi moderne et mobilisateur, le combat qui devait libérer une nouvelle histoire, mettre à bas les conservatismes et sortir les peuples des calculs égoïstes des nations.

Ce rêve s’est évanoui. Les jumelages font figure de vestiges archéologiques. L’enseignement de l’allemand s’est effondré : 15% des élèves aujourd’hui, contre 36% dans les années 1970. Les échanges d’étudiants restent ridiculement faibles : 6.800 étudiants allemands en France, et 5.700 Français en Allemagne. Les traductions en français de livres allemands stagnent depuis une vingtaine d’années : environ 6% du nombre total de traductions. Ainsi en 2011, 669 ouvrages ont été traduits de l’allemand, contre 898 du japonais et 6130 de l’anglais. Un dernier indice ? Depuis 2000, le nombre de travailleurs frontaliers français vivant en Alsace et allant travailler en Allemagne a baissé de 20%.

Les chiffres disent à leur manière le lent désenchantement d’un couple séparé. Il reste certes Berlin, capitale en vogue, visitée l’an dernier par plus de 500.000 Français. Il y a bien sûr ce tourisme de masse qui a attiré douze millions d’Allemands en France en 2011. Mais le charme d’un idéal commun n’est plus. Et nos responsables politiques ne peuvent éluder leurs responsabilités. Ils ont été les premiers acteurs de cet immense gâchis qui a commencé en France en 1997, lors de la cohabitation entre Jacques Chirac et Lionel Jospin.

  • Une Europe devenue synonyme de crise totale

Incapables de porter un nouveau projet européen, adeptes des slogans vides plutôt que d’initiatives concrètes, les deux hommes ont laissé en jachère une construction franco-allemande qui exigeait alors que de nouveaux risques soient pris. Il n’en fut rien et l’immobilisme médiocre du deuxième mandat de Jacques Chirac trouva sa traduction dès 2005 avec le rejet par référendum du Traité constitutionnel européen.

Nous vivons depuis sans horizon. Or comment demander à deux sociétés de construire ensemble sans idéal ni programme ? Les gesticulations du quinquennat Sarkozy, les égoïsmes d’Angela Merkel transformée en une nouvelle Mrs Thatcher n’auront fait que mettre en avant les intérêts de chacun dans une Europe devenue synonyme de crise totale. Au «Construisons ensemble» a succédé le «Sauvons-nous tout seul». Tant que ce discours mortifère se poursuivra, la flamme franco-allemande ne sera qu’une veilleuse sur la table de chevet d’un mourant : l’Europe.

François Bonnet, pour la rédaction de Mediapart

A lire, l'éditorial de Julia Korbik, pour la rédaction de The European


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