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Guido Westerwelle: la France, oui, mais l'Allemagne doit aussi regarder vers l'Est

La puissance allemande implique certaines obligations, explique Guido Westerwelle, ministre allemand des affaires étrangères depuis octobre 2009. Dans un entretien accordé à Sebastian Pfeffer et Alexander Görlach, de la revue The European, partenaire de Mediapart, le ministre se montre très explicite. Si la France reste un partenaire incontournable, elle n’est cependant plus le seul.  

The European : Monsieur le ministre, qu’associez-vous à la France ?

Guido Westerwelle.Guido Westerwelle. © (dr)
Guido Westerwelle : Je connais la France depuis l’école. Lorsque j’avais 14 ou 15 ans, j’allais camper en Bretagne avec des amis. Je me souviens encore très bien d’une anecdote particulière : nous avions l’habitude d’aller dans une petite épicerie. Avec mes cheveux blonds, mes yeux bleus et mon mauvais français, on voyait à des kilomètres que j’étais Allemand. L’épicière, une dame d’un certain âge, nous a aperçu avant de filer dans l’arrière-boutique. Nous avons ensuite entendu des sanglots. Sa fille s’est alors approchée et nous a expliqué : « _Les garçons, cela n’a rien à voir avec vous. Mais pendant la guerre, les Allemands ont assassiné mon père_ ». Bien que les nombreux séjours en France qui ont suivi aient été très agréables, une telle expérience vous marque pour toujours.   

The European : Cette expérience personnelle ne reflète-t-elle pas la singularité des relations franco-allemandes ?

Chacun est l’enfant de son époque et reste profondément influencé par sa génération. Lorsque je suis né, la guerre était terminée depuis seulement 16 ans, et l’unité allemande n’allait être scellée que trois décennies plus tard. J’ai grandi dans une Europe où la paix et la réconciliation n’allaient pas de soi, même si cela semble évident aujourd’hui. J’ai grandi avec l'OFAJ (Office franco-allemand pour la Jeunesse), à travers des amitiés par correspondance ou des voyages scolaires à Avignon. Etant originaire de Rhénanie, j’ai aussi appris que voyager à travers l’Europe pouvait être très éprouvant : des embouteillages interminables aux postes de contrôle, toutes sortes d’ennuis au moment de franchir la frontière, l’échange de devises.

The European : En janvier 2013, on fête le 50ème anniversaire du Traité de l’Elysée, qui a d’abord marqué la réconciliation franco-allemande puis posé les fondements de l’amitié entre les deux voisins. La France est-elle toujours le partenaire le plus important de l’Allemagne ?

L’amitié entre la France et l’Allemagne va au-delà des simples relations de bon voisinage : ses racines profondes sont ancrées dans la société. J’ai relancé à cette intention le «Triangle de Weimar» dont la Pologne fait partie. Car notre partenaire oriental joue également un rôle important pour l’Europe.

The European : L’adage «la France et l’Allemagne sont le moteur de l’intégration européenne» est-il toujours d’actualité ?

Oui, cependant la France et l’Allemagne ne sont plus seules à l’échelon européen et doivent composer avec de nombreux partenaires potentiels. Toutefois, tous ne souhaitent pas faire partie de l’équipage. Nous devons désormais progresser rapidement vers plus d’intégration dans de nombreux domaines, en particulier la politique de sécurité et de défense commune. Le continent européen forme aussi une communauté de destin. Chacun est invité à nous rejoindre à tout moment pour ce voyage. Ceux qui ne souhaitent pas nous accompagner sont évidemment libres, mais ne doivent pas nous retarder. Nous devons accepter l’idée que certains prennent les devants, tandis que d’autres préfèrent s’attarder un moment au bord du chemin.  

The European : La France et l’Allemagne ont toujours été de fidèles rivales. Dans une Europe à plusieurs vitesses, le Nord en particulier est à la traîne. Dans le contexte actuel de crise, la France partage bon nombre d’intérêts communs avec des pays tels que l’Espagne, le Portugal et l’Italie…

Votre question repose sur l’hypothèse d’une Europe divisée entre Nord et Sud, Ouest et Est. C’est une vision dépassé selon moi. Ce ne sont pas des conceptions et des positions divergentes qui sont l’objet de controverses entre la France et l’Allemagne, mais plutôt les orientations politiques de leurs gouvernements.

The European : Il n’y aurait donc aucune rivalité ?

Il y a beaucoup de points communs, et il existe bien sûr des divergences d’opinions. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire que les gouvernements doivent marier diverses couleurs politiques. Helmut Kohl a été Chancelier d’une coalition chrétienne-libérale, tandis que François Mitterrand était un Président socialiste. Ils sont pourtant parvenus à un équilibre, qui a permis la réunification allemande puis l’unité européenne. En outre, il existe en Allemagne une force politique qui se rapproche de la conception politique du modèle socialiste hexagonal. Ses élus ont un passeport allemand et siègent au Bundestag. L’un d’entre eux brigue même le poste de Chancelier.

The European : Indépendamment des convictions politiques, les divergences d’opinions entre la France et l’Allemagne ne sont-elles pas liées à des mentalités très différentes ?

Oui, cela joue également un rôle. Néanmoins : les affrontements entre la France et l’Allemagne relèvent de questions politiques, et non nationales. Les socialistes défendent par exemple d’avantage d’égalité, tandis que les gouvernements conservateurs souhaitent une performance plus équitable. De tels débats ont également lieu au sein de chaque Etat. Les clivages nationaux s’estompent de plus en plus dans ce contexte.

The European : L’Etat-nation et les intérêts nationaux se délitent-ils peu à peu en Europe ?

Non, il est évident que les intérêts nationaux perdurent. Il faudrait être naïf pour affirmer le contraire. Je préfère parler d’une Europe des patries – tout en sachant que cette expression nous ramène à des débats douloureux du passé. La nation n’a pas résisté au contexte souvent hostile de la mondialisation. Ce qui a subsisté à l’inverse, c’est la re-nationalisation, le repli sur soi – sorte de réaction irrationnelle à la complexité et aux incertitudes du monde actuel. Ce phénomène peut prendre plusieurs formes : le protectionnisme, le fondamentalisme, la xénophobie. C’est pourquoi nous devons adresser un message clair à notre jeunesse : si nous voulons conserver notre formidable mode de vie individualiste, en opposition au collectivisme, alors l’Europe doit s’unir. Ce n’est qu’ensemble que nous serons suffisamment forts pour survivre dans un monde en constante transformation.

The European : Il y a 50 ans, le Général de Gaulle a prononcé son fameux discours à Ludwigsburg, adressé à la jeunesse allemande. C’est sur ces mêmes lieux que la chancelière allemande Angela Merkel a cette année déclaré : «Chers jeunes, le futur de l’Europe est entre vos mains». N’est-ce pas une responsabilité un peu lourde,  à en juger par la précarité dans laquelle se trouvent de nombreux jeunes ?

Vous faites allusion au taux de chômage trop élevé des jeunes dans de nombreux Etats européens. Le chômage peut avoir des causes diverses selon les pays mais l’intégration européenne n’en est certainement pas responsable. L’Europe n’est pas un morceau du problème mais une partie de la solution.

The European : Etes-vous certain que le message soit perçu de cette manière ?

Non. Car lorsque quelque chose va de travers, tout le monde rejette la responsabilité sur l'échelon supérieur. En politique, cela fonctionne comme cela partout : de la commune au Land, des Länder à l’Etat fédéral et même des gouvernements nationaux à l’Europe.

The European : Comment faire pour venir à bout de tels mécanismes ?

Avec des candidats européens, par exemple. Imaginez combien cela serait rafraîchissant, si quelqu’un souhaitant briguer le poste de Président de la Commission européenne, devait se porter candidat dans tous les Etats membres pour présenter ses idées et son programme ! Cela marquerait une étape importante vers une conception véritablement européenne de la politique. Jusqu’à présent, les hommes politiques européens les plus connus sont pour la plupart des figures nationales célèbres.

The European : Plus d’Europe, c’est donc votre réponse aux attitudes de rejet ?

Guido Westerwelle.Guido Westerwelle. © (dr)

La formule est trop réductrice. Affirmer simplement : «Nous voulons plus d’Europe» n’est pas suffisant. Je souhaite non seulement plus d’Europe, mais une meilleure Europe. Par exemple en faire moins dans certains domaines : je trouve inappropriée la volonté de la Commission de contraindre les gouvernements à améliorer les quotas en faveur des femmes dans le secteur privé. L’Europe souffre par ailleurs d’une bureaucratie galopante.  Malheureusement, il en va ainsi : A chaque fois que la Commission fait la leçon aux Etats membres, elle engendre une certaine lassitude. On dit souvent, et à juste titre : «Que Bruxelles s’occupe de ses affaires !». Pour une Europe meilleure, il faut réhabiliter le principe de subsidiarité.

The European : La crise porte-t-elle la promesse d’une Europe meilleure ?

«Les chances de la crise» telles que décrites par l’homme politique Ralf Dahrendorf, serait de ne pas les manquer ! «Never miss a good crisis», a-t-il un jour souligné, non sans ironie. Il y a quelque chose de vrai là-dedans. Nous devons tirer parti de l’urgence de la situation pour révéler les pépites de la politique.

The European : Le marathon des sommets européens est essentiellement l’affaire des chefs de gouvernements, des décisions doivent être prises rapidement. Souhaitez-vous relancer la diplomatie classique, et dans une certaine mesure, en faire une méthode corrective à long terme ?

S'il est nécessaire de négocier rapidement lorsqu’il s’agit de stabiliser l’euro ou  tranquilliser les marchés, il nous faut aussi penser au futur. La véritable confiance se gagnera sur la durée, si nous parvenons à prouver notre détermination. Avoir une perspective à long terme pour l’Europe fait aussi partie de la solution à la crise.

The European : Vous ne pourrez continuer votre travail en tant que ministre des affaires étrangères, qu’à la condition que la coalition Union – Parti libéral démocrate (FDP) reste au pouvoir après les élections de 2013. Avez-vous de l’espoir à ce sujet?

Je reste convaincu que ce gouvernement saura manœuvrer dans l’océan tumultueux de la crise de la dette et mènera l’Allemagne et l’Europe à bon port. Et je crois que nous obtiendrons l’approbation des urnes. Pour autant, je trouve dommageable que la campagne électorale ait déjà commencé. Cela mène à une paralysie générale que nous ne pouvons certainement pas nous permettre, alors que l’Europe et le monde font face à de sérieux problèmes. Je mets expressément en garde la classe politique contre cette tentation. Faire débuter la campagne l’été prochain serait amplement suffisant.

The European : Cette année, le FDP n’a pas suivi le courant eurosceptique général. La tentation n’était-elle pas grande, compte tenu du fait que les Allemands sont réputés méfiants à l’égard de Bruxelles ?

Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander. J’ai clairement exposé mes projets concernant l’Europe aux membres de mon parti. Pour moi, le FDP se distingue par trois traits caractéristiques : sa force d’engagement, son ouverture au monde et sa tolérance. Si mon parti adopte une ligne politique européenne – ce qu’il fera – et s’il aborde le thème de la performance équitable – ce qu’il fera aussi –, alors il sera récompensé d’un bon score aux élections.

The European : L’Europe sera-t-elle un enjeu électoral important ?

L’Europe est une question de destins communs avant d’être un enjeu électoral.

The European : Il arrive que le ton monte entre les ministres européens. Lorsque vous rencontrez votre homologue socialiste français Laurent Fabius, qu’éprouvez-vous, en tant que libéral et en tant qu’Allemand ?

Mes relations avec Laurent Fabius sont très bonnes, tout aussi bonnes que celles que j’ai entretenues avec ses prédécesseurs. Cela est notamment dû au fait que nous ne représentons pas des partis, mais nos pays respectifs. Si nous voyageons beaucoup, nous savons que nous devons et que nous pourrons toujours nous retrouver – c’est que qui fait l’Europe d’ailleurs. Et c’est notamment parce que l’Allemagne est si puissante en ce moment que nous devons faire preuve d’une certaine sensibilité en matière de représentation à l’étranger. Les plus forts doivent agir de manière particulièrement responsable, car leurs actions peuvent avoir d’importantes conséquences. Quelques déclarations de politique intérieure nous ont causé beaucoup de tort en Europe.  

The European : A quelles déclarations pensez-vous en particulier ?

Le ministre d'un Land a déclaré qu’il fallait faire un exemple avec la Grèce. Ces paroles sont malheureuses, surtout prononcées par un Allemand car elles pourraient être mal interprétées par nos voisins. Et je pèse mes mots.

The European : Que proposez-vous ?

Nous devons agir avec la plus grande circonspection. La phase que nous traversons actuellement est capitale pour trois raisons. D’abord, qu’en est-il de l’image de l’Europe dans le monde ? Souhaitons-nous rester une force de décision, un continent dynamique ou stagner dans des eaux dormantes ? Ensuite, c’est aujourd’hui que les gens se forgent une opinion sur l’Europe et l’Union européenne, opinion qui aura des effets à long terme. Enfin, l’image de l’Allemagne en Europe et dans le monde sera prise pour de nombreuses années à venir.

The European : Trouvez-vous que cette empreinte ait été satisfaisante jusqu’à présent, ou avez-vous l’impression que cela aurait pu mieux fonctionner ces dernières années ?

Jusqu’à présent, tout se déroule bien dans l’ensemble. En réalité, la plupart des Européens savent parfaitement que l’Allemagne n’est pas responsable de leurs propres problèmes. On constate en effet que l’Allemagne est très engagée, bien qu’elle estime que la solidarité ne doit pas être à sens unique. Durant les trois dernières années de la crise, l’Allemagne a suivi deux axes fondamentaux : il ne peut y avoir de performance s’il n’y a pas de volonté de contrepartie. Et les opportunités offertes par la crise doivent être saisies afin de pallier les négligences du passé.

The European : Si on fait un retour en arrière dans les relations franco-allemandes jusqu’en 1945, on trouve des iconographies, des photos-souvenirs qui illustrent ces relations. Helmut Kohl et François Mitterrand sur les champs de bataille à Verdun évidemment, mais aussi les poses familières d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy…

Il y a une image que vous n’avez pas évoquée, une image profondément européenne : la génuflexion de Willy Brandt en présence de Walter Scheel à Varsovie. Nous devrions également garder cela à l’esprit. Car ce n’est que depuis la réunification allemande et l’élargissement à l’Est que l’Union européenne existe. Jusqu’alors, il n’y avait qu’une communauté de l’Europe de l’Ouest. Tout en soulignant l’importance des relations franco-allemande, je crois que nous serions bien inspirés de diriger aussi notre attention vers l’Est, et ce bien plus que nous ne l’avons fait par le passé. Parfois, j’ai l’impression que nous sommes mieux informés des évènements qui ont lieu dans les pays de la Méditerranée que sur ce qui se passe chez nos voisins à l’Est. Pensez à l’injustice en Biélorussie. Ce n’est même pas à une heure et demie de vol de Berlin. Pour élargir notre horizon, il faut aussi élargir notre vision.

Guido Westerwelle.Guido Westerwelle. © (dr)


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Guido Westerwelle est un homme politique et l'un des responsables du parti libéral FDP. Il est ministre des affaires étrangères allemand depuis octobre 2009. Westerwelle, né en 1961 à Bad Honnef, a passé sa thèse à Bonn pour devenir juriste. En 1980, il adhére au FDP. De 1983 à 1988, il est le président fédéral des Jeunes Libéraux. Entre 1994 et 2001, il est secrétaire général du FDP avant de devenir président du FDP de 2001 à 2011. Depuis 1996, il siège au Bundestag.


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