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Article d'édition

Je me souviens de Dorothea Tanning

         

© Peter Ross
  Dorothea Tanning vient de mourir, à l'âge de 101 ans. Elle était américaine, elle était peintre, elle était surréaliste. Elle laisse une oeuvre importante et un très beau livre de souvenirs, La vie partagée. Elle avait épousé, en 1946, Max Ernst et vécu avec lui jusqu'à sa mort, en 1976.

          C'était dans les années 60. Un été provençal. Un dîner, à Faïence. Dans la maison de famille de Line Walberg, une maison de notaire du 18ème,  pleine de coins et de recoins, au coeur du village. Patrick Walberg, cet américain de Paris, était un des meilleurs connaisseurs du surréalisme, de la peinture surréaliste surtout. Etaient présents Denis de Rougemont et sa femme Nannick, Hans-Uli Buff et sa femme Christiane, ma tante ; il y avait aussi un homme taciturne, le frère de Line, je crois. Nous attendions Max Ernst et Dorothea Tanning. Ils sont arrivés en retard, elle vêtue d'un assez incroyable costume à col marin, qui lui donnait l'air d'une adolescente ; lui tenant en laisse deux roquets, du style que j'ai en horreur, des yorkshires sans doute.

          On n'a pas toujours conscience, quand on a vingt ans, des chances que la vie peut offrir, parfois, de côtoyer des gens hors du commun ; de ce privilège assez inoui. Quand même, Ernst, me fascinait et j'essayais de ne rien perdre de ce qu'il disait, de ce qu'il faisait. Je l'entends évoquer un souvenir de la guerre de14 : il avait vécu, au cours d'un retour du front, la vérité de l'expression "dormir debout", de cette fatigue si absolue que le corps n'est plus qu'une mécanique qui continue de fonctionner sans que l'esprit y ait la moindre part, continue d'avancer alors qu'on a perdu toute conscience de soi. Après, il y a eu le brouhaha d'une conversation animée dont j'ai tout oublié, sauf l'impression confuse d'avoir saisi que les gens hors du commun peuvent avoir des conversations tout à fait communes. Les seules images qui m'en restent sont celles de Dorothea Tanning découvrant la violence de la harissa qui accompagnait le couscous et manquant de s'étouffer - il m'a semblé que c'était une façon de ramener l'attention vers elle - mais il n'y en avait malgré tout que pour Ernst ; elle n'était que la femme de Max Ernst, personne ne l'interrogeait sur son travail, sur ses prochaines expositions - je comprends mieux qu'à l'époque ce que cette mise en retrait forcé par le machisme dominant pouvait (peut) avoir d'injuste. D'autant qu'une scène se  déroulait, en même temps, qui est restée fixée dans ma mémoire : l'homme taciturne avait trouvé dans le grenier une petite chouette qu'il avait entrepris d'apprivoiser, elle était là, terrorisée, sur la nappe blanche et Ernst lui parlait, il émettait en tout cas une sorte de son de gorge un peu rauque mais très doux, et, de l'index, il grattait la tête de l'oiseau, qui, manifestement, n'en éprouvait pas de déplaisir. Deux oiseaux face à face. Et une communication dont nous étions tous exclus. Et Dorothée, en premier lieu, qui vivait très mal cet instant, jalouse d'un oiseau ? était-ce possible ?

             Ce n'est qu'en lisant son livre de souvenirs que j'ai compris quelle vie avait été celle de Dorothea Tanning, à quelle oeuvre elle l'avait consacrée et qu'elle avait su, à côté de Ernst, ne pas se laisser effacer. Peu d'hommages lui ont été rendus et c'est profondément injuste. Je me souviens de Dorothea Tanning.

 

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