Je me souviens des clowns
Je me souviens des clowns, de la lumière et de l’odeur de la piste, des chevaux qui tournaient, des claquements de fouets, des trapèzes scintillants sous le feu des projecteurs. Je me souviens de l’otarie luisante qui portait un ballon sur son nez et savait battre des mains avec ses nageoires. Je me souviens des jongleurs, des funambules, des écuyères. J’aurais voulu être jongleuse, funambule, écuyère. Je me souviens de ce sentiment de crainte et d’émerveillement mêlés et du cœur qui battait. Je me souviens du chapiteau et des bancs, simples planches laissant apparaître le terrain vague en dessous, et de la peur de tomber. Je me souviens de l’acrobate filiforme, en maillot doré ou argenté, qui tournait et retournait, sautait, plongeait et nous faisait retenir notre souffle. C’était à elle surtout que j’aurais voulu ressembler. Je me souviens des pyramides humaines où le plus petit escaladait les épaules de ses frères, oncles, cousins, et se juchait tout là-haut sous les cintres, avant d’en redescendre presque d’une pirouette comme si de rien n’était. Lui aussi, je l’enviais. Sa souplesse. Sa légèreté. Et ce sentiment indestructible de solidarité. Je me souviens de l’odeur de fauves et de barbe-à-papa mêlés, un parfum âcre et sucré qui piquait les narines et semblait l’odeur même de la vie. Ou peut-être du paradis.
Je me souviens aussi des clowns, bien sûr. De l’auguste et du clown blanc qui m’ont toujours paru être les deux faces d’une même personne. Comme deux moitiés. La moitié gaie, au grand sourire peint en rouge et aux hardes bariolées et la moitié triste, au chapeau conique et à l’unique sourcil tracé en zigzag noir sur le blanc gras. Je ne sais pas pourquoi, ce n’a jamais été mon numéro préféré. Plutôt que me faire rire, ils m’intimidaient, je me sentais parfois un peu mal à l’aise, comme gênée. Peut-être n’arrivais-je pas à croire à leur hilarité. Peut-être avais-je l’impression qu’ils ne faisaient que semblant d’être gais. Mais c’était les clowns. Et en tant qu’enfants, on se faisait un devoir de les accueillir par de grands cris de joie et de les applaudir à tout rompre pour les remercier. Combien étions nous, parmi ces enfants, à nous demander à quoi ils pouvaient bien ressembler, quand une fois rentrés dans leur loge, ils se démaquillaient ? Pourtant les clowns étaient à la mode : on en vendait partout en figurines, en poupées, ou en portraits déprimants et systématiques, à la Bernard Buffet. Des kilomètres de croûtes représentant des clowns se vendaient sur les quais. Et dès qu’un spectacle, une émission ou une fête pour enfants se montait, ce n’était jamais des jongleurs ou des funambules, mais bien toujours des clowns qu’on invitait. Le clown blanc en chapeau pointu et l’auguste aux souliers trop grands. Nos amis les clowns. Qu’on applaudit bien fort !
Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai entendu cette chanson de Gianni Esposito qui m’a fait retrouver exactement la tristesse que je ressentais, enfant, à les regarder. Et puis, Gianni Esposito lui-même (mort en 1974 à 44 ans) a disparu dans les méandres de l’oubli. Je suis retombée sur cette chanson, tout récemment et un peu par hasard et depuis ne cesse de la fredonner. D'une petite voix comme il n'en avait jamais eue. D'une petite voix comme il n'en avait jamais eue…
J’avais juste envie de la partager….
S'accompagnant d'un doigt
ou quelques doigts
le clown se meurt
S'accompagnant d'un doigt
ou quelques doigts
le clown se meurt
sur un petit violon
et pour quelques spectateurs
sur un petit violon
et pour quelques spectateurs
Ma chè n'ha fatto de male
sta povera creatura
ma chb c'iavete da ridere
et portaije iettatura !
D'une petite voix comme
il n'en avait jamais eue
D'une petite voix comme
il n'en avait jamais eue
il parle de l'amour
de la joie, sans étre cru
Se voi non comprendete
si vous ne comprenez pas
Se voi non comprendete
si vous ne comprenez pas
almeno non ridete
au moins ne riez pas !
almeno non ridete
au moins ne riez pas !
Ouvrez donc les lumières
puisque le clown est mort
Ouvrez donc les lumières
puisque le clown est mort
et vous applaudissez
admirez son effort
et vous applaudissez
admirez son effort.
Pour en savoir plus sur Giani Esposito, voir là

Tous les commentaires
Ah ! Quelqu'un qui n'a pas peur des clowns !!! ;)
Ils ne m'ont jamais trop fait rire non plus, mais leur énergie m'a toujours impressionné. J'ai toujours préféré les antipodistes et autres acrobates.
En revanche je n'aimais pas les numéros de dressage, quels qu'ils soient.
Il y avait aussi la piste aux étoiles à la télé, une fois par semaine ; avec Roger Lanzac en Monsieur Loyal - un peu le Guy Lux du cirque.
Merci Grain'
Giani Esposito, les clowns... Quels beaux souvenirs tu réveilles avec un talent qui n'appartient qu'à toi, chère grain.
Revenu loin en arrière, avec toi, à la grande époque des Medrano, des Pinder, des Grüss... et aussi chez un autre qui les évoquait de géniale manière, Les clowns, Federico Fellini, grand et sympathique clown lui-même...
Je ne connaissais pas cette chanson, mais ma chère et tendre chantait en même temps que je regardais la vidéo ...
Et parce que je l'ai vu sur tous les murs de mon enfance (et que tu ne l'as pas mis) :
J'avais fait exprès de ne pas le mettre, Dan ! Personnellement, Buffet, je déteste, je ne te le cache pas.... mais bien sûr chacun ses goûts et ce n'est pas grave.... Je suis contente de savoir que d'autres préféraient aussi les acrobates et les jongleurs. Donc, je n'étais pas la seule enfant à ne pas rire vraiment avec les clowns ? Ça me rassure...
Pour le reste, oui, Fellini, bien sûr, Tony, et comment ! Et bien sûr, Dan, la Piste aux étoiles avec Roger Lanzac (ou Jean Lanzi, je confonds les noms), en tout cas un grand monsieur très maigre, avec des poches sous les yeux comme je n'en avais jamais vues, et qui jouait les M. Loyal à la télé....
En ce qui concerne le dressage, tu sais, je crois que personne n'aimait vraiment. De plus, j'ai récemment appris en regardant un documentaire à la télévision, que certains cirques, pour ne pas faire prendre de risques à leurs dompteurs, faisaient procéder à une amputation des griffes des lions, tigres et autres animaux sauvages. C'est criminel. Ignoble, injuste et criminel.
Mais c'est comme ça. Et le spectacle continue. Et on applaudit bien fort....
Et tout spécialement pour Tony:
Les clowns, l'émotion... Rire parfois, mais aussi essuyer une larme au coin de l'œil... Merci, chère grain, pour les belles images du maître.
Giani Esposito, autres émotions dans mon souvenir... Marius, l'amoureux de Cosette.
Et il a joué dans le Décaméron de Pasolini !
J'ai peur des clowns.
Mais ça m'est venu sur le tard, et je ne sais d'où (à cause de Ça de Stephen King ?)
Quand j'étais petite je me souviens combien j'aimais le cirque, émotions et rires sans aucune arrière pensée. Et l'odeur de la paille.
On prête à Lon Chaney (célèbre acteur du muet appelé "l'homme aux mille visages") la phrase suivante : "un clown sous la lune n'a rien de drôle".
Coulrophobie : la peur des clowns - Ca fait bien à placer dans la conversation.
Exemple : Fantie est coulrophobe
Et bien moi aussi je suis ce truc là...! Et je pleurais tant qu'on me sortait du chapiteau (à ma plus grande joie!), je réussissais ainsi à échapper au reste et à me ballader parmi les roulottes, voire....à entrer dans ces cavernes bigarrées...