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L'histoire d'Alphonse Baudin et ses multiples symboliques

Cet « Appel du 2-Décembre pour Baudin », lancé par de nombreux historiens et des élus du 12ème arrondissement de Paris, a une histoire qu'il nous faut ici retranscrire. Une triple histoire, en fait. Il y a l'histoire d'Alphonse Baudin lui-même, assassiné le 3 décembre 1851, sur une barricade érigée à la hauteur du 151 rue du Faubourg Saint-Antoine, à Paris, dans le 12ème arrondissement, au lendemain du coup d'Etat perpétré par Louis Napoléon Bonaparte. Il y a, au-delà, l'histoire du symbole qu'Alphonse Baudin a constitué, après sa mort, dans le combat pour une République authentiquement démocratique et sociale. Et enfin, qu'il nous soit permis de le dire, cette histoire croise aussi celle de Mediapart, car elle a quelque chose à voir avec la liberté de la presse et son indépendance.

La première de ces histoires, celle d'Alphonse Baudin, fait partie, comme le dit l'Appel, de la légende française. Elle se noue voici exactement 160 ans, le 3 décembre 1851 : ce jour-là, la troupe dépêchée par Louis Napoléon (1808-1873) tire sur Alphonse Baudin (1811-1851), le célèbre député de Nantua, dont Victor Hugo (1802-1885), dans Histoire d'un crime a raconté les derniers instants, et dont les républicains de toutes obédiences ont longtemps ensuite honoré la mémoire, en protestation contre le coup d'État engagé la veille. Passant par hasard sur les lieux du forfait et témoin du meurtre, Pierre Larousse, l'auteur du dictionnaire éponyme, a lui aussi conté la scène et rapporté la répartie «sublime» du député juste avant la mitraille, faisant allusion au montant de l'indemnité journalière des parlementaires : « Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs ».

La scène fait donc partie de la légende française. Victor Schoelcher (1804-1893), qui un peu plus de trois an avant, a été à l'origine du décret du 27 avril 1848 abolissant l'esclavage, est lui-même rue du Faubourg Saint-Antoine et assiste de loin à l'assassinat d'Alphonse Baudin.

Durant de longues années, de ce forfait contre la démocratie, nul ne parle. Désireuse de récupérer le corps du défunt, la famille d'Alphonse Baudin est contrainte d'accepter le chantage de l'empire : elle procède aux funérailles en cachette, au cimetière de Montmartre. Tout juste la tombe devient-elle un lieu de rendez-vous pour les républicains, que pourchasse le régime de Napoléon III.

Mais en 1868, un journaliste pugnace rompt l'omerta : fondateur du journal Le Réveil, Charles Delescluze (1809-1871) lance une souscription - à laquelle participent tous les républicains, dont Victor Hugo, toujours proscrit - pour ériger sur les lieux même du drame une statue en mémoire du député assassiné. La réplique du régime est immédiate : le journaliste est poursuivi en justice. Et c'est un tout jeune avocat, encore peu connu, qui assure sa défense, un certain... Léon Gambetta (1838-1882). Une formidable défense qui se transforme en un implacable réquisitoire contre Napoléon le Petit et son régime : « « Voilà 17 ans que vous êtes les maîtres absolus et discrétionnaires de la France, s'insurge Léon Gambetta, c'est votre mot, vous n'avez jamais osé dire nous célébrerons, nous mettrons au rang des célébrités de la France le 2 Décembre comme un anniversaire national, parce que vous savez que si vous vouliez l'y mettre, la conscience universelle les repousserait. Eh bien ! Cet anniversaire dont vous n'avez pas voulu, nous le revendiquons, nous le prenons pour nous, nous le fêterons toujours incessamment chaque année, ce sera l'anniversaire de nos morts jusqu'au jour où le pays, redevenu le maître, vous imposera la grande expiation nationale au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. »

Et le jeune avocat s'enflamme : « Rappelez-vous ce que c'est que le 2 Décembre! Rappelez-vous ce qui s'est passé ! Oui le 2 Décembre, autour d'un prétendant se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque là, qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation, de ces gens qui à toutes les époques sont des complices des coups de force, de ces gens dont on peut répéter ce que Cicéron a dit de la tourbe qui entourait Catilina : un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes ».

Peine perdue ! Malgré l'extraordinaire plaidoirie qui passera à la postérité, Charles Delescluze est condamné à six mois de prison ferme. Quelques temps plus tard, en août 1870, il voit même son journal Le Réveil interdit. Et le journaliste est finalement tué par les Versaillais le 25 mai 1871, au plus fort de la répression contre la Commune de Paris.

Pis que cela ! Le combat de Charles Delescluze pour honorer la mémoire d'Alphonse Baudin n'aboutira lui-même jamais.

Certes, pendant un temps, la mémoire du martyr est honoré. En 1871, un monument funéraire est ainsi érigé en l'honneur du député assassiné lors du coup d'État. Ensuite, en mai 1879, une plaque est apposée sur la maison en face de laquelle il est tombé, sur laquelle on peut lire : « Devant cette maison est tombé glorieusement Jean-Baptiste Alphonse Baudin, représentant du peuple pour le département de l'Ain, tué le 3 décembre 1851 en défendant la Loi et la République ».

Les restes d'Alphonse Baudin, de son vrai nom Jean-Baptiste Alphonse Victor Baudin, sont ensuite transférés au Panthéon le 4 août 1889, à l'occasion des cérémonies organisées pour commémorer le centenaire de la Révolution française. Ils sont à l'intérieur du caveau 23. Le caveau voisin est celui de Victor Hugo et d'Emile Zola. Aujourd'hui, le visiteur peine à distinguer l'intérieur du caveau. Tout juste discerne-t-on bien le nom de Baudin, gravé sur le mur à l'entrée (photo ci-contre) du caveau.

Et pour finir, la fameuse statue voulue par Charles Delescluze et les opposants au Second empire est tout de même érigée en 1901, non pas sur les lieux même de l'assassinat, rue du Faubourg Saint-Antoine, mais à quelques pas de là, à l'intersection de l'Avenue Ledru-Rollin et de la rue Traversière.

Mais ensuite, le souvenir du sacrifice d'Alphonse Baudin n'est plus célébré. Sur pression de l'occupant nazi, la statue est déposée puis fondue, en 1942, dans le cadre d'une loi du gouvernement de Vichy sur « la récupération des métaux non ferreux ». Mais à l'époque, ce n'est qu'un subterfuge. Le ministre de l'éducation nationale, Abel Bonnard (1883-1968), a en effet peu avant fait savoir quel était le souhait du Maréchal Pétain (1856-1951) : engager « une juste et salutaire révision de nos gloires, de façon qu'il n'y ait plus d'intrus ni d'indignes dans ce peuple peu nombreux des statues, qui doivent pourtant proposer des exemples à l'innombrable peuple des hommes ». En même temps que celle d'Alphonse Baudin, de nombreuses autres statues sont alors mises à bas, dont celle de Victor Hugo.

Dès la Libération, pourtant, l'affront à la République est lavé : la statue de Victor Hugo est rétablie, comme le sont de nombreuses autres statues. Mais pas celle d'Alphonse Baudin. En 1977, le socle de sa statue a même été emporté, pour interdire définitivement toute possibilité de reconstruction. Et même le maire actuel de la capital, le socialiste Bertrand Delanoë, n'a pas souhaité, depuis, reconstruire le monument pour lequel se ont battus si longtemps les républicains.

Voilà donc le premier symbole de cette histoire : Alphonse Baudin incarne la République assassinée. Comme le dit l'Appel, il incarne au-delà l'une des plus belles traditions française, celle d'une « République authentiquement démocratique et sociale, résolument généreuse et fraternelle ».

Et c'est le second symbole que représente aussi Alphonse Baudin. Car longtemps après sa mort, il est resté un point de ralliement pour tous les républicains, pour ceux qui ont lutté contre le Second empire, mais aussi pour les générations suivantes, comme l'a expliqué l'un des signataires de l'appel, l'historien Alain Garrigou dans un ouvrage récent (Mourir pour des idées - La vie posthume

d'Alphonse Baudin - Biographie, éd. Les Belles Lettres, 2010 - Lire à ce sujet Salubre réflexion sur l'héroïsme en politique)

En quelque sorte, dans un pays dont la tradition a été marquée par le legs bonapartiste, la mémoire d'Alphonse Baudin a continué à faire son office. Du Second empire jusqu'à la Vème République, la France a certes beaucoup changé mais « l'illibéralisme » a souvent perduré - selon mot utilisé par l'historien Pierre Rosanvallon. C'est un trait dominant de la vie politique française : sous des variantes multiples, du bonapartisme jusqu'au gaullisme en passant par le boulangisme ou différentes variétés de populisme, la France a souvent été une démocratie à part, pratiquant parfois le libéralisme en économie mais rarement sinon jamais en politique. Déséquilibres anciens ! De Napoléon le Petit jusqu'à aujourd'hui, c'est l'invariant de l'histoire française : les pouvoirs du Palais sont exorbitants tandis que les contre-pouvoirs (ceux du Parlement, des syndicats, de la presse...) sont anémiés. C'est donc aussi cela le symbole Alphonse Baudin. Le symbole d'une autre République, plus ouverte, plus équilibrée, vraiment sociale.

Et puis pour nous, journalistes à Mediapart, il y a évidemment un troisième symbole. C'est que notre journal numérique a vu le jour voici quatre ans sous la forme d'un pré-site, le 2 décembre 2007. Et cet autre 2 décembre, nous ne l'avons évidemment pas choisi de manière fortuite (Lire D'un 2-Décembre à l'autre). Car si « l'illibéralisme » a fait des ravages en France, c'est d'abord dans le domaine de la presse. Dans ce système de monarchie républicaine, qui méprise les contre-pouvoirs, la presse a trop souvent été malmenée. Du Second empire à aujourd'hui, c'est aussi une sombre tradition qui n'a cessé de perdurer : d'une époque à l'autre, la presse a trop souvent été croquée par des obligés du Palais, et malmenée dans des logiques d'influence ou de connivence. Au mépris des citoyens, et de leur droit à une information honnête et indépendante. Hier, le demi-frère de l'empereur, le Duc de Morny, et le spéculateur Jules Mirès achetaient les journaux de l'époque, pour les mettre au service du régime autoritaire, et pour participer aux folles spécualtions de l'époque, notamment autour des chemins de fer; aujourd'hui, les obligés du Palais ont changé et ont pour nom Bernard Arnault, Arnaud Lagardère, Martine Bouygues ou Serges Dassault, mais la presse est tout autant malmenée et placées sous influence, prise en otages dans des intrigues ourdies dans les coulisses du pouvoir ou de la vie des affaires.

Créant Mediapart et ouvrant notre présite voici exactement quatre ans, le 2 décembre 2007, nous avons donc voulu, en forme de clin d'œil historique, inscrire notre journal numérique dans une histoire longue, comme le rappelle la vidéo ci-contre, réalisée à l'époque. Celle de Charles Delescluze en mémoire d'Alphonse Baudin. L'histoire d'une presse authentiquement libre et démocratique. En somme, pour nous aussi, Alphonse Baudin est un symbole formidable. Le symbole d'une République exigeante et respectueuse des libertés publiques. Et au premier chef de la liberté de l'information.

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