Jeu.
23
Oct

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Article d'édition

Des mains de travailleuse, «Quand je gratte, la peau tombe»

Elle m’a montré ses mains, et j’ai aussitôt pensé au film sur les migrants de Calais Qu’ils reposent en révolte, Des figures de guerre I. Mais on n'est pas au cinéma: des mains de travailleuse, c'est tout ce que j’ai pu répondre à l'interpellation de son corps, comme s'il était évident que le travail abime.

Cette femme, je l’ai rencontrée chez un médecin militant installé au milieu de la cité des Francs-Moisins à Saint-Denis en Seine-Saint-Denis depuis plus de trente ans. Nous avions rendez-vous à 18 heures 30, un mercredi soir de début de printemps. Mais à cette heure la salle d'attente était pleine, que des femmes et des enfants, je passerai en dernier.

Accompagnée de sa grande fille, elle s'est assise à mes côtés et a déplié ses doigts. Des mains à la peau noire blanchie et décapée par les produits nettoyants. Dans un sac plastique aux anses consolidées, dont je n'ai pas noté la provenance, elle a apporté ses gants bleus coupés dans une sorte de latex fin, ceux qu’elle a dû acheter en pharmacie pour remplacer les jaunes épaix en caoutchouc fournis par l’entreprise qui l’emploie. 

Femme de ménage dans la tour EDF de La Défense, elle a quatre étages à laver tous les jours, épousseter, aspirateurs, chiffons, les vitres, les bureaux, les poubelles des cadres sup à vider. Ça c’est l’après-midi, le programme du matin ce sont «les longs couloirs et les toilettes». Dos courbé, genoux pliés, frotter, balayer, jeter. J’oublie de lui demander son âge, elle est grande, forte, belle et souriante. Elle travaille 35 heures par semaine, pas d’heures supplémentaires, elle touche 1.200 euros par mois. «Ma peau ne supporte plus, j’ai mal, ça gratte, ça chauffe, ça transpire.» «Je n’arrive pas à fermer mes mains, c’est sec, quand je gratte, la peau tombe.»

Elle a vu le médecin du travail qui lui a prescrit des analyses complémentaires pour vérifier le lien entre les produits toxiques, les gants et la peau qui tombe. «C’est sûr que c’est ça», dit-elle en haussant les épaules. «Ça a commencé en 2003, ça vient, ça part, mais depuis un an, ça ne part plus, c’est tout le temps.» Elle ne se plaint pas, c’est comme ça. 

«La santé avant tout», mais elle ne sait que faire. Seule avec cinq enfants, chaque euro compte. Que lui arriverait-il en cas d’arrêt maladie professionnelle? Comment réagirait son employeur? La menacerait-il de la licencier? Pourrait-elle subvenir aux besoins de son foyer avec un demi-salaire?


Le film de Sylvain George sur les exilés du Calaisis montre aussi des mains en souffrance, long plan fixe sur des phalanges brûlées par les personnes elles-mêmes à l’aide de clous passés au feu. Des doigts blessés pour effacer les empreintes digitales, solution ultime pour contourner les législations répressives, empêcher les États européens de les repérer et de les renvoyer, figure de l’intolérable décrite comme jamais par Jacques Rancière.

Ces mains en appellent d’autres encore, celles de Faty et de ses copines de lutte, femmes de ménage employées par la société Arcade, alors sous-traitante du groupe Accor, qui ont fini par obtenir gain de cause après une grève d'un an aux formes restées inédites. Ou celles de ces sans-papières d’un hôtel des hauteurs de Cannes, la Villa Francia, qui avaient cessé le travail au moment du festival il y a an dans l'espoir de se faire entendre. 

 

 

«La lutte improbable des salariées d’Arcade, Journal d’une femme de chambre/1», Vacarme n°22, hiver 2003.

«Suite et fin d’une grève désaxée, Journal d’une femme de chambre/2», Vacarme n°24, été 2003.

«Héroïnes, Journal d’une femme de chambre/3», Vacarme n°28, été 2004.

«Femmes de chambre exploitées à tous les étages», blog Mediapart, mai 2011.

Newsletter