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Article d'édition

Plantes transgéniques: place aux citoyens

« Posons enfin la question : quelle est l’utilité des plantes génétiquement modifées existantes pour les consommateurs ? » propose Jacques Testart, président d'honneur de la Fondation sciences citoyennes. Et laissons des « citoyens dénués d’intérêts particuliers (tirés au sort) et complètement informés » y répondre, poursuit-il, en demandant aux institutions d'organiser le débat. 



En publiant une étude dont les résultats ébranlent les certitudes de nombreux scientifiques, Gilles-Eric Séralini et son équipe ont posé une bombe dans le champ des plantes génétiquement modifiées (PGM). Rien ne sera plus comme avant. « L'affaire Séralini » a démontré les insuffisances des évaluations, au niveau de la recherche – puisque son expérience n’avait pas été menée par les institutions – comme au niveau des autorisations – puisque son protocole est plus exigeant que  ceux dont les agences se suffisent. En réaction à ce qu’ils ont justement considéré comme une menace, les experts impliqués et les industriels ont fait preuve d’une solidarité agressive, presque irrationnelle, dont l’orchestration internationale laisse songeur et a surpris bien des citoyens (on a découvert à cette occasion que l’Hexagone compte six académies scientifiques, toutes unies contre l’impie grâce à leur profonde connaissance des gènes, du maïs, des rats et du marché…).

Le slogan « les OGM on n’en veut pas ! » a laissé place à la suspicion : « on nous cache des choses… », nourrie par les révélations récentes de conflits d’intérêts au sein de cette agence européenne qui nous impose sa loi en matière de PGM. Il fallait une réponse sérieuse à ce désordre et elle ne pouvait passer que par la science : institutions et agences en charge de ce  dossier en France ont logiquement décidé de refaire l’expérience de Séralini, en mieux donc en plus cher. Au passage, on notera qu’il devrait être à la charge des marchands de PGM et non à la société de démontrer leur innocuité, et aussi que la reconnaissance d’un doute sanitaire par nos institutions devrait entraîner un moratoire selon le principe de précaution…

Mais l’important n’est pas là. Dès le début des controverses qui se mènent depuis le 19 septembre, date de parution de l’article, le débat est toujours demeuré dans le camp de la science : combien d’animaux en expérience ? de quelle race ? quel test statistique utiliser ?... Tout se passe comme si les questions que beaucoup se posent ne pourraient trouver de réponses qu’au laboratoire, en négligeant que la paillasse est incompétente pour éclairer  les effets socio-économiques, environnementaux et culturels de la dissémination des PGM, aspects que nous sommes nombreux à considérer comme les plus importants. Sûr qu’il faut reproduire cette étude et qu’il faut aussi réformer profondément les conditions de l’expertise (1), on ne peut plus gérer les plantes transgéniques comme avant « l'affaire Séralini ». Mais cela ne répondra pas à bien des questions et finalement ne réduira pas les controverses, même scientifiques.

Il existe une originalité des PGM par rapport à d’autres innovations qui ont aussi fabriqué leurs opposants : s’agissant des centrales nucléaires ou des nanotechnologies, le débat insiste sur leur utilité (produire de l’électricité ou des molécules aux propriétés inédites, accroître la compétitivité…) tandis que le débat sur les PGM cible le thème de leur innocuité/dangerosité en taisant celui de leur utilité… Tout se passe comme si la stratégie des multinationales était d’éviter qu’on s’interroge sur les avantages des PGM, en laissant courir les discours sur leurs risques sanitaires afin que ceux-ci prennent toute la place et que se poursuivent des affrontements sans fin entre spécialistes ! Posons enfin la question : quelle est l’utilité des PGM existantes pour les consommateurs ? Quant à celles qu’on nous promet depuis des lustres, on attendra de voir… Les scientifiques prétendaient maîtriser la nature en jouant au Meccano génétique, ils ont échoué. Alors, qu’ils passent la main à ceux qui sont pacsés depuis 10 000 ans avec la nature, les paysans, et à ceux qui savent qu’ils sont de la nature, des citoyens de plus en plus nombreux.

Puisque les PGM induisent des effets sociaux importants (plantes brevetées, uniformisation rurale, cultures intensives, résistances aux pesticides acquises par les parasites, pollutions de l’environnement…) , et qu’elles sont incompatibles avec la transition écologique qui s’impose, c’est à la société de dire si elle les accepte. En analysant ce qu’elles apportent réellement aux consommateurs : les aliments sont-ils plus abondants ? sont-ils moins chers ? sont-ils de meilleure qualité ? L’enjeu est important, c’est pourquoi on doit obtenir des réponses en passant par une procédure qui exclut les magouilles et permet la confrontation d’informations contradictoires. Il faut que le gouvernement ou le parlement organisent une convention de citoyens (2) sur ce sujet et s’engagent à en respecter l’avis. Pour un coût inférieur à l’expérience de Séralini, le Parlement européen pourrait organiser une dizaine de ces procédures, de façon simultanée et indépendante dans plusieurs pays, d’où la possibilité de conforter les résultats (jusqu’à l’analyse statistique, chère aux académies…). La question à poser est simple : A qui profitent les PGM ? A décliner très vite en : Quel mieux pour les populations grâce aux PGM ? Des citoyens dénués d’intérêts particuliers (tirés au sort) et complètement informés sauront faire la part entre les prétentions des biotechnologies et la réalité. Alors ils mettront en balance d’un côté les dangers avérés et les risques incertains des PGM, et de l’autre côté leurs avantages pour les consommateurs (s’ils en trouvent…). Ainsi peut fonctionner le principe de précaution. On attend quoi depuis 15 ans ?

 (1) Voir le communiqué de la Fondation sciences citoyennes du 11 octobre 2012.

(2) Voir Le retour du tirage au sort, Mouvements, décembre 2011 (à télécharger ici: http://jacques.testart.free.fr/pdf/texte894.pdf). 

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