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Les populations superflues

En Grèce, « forcée de fournir le portrait anticipé de ce à quoi vont devoir ressembler les sociétés occidentales, remaniées sous la férule du néolibéralisme déchaîné » se dessine « une nouvelle biopolitique de l’espèce », « chargée d’assainir le corps social de toutes les existences parasitaires ». Par Dimitris Vergetis, psychanalyste, directeur de la revue grecque αληthεια.

Cet article a été publié sous le titre «Les nouveaux noms séparateurs et les populations superflues» dans le numéro 39 de la revue Lignes, intitulé Le devenir grec de l'Europe néolibérale.

 



Depuis 2007 la crise sévit. Voici, d’emblée précisé, le noyau de notre thèse : ce qu’on peut lire en filigrane dans les descriptions et analyses savantes de la crise économique, c’est la mise en place, discrète mais décisive, par le néolibéralisme déchaîné, des prémisses d’une nouvelle biopolitique de l’espèce humaine.

La Grèce : un cas ou un paradigme ?

Commençons par la Grèce. Depuis près de trois ans la société grecque, lentement mais inéluctablement, se délite. Elle se délite sous l’onde de choc de politiques d’austérité d’une brutalité inédite dans l’histoire économique de l’Occident en période de paix. La grande crise de 1929 fait d’ores et déjà pâle figure devant les effets cumulés de la récession qui frappe la Grèce. La causalité sous-jacente à ce désastre, telle qu’elle est mise en récit par les experts et la presse internationale, est régulièrement identifiée à l’explosion de la dette souveraine et au tarissement des ressources budgétaires, suite à une gestion calamiteuse, irresponsablement menée par une classe dirigeante incompétente et compulsivement illustrée par de hauts faits de corruption.

Ce diagnostic se complète par la stigmatisation de la rentabilité du travailleur grec, éternel paresseux sous le soleil méditerranéen, l’incrimination du niveau des salaires qui, défiant toute rationalité économique, condamnerait la Grèce à un défaut de compétitivité structurel.

Ce récit dont la plausibilité est étayée par des statistiques, diagrammes comparatifs et avis d’experts, semble inattaquable, tellement il adhère au tissu des données objectives. Relayé sans répit par l’ensemble des mass media, même à l’intérieur du pays, il fournit non seulement la matrice herméneutique de la crise mais aussi les vecteurs d’une politique néolibérale radicalisée à outrance, supposée y remédier. Doté d’une cohérence et d’une dignité de dogme, il contamine les esprits et se propage même sur des segments de populations durement touchés.

Il est politiquement urgent d’abattre cette fiction. Il importe de produire la vérité de la crise grecque et de la faire valoir au-delà de ses coordonnées locales. Car dans ce qui se passe actuellement en Grèce se dessine avec une clarté féroce une stratégie globale dont l’adoption par l’ultralibéralisme ébranlé tient lieu de réponse aux impasses de la crise de 2007. Il se confirme de plus en plus que l’effondrement généralisé de la société grecque, loin de s’accomplir sous l’effet d’une dynamique interne d’implosion, s’avère parfaitement orienté de l’extérieur, comme le prouve le fait qu’il se solde par le sinistre spectacle d’une braderie des biens publics, frénétiquement orchestrée par le nouveau gouvernement sous le diktat de ses créanciers.

En Grèce se révèle et s’affirme, avec une radicalité dévastatrice et débarrassée de ses inhibitions parlementaires, l’inspiration qui anime le projet du capitalisme ultralibéral : la destruction méthodique des sociétés historiques comme préalable et comme moteur même de la privatisation du monde. À cet égard, absolument révélateur est l’axiome cynique formulé par Wolfgang Schäuble, selon lequel un État surendetté insolvable doit être traité comme une entreprise en faillite, c’est-à-dire laissé à la merci de ses créanciers. Dans ces propos, aucune différence n’est faite entre une entreprise et une société.

Actuellement, on voit la société grecque violemment transformée en un immense supermarché où ses créanciers sont conviés à se servir librement: les compagnies d’électricité et d’eau, les bâtiments publics, les banques contrôlées par l’État, les réseaux routiers, des ports et des aéroports, des segments entiers de régions côtières, les richesses du sous-sol, etc. – et mêmes des sites archéologiques (!) – sont bradés et remis à vil prix aux mains d’investisseurs privés. Mise en coupe réglée par ses créanciers, la Grèce fait l’objet d’un dépeçage qui, loin de s’accomplir sous forme de pillage désordonné, s’organise comme une privatisation des biens publics et des richesses nationales, minutieusement arrangée parmi ses créanciers.Tout indique qu’ils se sont mis d’accord sur la part du gâteau qui échoit à chacun (1).

Au fil des jours on voit s’accumuler les preuves d’un usage calculé et tordu de la crise de la dette. Celle-ci a servi à la fois de prétexte, d’amorce et d’instance de légitimation d’un processus inédit, savamment planifié par les institutions financières internationales et les « fondés de pouvoir du Capital » (2) qui ambitionnent de faire d’une société entière un objet d’expérimentation des principes ultralibéraux. À cet égard, les perfides aveux du représentant grec (3) au FMI sont hautement révélateurs. Lors des discussions à huis clos qui ont abouti à la mise au point du premier Mémorandum, les experts engagés dans sa rédaction avaient rendu un verdict sans appel : demander à un pays de procéder en même temps à la réduction de sa dette, à la résorption des déficits publics, à la réforme de l’État, à la réorganisation du marché du travail et à la restructuration de l’appareil productif constituait une équation insoluble. Et pour verrouiller l’affaire, on a pris soin d’y rajouter deux contraintes : un temps trop serré pour réaliser les objectifs chiffrés du Mémorandum et un taux d’intérêt inspiré des pires pratiques usurières. Ce qui avait amené même Dominique Strauss-Khan à expliquer à Georges Papandréou qu’il ne devait pas accepter ce plan de sauvetage suicidaire. Mais la classe dirigeante grecque, gangrenée par sa servitude et sa complicité résignée s’est empressée d’y souscrire. Bref, tous les intéressés connaissaient parfaitement que le Mémorandum était voué à l’échec. Mais son implacable mise en œuvre répondait à une autre finalité inavouable, cyniquement fixée d’emblée. Il importe de l’identifier. À cet égard, la réponse qui nous semble s’imposer est la suivante : les politiques appliquées à la Grèce sous prétexte de redressement économique visent à mettre en place un nouveau paradigme de société entièrement transitif aux automatismes du capital et aux lois du marché. La technicité de leur langage d’exposition ne fait qu’écran à leur objectif qui consiste à réterritorialiser l’ensemble du lien social sur la forme-marchandise. Le projet expérimenté en Grèce aspire à neutraliser, et à la limite à éradiquer, la politique comme instance de médiation entre l’économie et le social, à démanteler tendanciellement tous les dispositifs de protection sociale, à privatiser la prise en charge de tout risque de la vie et à abolir le droit du travail, pour créer des zones spéciales d’exploitation – formes dérivées des « camps », mais hautement rentabilisées, et charitablement humanisées. Ces zones de développement spéciales constituent une illustration paradigmatique de ce que Badiou a isolé sous le terme de « zonage ».

Les dirigeants européens répètent en chœur et à satiété que la Grèce est un cas particulier. En fait, loin d’être traité comme un cas particulier qui fait exception à la norme européenne qu’elle devrait impérativement intérioriser, la Grèce est forcée de fournir le portrait anticipé de ce à quoi vont devoir ressembler les sociétés occidentales, remaniées sous la férule du néolibéralisme déchaîné. Tout en restant dans le cadre du mode de production capitaliste, nous sommes donc au seuil d’un changement d’époque. Or celui-ci s’annonce sous des auspices littéralement macabres en tant qu’il couve une nouvelle biopolitique de l’espèce. Il importe d’en restituer la pente et les mécanismes d’accomplissement.

La crise et le réveil de l’histoire

Si le déchaînement néolibéral du capitalisme inaugure un changement d’époque, il introduit de nouveaux foyers de conflit et suscite par voie de conséquence de nouvelles luttes de résistance. En fait, on assiste, depuis la crise de 2007, à un profond remaniement du champ des luttes sociales. Foucault proposait une typologie générale des luttes et en distinguait trois catégories fondamentales : celles qui constituent une résistance aux formes de domination – ethnique, sociale ou religieuse; celles qui s’affrontent aux divers mécanismes d’exploitation destinés à soustraire aux producteurs immédiats le fruit de leur travail ; et celles qui s’opposent aux schèmes d’assujettissement de l’individu à des normes contraignantes et intériorisées (4) . Il pensait que notre époque est celle où s’affirme la prévalence indiscutable des luttes contre la soumission de la subjectivité. Elles sont centrées sur les effets de pouvoirs locaux et sur l’ennemi immédiat – pas sur l’ennemi numéro un. Or, le champ de luttes est en plein remaniement. Les luttes sont de plus en plus recentrées et concentrées dans des choix de résistances aux formes renouvelées d’exploitation, propagées par le déchaînement néolibéral du capitalisme. Celui-ci s’impose comme l’ennemi numéro un, parfaitement identifiable comme tel, à une échelle qui transcende les singularités locales. En somme, on assiste à un « réveil de l’histoire », pour reprendre une expression percutante de Badiou.

Le retour en force de ce type de luttes est concomitant aux choix opérés par le capitalisme néolibéral afin de résorber l’onde de choc déclenchée par la crise de 2007. Ébranlé par celle-ci, il tente de se redresser par un passage à la limite. Nous entendons par là que ses serviteurs, décidés à dépasser la crise par les moyens mêmes qui l’ont créée, optent pour une radicalisation des formes d’exploitation et leur extension à l’ensemble de la société, y compris aux couches relativement privilégiées. On en a la démonstration éclatante en Grèce où le rouleau compresseur des mesures d’austérité écrase l’ensemble de la société avec un zèle égalitaire qui n’épargne que les riches. L’objectif visé est de rayer de la carte les couches sociales moyennes, détentrices de précieuses réserves de richesse convoitées et d’entraîner l’ensemble de la société dans la spirale de la paupérisation. En termes techniques, il s’agit d’induire une dévaluation interne, à défaut de pouvoir mener une dévaluation monétaire, la Grèce n’ayant plus sa propre monnaie. Mais ce langage technique, abondamment repris par la presse, vise à voiler un enjeu autrement plus radical. Au fond, il s’agit d’organiser une régression à des formes de surexploitation affines à celles qui ont nourri l’expansion du capital au XIXe siècle (5), mais surtout tendanciellement affines à celles qui prolifèrent actuellement dans l’espace asiatique et lancent un défi de compétitivité à l’Occident. À cet égard, la décision résolue du capitalisme européen, dopé par la Wille ultralibérale allemande, consiste à fabriquer une nouvelle espèce : le Chinois blanc – grec, espagnol, letton, etc. Cet avatar frankensteinien rompu aux exercices de la flexibilité, dernière invention des marchés mondialisés, constituerait la relève néolibérale du travailleur. Or, aux dires même des stratèges de l’Occident, on ne saurait relever le défi de compétitivité lancé par l’espace asiatique sans venir à bout de deux obstacles majeurs.

1. Premièrement, il faudra soustraire les décisions politiques cruciales au jeu relativement aléatoire des procédures supposées démocratiques, propres à la représentation parlementaire. Il s’agit d’obtenir ce que Balibar a qualifié de « neutralisation » de la démocratie parlementaire. Dépossédés de leur souveraineté, les peuples voient les instances décisionnelles nationales s’externaliser au profit d’institutions supranationales. La prolifération des mémorandums, des pactes de stabilité budgétaire et autres « règles d’or » s’avère un redoutable instrument d’amplification de ce processus. En même temps, on voit la classe politique abdiquer avec bonheur ou résignation son pouvoir décisionnel pour se vouer à la ratification et à la gestion des paquets de réformes dictées par les marchés et leurs serviteurs institutionnels. Un pas significatif de plus a été franchi avec le licenciement pur et simple des politiciens inhibés ou discrédités aux yeux de l’opinion publique, et la mise en place de régimes de gouvernance confiés aux technocrates – de préférence à ceux qui y étaient prédestinés par leur passé de loyal serviteur des grands banquiers. Le cobaye grec fournit une illustration exemplaire de tous les aspects de ce processus.

2. Tâche plus urgente que la dégénérescence organisée de la médiation politique est celle qui doit aboutir à la mise en place de politiques sociales orientées vers le démantèlement sélectif et chiffré de l’État providence. Il est urgent de tailler dans le vif des dépenses de santé et de donner le coup de grâce à plusieurs institutions de protection sociale. Certes, la tentation néolibérale de réduire le poids des comptes sociaux n’est pas récente. Mais actuellement, tout indique que nous sommes au seuil d’une mutation des politiques sociales. À cet égard, une récente étude de Standard and Poor’s met cyniquement les points sur les i. Ce porte-parole de l’ultralibéralisme lance à tous les pays du G20 un avertissement comminatoire où il annonce son intention de dégrader leur note élevée s’ils ne procèdent pas, dans un court délai, au démantèlement sélectif de leurs systèmes de santé. La projection des tendances actuelles ne laisse à aucun pays occidental le moindre espoir de pouvoir exciper du triple A, garantie d’accès privilégié aux marchés, dans le proche avenir. « La hausse progressive des dépenses de santé pèsera lourdement sur les cordons de la bourse publique dans les décennies à venir », avertit sur un ton menaçant Marko Mrsnik, analyste vedette de l’agence de notation. « Nos simulations montrent que les abaissements de note commenceraient en 2015 », prédit l’étude de S & P (6).

L’allongement de la durée de vie, qui se traduit par l’inexorable « vieillissement » des populations, et l’irrésistible introduction de nouvelles technologies médicales, souvent onéreuses et d’application coûteuse, dans les traitements et les politiques de santé préventives, se soldent fatalement par la fâcheuse aggravation des déficits des comptes sociaux. Voilà ce qui menace de plomber irrémédiablement les finances des États occidentaux. A l'inverse, souligne le verdict de S & P, « le fait que la plupart des pays asiatiques n’ont pas un système de droit à la couverture sociale comme celui mis en place en Occident signifie que la bombe à retardement démographique n’aura pas d’effet significatif ». Bref, dans les sociétés ultralibérales en éclosion, seule la mort est à même de se porter garante de la bonne santé de l’économie capitaliste !

Il faut donc s’en remettre à la mort pour assainir la pyramide des âges par des politiques d’élimination subtile des populations vieillies. Sauf que ces politiques, à prendre dans leur collimateur uniquement les vieillards, ne sauraient satisfaire à la volonté qui les guide. Il leur faut ratisser plus large et expurger la pyramide des âges, à tous ses degrés, de sous-ensembles d’hommes superflus. Leur existence menace l’équilibre des finances publiques et entrave la compétitivité. L’impératif d’épuration, afin d’enrayer la tendance à la chute du profit capitaliste, fixe le cap d’une nouvelle biopolitique. Une version brutale de celle-ci est mise en œuvre en Grèce et on constate déjà une déstructuration apocalyptique du système de santé. Il serait instructif mais fastidieux d’établir l’inventaire des mesures prises et, en tout cas, impossible d’en faire l’exhaustion, vu les nouvelles coupes annoncées au fil des jours. Notons qu’on assiste à l’interminable redéfinition restrictive des catégories des ayants-droit et à leur éjection des dispositifs de protection sociale. Tout cela pour la bonne cause : assainir les comptes sociaux ! Dans le même but et sous le diktat de la Troïka, les diverses caisses d’assurance-maladie ont été démantelées pour former un nouvel organisme de santé unitaire, doté d’un fonctionnement rationalisé et financièrement équilibré. Les résultats de cette réforme tant vantée ne se sont pas fait attendre. Présenté comme le fleuron des réformes menées, le nouvel organisme est d’ores et déjà en faillite, alors que la plupart des caisses d’assurance-maladie étaient excédentaires ! Les assurés, et notamment les malades, en font déjà les frais. Mais cet échec n’en est pas un pour tout le monde. Il constitue l’étape préalable réussie d’une privatisation des soins de santé, préconisée par les serviteurs du néolibéralisme afin de dégrever l’État de dépenses inutiles – mais précieuse pour les assurances privées. La même inspiration sévit dans la réforme des caisses de retraites.

Il va de soi que toutes ces réformes constituent autant de foyers de résistances convergentes sur l’ennemi numéro un. Mais la traduction politique de celle-ci reste une question ouverte.

Badiou avec Foucault

Nous ne devons pas perdre de vue que l’obsession de l’approche comptable qui motive ces réformes à l’échelle de l’Occident laisse dans l’ombre la radicalité du virage amorcé sous l’impulsion ultralibérale. Au fond, qu’est-ce qui chemine à l’ombre de ces réformes? À notre avis, il importe de saisir qu’une véritable mutation est en train d’affecter le fonctionnement du bio-pouvoir qui a joué un rôle stratégique dans la mise en forme de la domination du capital sur tous les aspects de la vie.

On sait grâce aux analyses de Foucault que le bio-pouvoir, dans son développement historique, s’est constitué autour de deux axes. Le premier est celui d’une anatomie politique du corps humain, dont la colonne vertébrale consiste en un ensemble de technologies disciplinaires plus ou moins empiriques. Leur mise en œuvre a façonné des corps disciplinés, dociles aux procédures d’extraction de leur force productive, par soumission à des techniques de dressage et de majoration de leurs aptitudes. L’ultralibéralisme redessine cet axe avec une cruauté inhumaine. On apprend, par exemple, que les travailleurs chinois sont contraints de travailler dans les ateliers d’Apple 80 heures par semaine.

L’axe stratégique du dispositif du bio-pouvoir s’est formé à partir d’une nouvelle distribution topique de la vie, la reterritorialisation de celle-ci non plus dans la singularité du corps mais dans le multiple de la population. Au corps vivant comme cible de technologies disciplinaires se substitue un objet discursif inédit, « la population », forme d’organisme transindividuel. C’est à partir de ce moment-là qu’une « biopolitique » de l’espèce humaine est possible. L’accommodation disciplinaire des mécanismes du bio-pouvoir se faisait sur le corps comme objet de surveillance et de dressage, saisi dans son inscription locale – l’école, l’atelier, la caserne, etc. L’accommodation bio-régulatrice se fait sur un artefact discursif, « la population », au niveau duquel on isole des processus d’ensemble, réinscriptibles en langage statistique. La population est, en réalité, un artefact transbiologique, composé de variables dont l’existence est purement statistique et dont « la vie » constitue le référent fantomatique. Mais la teneur proprement discursive de l’objet-population ne doit pas faire écran à la matérialité de ses incidences dès lors qu’il devient support de projets biopolitiques et d’opérations qui s’en inspirent. D’abord parce que cet objet aimante sur lui des technologies de pouvoir directement articulées sur le savoir. Pour la première fois dans l’histoire, les effets du discours de la science commencent à embrayer, grâce à sa médiation, directement sur le support vivant du sujet parlant. En termes lacaniens, l’objet-population entre en jeu comme médiation désincarnée mais qui, par sa fonction, rend possible un transfert d’effets du symbolique au réel, S → R. C’est dans ce cadre que la vie des populations se constitue en objet de préoccupation politique par l’alliance stratégique des mécanismes de pouvoir, jadis inféodé au souverain, avec le discours de la science.

Mais à force d’intégrer dans ses mécanismes tous les paramètres qui définissent la vie, le bio-pouvoir est en mesure non seulement de gérer la vie mais aussi de programmer l’holocauste, selon une expression de Foucault. Dans une phrase étonnante, celui-ci va jusqu’à suggérer que, bien plus qu’une possibilité indifférente, l’extermination de masse est une sorte de désir réalisable qui hante le pouvoir, une sorte de redoutable tentation qui le fait rêver : « Si le génocide est bien le rêve des pouvoirs modernes [...] c’est parce que le pouvoir se situe et s’exerce au niveau de la vie, de l’espèce, de la race et des phénomènes massifs de population » (7). Les exactions de l’eugénisme, du racisme et bien évidemment du nazisme ont fait éclater au grand jour cette ambiguïté inhérente au bio-pouvoir.

À la lumière de ces remarques, l’orientation des réformes motivées par la « crise » se décante. Dans son passage à la limite, dans son passage à l’acte, dirais-je, le néolibéralisme s’avère animé d’une volonté de reconfigurer les sociétés occidentales et, dans cette perspective, il réordonne le dispositif du bio-pouvoir autour de ses potentialités mortifères. Assujetti aux finalités du néolibéralisme débridé, le bio-pouvoir se transforme en une matrice de biopolitiques au service de la mort. Reprenant, un peu modifiée, une expression de Philippe Lacoue-Labarthe et de Jean-Luc Nancy, nous pourrions parler de « retrait du biopolitique » pour désigner la restructuration asymétrique du dispositif de bio-pouvoir autour de sa polarité thanatogène. Désormais, la phrase de Foucault « l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question » acquiert une résonance franchement inquiétante.

Là, les enjeux des réformes commencent à s’éclairer. Ce qui est à l’ordre du jour n’est pas assimilable à une simple rationalisation comptable des dépenses de santé ni au simple démantèlement des dispositifs de protection sociale. À travers une gestion comptable orientée du dispositif du bio-pouvoir, on procède à la redéfinition de ses fonctions et à la réassignation de ses missions. Mais il faut saisir que les gains obtenus se capitalisent sur deux tableaux : réduction des dépenses inutiles et éradication indirecte des populations indésirables. L’ultralibéralisme avance d’un pas décidé. Dans son passage à l’acte criminel, il manifeste sa résolution de planifier l’élimination lente, discrète et politiquement correcte des populations superflues dont l’existence plombe les comptes sociaux et empêche les économies occidentales de booster leur compétitivité. Évalués à l’aune utilitaire de l’ultralibéralisme, les retraités, les chômeurs difficilement recyclables, les non productifs, ceux qui sont stigmatisés comme « malades mentaux », les handicapés, les malades chroniques, les immigrés exténués par les persécutions, des segments de la jeunesse non qualifiée, etc., ne représentent plus des populations intégrables au jeu social mais des hétérogénéités parasitaires dont l’existence contrevient au cadre idéal de reproduction du capital et de maximisation du profit. Fatalement, un sort funeste est réservé à ces existences encombrantes auxquelles le capitalisme ultralibéral assigne un statut de populations superflues. Leur élimination s’impose. Il y va de la santé du capitalisme.

Le biopouvoir se réglait sur le principe de faire vivre et de laisser mourir, qui fixait le cap d’une biopolitique de l’espèce humaine. Restructuré autour de sa polarité mortifère et chargée d’assainir le corps social de toutes les existences parasitaires, le biopouvoir se mue inexorablement en une performante machine de mort politiquement correcte. Elle s’en acquitte par un enchaînement de réformes orientées mais aussi par la multiplication de ce que Badiou a appelé « les noms séparateurs » et l’amplification de leur fonction. Ce genre d’opérateur nominal désigne, ou plutôt créer des catégories sociales « suspectes » (8). Il n’entre pas en jeu avec une portée descriptive mais avec des incidences politiques et policières. Il fixe un écart « suspect » au regard de la norme identitaire en vigueur et, par-là, il opère une identification stigmatisante et ségrégative.

La vie n’est plus l’unique signifiant maître du bio-pouvoir. Le fonctionnement de celui-ci s’enrichit et se diversifie par l’intégration de nouveaux noms séparateurs. Il les met en fonction pour inventer et délimiter de nouveaux sous-ensembles de populations « anormales », inutiles et indésirables. Ils constituent des vecteurs d’expansion de biopolitiques thanatophores promues par les impératifs de l’ultralibéralisme. Il faut saisir que les populations superflues ne forment pas un ensemble fermé, composé de ceux dont le potentiel productif est peu rentable et l’existence « coûteuse ». Car, à la limite, c’est la société entière qui est une population superflue pour les flux de capitaux des marchés déterritorialisés. En tout cas, de très larges couches sociales sont susceptibles de basculer dans cette catégorie. Dans l’univers relativement clos de la nation, la puissance de celle-ci était indexée sur sa démographie et sur le niveau de santé de sa population. La reproduction de la force de travail était largement prise en charge par les prestations du biopouvoir. Celui-ci en spécifiait les conditions d’effectuation, même si maint droits sociaux n’ont pas été charitablement accordés mais concédés à l’issue d’âpres luttes. Avec la mondialisation et la mobilité forcée des travailleurs, les « ressources humaines » sont désormais renouvelables à vil prix. Il est facile et hautement profitable d’importer non seulement de la main-d’œuvre mais aussi du personnel très qualifié formé dans des contrées lointaines. Le coût de la formation d’un informaticien aux États-Unis, depuis sa naissance jusqu’à l’acquisition de ses compétences, est cent fois supérieur à celui de la formation de quelqu’un né aux Indes. Il est aussi hautement profitable de délocaliser pour aller capter sur place une force de travail privée de droits et à prix dérisoire. Bref, la machine capitaliste peut se procurer de la marchandise humaine à prix très avantageux, sans avoir à se soucier de sa formation et de sa reproduction. Le cas de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal, pour rester dans le contexte actuel, qui voient leur jeunesse hautement qualifiée aspirée par l’Allemagne, pays en dépérissement démographique, fournit une démonstration exemplaire de ce processus.

On constate de plus en plus que le remaniement ultralibéral du capitalisme est de manière inhérente antinomique à l’État social et plus généralement aux politiques centrées sur le souci de la vie. Cette discordance s’aggrave et s’affecte d’un tour supplémentaire dès lors que s’exacerbe l’incompatibilité structurelle entre le fonctionnement autonomisé des marchés mondiaux et l’onéreuse survivance locale des systèmes de protection sociale, chargés de veiller à améliorer le niveau de vie. Du coup, on se trouve confrontés à une stratégie globale des marchés pour redessiner dans son ensemble l’architecture des sociétés occidentales sur le modèle des entreprises et des multinationales, complété par des pratiques de « zonage ». Mais avant tout, cette stratégie inaugure un nouveau principe de bio-régulation de l’espèce humaine où l’humanité elle-même devient pour l’ultralibéralisme une cible de zonage afin d’y délimiter des populations suspectes, inutiles, superflues.

 

(1) À commencer par la privatisation à prix symbolique et sans appel d’offre de la Banque agricole, possesseur de 40 % des terres cultivables, par le biais de prêts accordés, et détentrice de 18 milliards de titres de créances.

(2) Expression de Marx, réactualisée par Badiou.

(3) En bisbille avec Papandreou, il a, après coup, vendu la mèche, lui reprochant d’avoir livré le pays en pâture aux rapaces de la haute finance en toute connaissance de cause.

(4) M. Foucault, « Le sujet et le pouvoir » in Dits et écrits IV, Paris, Gallimard, 1994, p. 222-243.

(5) Ce trait « régressif » est souligné par Badiou.

(6) http://www.daily-bourse.fr/sampp-pourrait-baisser-les-notes-de-certains-pays-Feed-REUnRTROPT20120131115604APAE80U0X5I00.php

(7) M. Foucault, Histoire de la sexualité, La Volonté de savoir I, Paris, Gallimard, coll. « Tel », p. 186.

(8) A. Badiou, Le Réveil de l’histoire, Paris, Lignes, 2011, p. 109-123.

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