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Article d'édition

Guerre du Mali et stratégie pour une défense française

« L'intervention au Mali a pour objectif de ramener la paix. Mais un tel résultat exige plus de précisions dans la définition politique, sociale et économique du conflit. » Pour Alain Joxe, il est temps de «liquider le budget nucléaire militaire» au profit de crédits de développement. A l'heure où doit paraître le nouveau livre blanc sur la défense, il faut «considérer comme principe fondamental la protection des peuples contre la guerre économique de tous contre tous»


 

Le nouveau livre blanc sur la défense et la sécurité qu'élabore un groupe de travail qui devait remettre ses conclusions avant Noël est en retard. Il pouvait marquer un tournant “ à gauche” par rapport à celui de 2008. Après avoir mis fin , à juste titre, à “ notre ” guerre d'Afghanistan même sans remettre en cause l'Otan et la bombe atomique, il aurait dû cesser de traiter de la “ sécurité globale ”, au sens où cette ambition se nourrit des pensées américaines, préconisant une stratégie militaire et policière, anti-insurrectionnelle, en défense finale du système financier global.

Quand surgit le double choc de l'opération DGSE de Somalie et de l'expédition de soutien d'urgence à Bamako, il est clair que ces deux actions posent militairement la question des prochains budgets de défense ; la commission du livre blanc semblait devoir traiter cette question comme “ gestion d'un poste budgétaire servant de variable d'ajustement ” dans un contexte d'austérité pacifique. Ce n'est plus le cas. On attend qu'il nous éclaire bientôt sur les objectifs et les principes nouveaux du gouvernement français, parti vivement en guerre sans explications démocratiques suffisantes.

La défense stratégique de la République française, certes, n'est pas qu'une question militaire. Nous n'avons plus d'Empire ni d'ennemis aux frontières. Les menaces qui pèsent sur notre démocratie mériteraient plusieurs livres blancs non militaires ; sur la défense de l'éducation, de la santé, de l'économie et de l'emploi d’un Etat qui assumerait sa fonction régulatrice de la finance et la redistribution des richesses.

Le contact de l'économique avec le militaire  est bien connu : la production d'armes dépend des commandes d'Etat et du bénéfice tiré de l'exportation par les firmes. Ce commerce contribue au maintien des capacités industrielles. Il est vivifié par les guerres, livrées pour l'accès autonome aux sources d'énergies et à certaines matières premières, et qui en outre exhibent comme une publicité les performances des armements utilisés. La défense de l'accès à ces ressources fit partie de la «Françafrique».

Mais l'absence de guerres est aussi une base rationnelle pour les réductions des budgets militaires, et l'affectation des crédits ainsi dégagés au paiement de la dette ou à la dynamique de croissance supposée nous sortir de la crise. Une Union européenne plus fédérale pourrait encadrer un effort collectif et gérer un engagement collectif. Mais les autres euro-armées se gardent bien d'aller en Afrique. Risque donc que la Françafrique, écartée, ne devienne même pas Eurafrique mais Globafrique.

Défense contre les chocs du système néofinancier global

Il faudrait alors qu'on ait admis qu'un fondement du problème de la “menace” vient du fait que le pouvoir financier est dénationalisé et délocalisé et poursuit même une offensive contre l'autonomie politique localiséedes Etats. La France devrait bien inclure dans son Livre Blanc un chapitre –ou un paragraphe– sur la défense stratégique contre les chocs et les offensives chaotiques que s'autorise le système financier contre les Etats nations. D'où l'idée d'un droit international, criminalisant certains comportements laissés “libres” par le néolibéralisme. Aux Etats-Unis, le président lui-même commence à mettre en œuvre une , législation, usant ainsi de son pouvoir fédéral continental, inexistant à l'échelle de l'Union européenne.

La stratégie de défense française devra décidément s’orienter vers un concept  impliquant au moins une future solidarité confédérale ou fédérale de l’Union en défense des démocraties sociales européennes et, au delà, une défense des démocraties au sud et à l'est de l'Europe.

Ceci implique une rupture avec les principes  stratégiques américains, par l'Otan interposée. Ces liens qui –comme l'indique avec modération le Rapport Védrine sur l’Otan– ne servent pas à grand chose pour la défense de l'Europe et entraînent une adhésion obligatoire à des normes techniques américaines, à des coûts croissants. Ces coûts sont croissants car ils assument une modernisation par intégration des drones et de la guerre électronique qui suppose un maintien de l'ordre robotisé et une doctrine d'emploi des forces qui pousse plutôt aux guerres sans fin : en effet elle n’envisage pas un retour à la paix possible en s’attaquant aux crises financières, socio-économiques et écologiques de la planète, au Mali ou ailleurs. L'islamisme violent, le salafisme du désespoir, se répand dans ce contexte, comme une criminalité sans frein, mais on ne peut intervenir efficacement contre cet effet qu'en traitant les causes. 

Le futur livre blanc sur la défense –qui n'est pas un document budgétaire– devra contenir avant tout les principes explicites, guidant d'éventuelles politiques de projection de forces d'un gouvernement socialiste et des indications sur leur niveau de financement. Avec la décision précipitée d'intervention militaire au Mali, et l'espèce d'union nationale acquise provisoirement en soutien de la décision présidentielle, le traitement stratégique de notre environnement sud cesse d'être pacifique, sans qu'on ait annoncé d'avance la doctrine politique d'emploi des forces de la nouvelle majorité

Cette doctrine aurait dû définir d'avance les principes de la défense des intérêts réels de notre peuple et du peuple malien dans la phase de décomposition de l'Etat et de guerre interne-externe qui s'était ouvert dans l'Afrique sahélienne. Cette décomposition avait commencé bien avant le succès de la gauche aux élections présidentielles. Les débats sur les missions souhaitables en Afrique auraient pu susciter dans l'opposition de droite comme au sein de la gauche des divisions et des débats tout à fait normaux en démocratie.

Le souci principal d'un gouvernement de gauche devrait être, au moins, de ne pas agir comme mercenaire du système global, mais comme défenseur des intérêts sécuritaires et garant de l'avenir pacifique du développement au Sud. Qu'il soit clair, dès lors, qu'on n'allait pas rouvrir une tranche de militarisme américano-sarkoziste, subordonné stratégiquement au bombardement aérien et à l'écrasement total des ennemis et de leur dirigeants par l'assassinat ciblé. Ces doctrines brutales ont mené l'action en Afghanistan à l'échec militaire et à toutes les corruptions politiques.

Mais si la coalition, soutenant l'action française au Mali, s'élargissait à l'Euramérique, elle  pourrait pousser à durcir la méthode de combat et à renforcer la popularité du mouvement islamiste dans une population appauvrie, en raison des bavures inévitables des bombardements aériens même prudents et des combats de protection de harcèlements urbains prolongés, et pousser, en prime, à la confusion entre défense et sécurité, interne et externe, par la chasse au terrorisme en France même.

Nouvelles missions militaires complexes et nouveaux adversaires et alliés

Bref, on n'a pas suffisamment formalisé, avant l'expédition, le rejet de principe de tout entraînement vers une guerre “sans fin”, globalisée. Ce principe devrait normalement sortir consolidé par l'opération malienne, dans le nouveau livre blanc, sauf si on veut rester dans le flou, et par conséquent il faut se préparer à affronter une opposition de la droite à certaines définitions nouvelles des missions militaires et de nouvelles alliances, nécessairement indépendantes de l'appui américain et de l'Otan.

Malheureusement, la définition par le président Hollande d'une «guerre sans limites contre le terrorisme» a restauré un vocabulaire typique de la dernière version contre-insurrectionelle globale du Président Bush. C'est non seulement une expression surprenante mais déplacée. La guerre du Mali est à considérer comme une résistance à la destruction d'un Etat démocratique non seulement fragile et corrompu, mais actuellement détruit. Il s'agit de faire face à des bandes délinquantes surarmées par la dispersion des arsenaux de Khadafi, soutenues par les tendances islamistes extrémistes, et qui se sont emparées du Nord Mali par des actes terrifiants imposant la charia barbare depuis plusieurs mois, à une population islamisée de culture soufie. Un virage, dans l'islam, vers le salafisme est toujours possible, dans les steppes arides, les élevages et les oasis du Sahel et du Sahara, surtout cette année, en raison des difficultés de survie, après une sécheresse particulièrement catastrophique en 2012, et qui pousse à l'embauche de jeunes dans les milices du désespoir.

Heureusement, on a pu mettre des hommes à terre en quantité (contrairement à la guerre libyenne) et la doctrine d'emploi des forces met au  premier plan la défense des habitants; la présence de troupes sur le terrain permet d'éviter l'imprécision des seuls  bombardements aériens et de bénéficier concrètement d'un appui de terrain de la population, et dynamise la contribution des pays africains voisins. Malgré tous les désastres que peuvent entraîner les combats en “guerre urbaine”, le principe d'ordre que contient une projection de forces terrestres, à condition qu’il soit suivi et contrôlé, permet seul de définir et maintenir un objectif politique de la mission, excluant la définition d'un ennemi ethnique.

Chargée de maîtriser les flux d'armements, de mettre fin aux libres mouvements des milices barbares, à leurs conquêtes des agglomérations sans défense, l'intervention a pour objectif de ramener la paix. Mais un tel résultat exige d'autant plus de précisions dans la définition politique, sociale et économique du conflit. On devra aboutir à une paix entre le nord et le sud Mali, et à la contention, sur un plan transfrontalier, de la domination salafiste dans l'ensemble de l'espace saharien.

Certes le djihadisme violent, contrairement au djihadisme mystique (le plus important selon le Coran), reflète un rapport de force extérieur, fascisant, qui a gagné du terrain en agglomérant aux protestataires du nord Mali des guerriers errants, pirates et corsaires, issus des restes du malheur social, une Libye des arsenaux sauvages et le soutien en pétrodollars des monarchies wahabbites du Golfe.

Mais l'adversaire est en fait partout pluriel, par sa composition d'origine et ses objectifs, ce qui implique qu'une paix puisse être obtenue par une négociation, supposant un jour  le retour dans la légalité de certaines de ces bandes armées qui ne sont en faveur ni des exactions des extrémistes de la charia, ni ont une vocation au martyr ; elles soutiennent essentiellement des demandes d'autonomie de la zone nord. Unifié par le cours de la vallée fertile du fleuve Niger, le Mali fédère bien deux les deux parties, l'une sahélienne, l'autre saharienne, qui diffèrent par le climat et l'hydrographie.

Partout devrait s'imposer une défense attentive des économies traditionnelles, menacées de destruction au nord comme au sud, pour assurer le maintien des agricultures de subsistance, la lutte contre la corruption et contre l'influence des réseaux narcotrafiquants débarquant la drogue latino-américaine en Guinée, et le début de l'exploitation de certaines ressources minières, sans abandons de souveraineté.

L'expédition, si elle implique ces objectifs complexes, dans la durée, exige donc de prévoir des crédits pour la restauration d'un développement durable, la consolidation d'un état démocratique qui ne soit pas la relance d'une culture de la corruption –sinon tout succès militaire restera sans lendemain.

Cet effort militaire, en défense d'une politique sociale dans la durée, est il compatible avec les ressources et les «intérêts français» ?  Sommes-nous au clair sur ce type d'objectifs ? On instaure un nouveau type de mission militaire, et la nécessité de moyens financiers nouveaux, l'autonomie de la défense française devenant plus importante que jamais.

Comment dégager des ressources quand il s'agit, tout compte fait, pour le livre blanc, de restreindre le budget de la défense ?

Actions militaires en hausse, budgets en baisse : liquider le budget du nucléaire militaire ?

C'est face à cette question que le maintien, au sommet de la doctrine stratégique française, de l'arme atomique devient un détournement de ressources illogique ; la maintenance de l'arme nucléaire est celle d'une capacité de génocide, coûteuse, et sans stratégie ; elle est inutilisable pour des guerres de solidarité avec les peuples menacés par les extrémistes religieux et par les exactions du système économique global : dans le livre blanc, désormais, l'abandon de la stratégie nucléaire française deviendrait nécessaire et cohérent avec une toute autre conception de la défense et de la sécurité que celle qui accompagne le culte archaïque de la «dissuasion nucléaire, valable dan la bipolarité de la guerre froide». La croyance ingénue que la possession de la bombe consolide en soi le statut de puissance globale doit cesser (1).

Il devrait être est clair aujourd'hui que la langue française, l'autonomie d'un projet global de restauration des critères sociaux du développement économique, le reste d'insolence anti-impériale qui anime les débats français et la persistance, au delà du raisonnable, d'une intelligence de l'écologie et des paysanneries préindustrielles, sont bien plus importants que la possession de l'arme de la fin du monde, pour la légitimité de la politique de la France, comme membre permanent du Conseil de Sécurité.

Distinguer  défense et sécurité

Il s'agira donc, à court terme dans le nouveau calendrier, de bien poser les questions nécessaires à l'élaboration d'un livre blanc sur la défense plutôt qu’un livre blanc sur la défense et la sécurité ; la sécurité renvoie à des tâches de police, ce qui pourrait contaminer la doctrine militaire par l'intermédiaire de la construction du rhéostat unifié “ police-gendarmerie-armée ”,  qui entraîne l'unification des tâches de défense et de sécurité, interne et externe, et renvoie à la théorie américaine de la sécurité globale –smart defense, soft power, etc.– valable au dedans comme au dehors.

Cette école stratégique devenue celle de l'Otan, plus capacitaire que stratégique,est malheureusement animée en France par des partisans d'une confusion qui préconise, pour faire face au soulèvement des banlieues de type 2005, de constituer des gardiens de l’ordre privés de style garde nationale américaine, comme auxiliaires car on risque de manquer de gendarmes vu les réductions de crédits (2).

L'autre tendance existe, elle vise après analyse des “ retours d'expériences ” à fonder une approche de l'intervention extérieure sur l'analyse critique des opérations sous commandement américain ou sous commandement chaotique de l'Otan/ONU, et sur leur définition éthique –pour ne pas dire politique. Cette tendance s'oppose à tout traitement, purement répressif, policier, des soulèvements. Dans les projections de force de peace making il s'agit bien, dans son principe, du souci de maintenir la relation clausewitzienne : pas d'opération sans but politique (Zweck) et but militaire (Ziel), définissant les missions, mais façonné par les buts politiques –ce qui est une des conditions du compte-rendu démocratique de l'usage de la force. L'effacement de toutes ces distinctions est aussi un effacement de la souveraineté démocratique.

Les explosions dues à l'autonomie du secteur financier

Comme le Président l'a évoqué une seule fois dans sa campagne, une politique de défense française devrait affronter l'activisme et les menaces inhérentes à l'autonomie du secteur financier. C'est l'hégémonie du secteur financier qui elle-même engendre des activismes de désespoir parfois religieux, pas nécessairement islamistes. Les chocs sociaux produits par les marchés commencent en effet à entraîner de troubles violents dans l'Europe du sud, et une avancée de l'Europe en matière de doctrine de défense autonome est urgente et exigerait des moyens de prévention des conflits par des politiques sociales et écologiques et un savoir faire de "casques bleus" complètement distinct de la qualité des OPEX américaines de répression contre-insurrectionelles. 

Cette divergence de doctrines est parfaitement comprise, depuis l'Afghanistan, par un bon nombre de militaires français. Si les problèmes sont bien posés, on peut songer à les résoudre. Une conception stratégique de la défense de la souveraineté sociale doit considérer comme principe fondamental la protection des peuples contre la guerre économique de tous contre tous. Souhaitons donc que les interventions françaises en Afrique soient l'occasion d'un progrès dans cette direction. Sinon il faudra ramener au plus vite les corps expéditionnaires après un succès d'urgence, car la présence à long terme sans but politique bien précis ni financement cohérent finit toujours en occupation (néo)coloniale.

 Alain Joxe, directeur d'études honoraire à l'EHESS, éditeur de la lettre-blog le débat stratégique

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(1) Je veux rendre sur ce point un hommage au Général Poirier, qui fut un maître théorique de l'imagination stratégique française de ma génération, bien au delà d'une croyance nucléaire. Je regrette qu'il ne soit plus là pour participer à ce débat et redéfinir une stratégie de défense sans rien prendre à la légère.

(2) Intervention de Jacques Myard, député UMP des Yvelines, membre de la commission de la Défense de l'Assemblée nationale, au colloque «Démocratie: quel format pour les armées française et quelle finalité ?», 26 novembre 2012.

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