Ven.
18
Avr

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Article d'édition

Education nationale: réformer pour instituer l'égalité des chances

«Si la gauche ne fait rien pour ébranler la pyramide du système scolaire qui empêche la société française de se démocratiser, elle risque de le payer très cher», prédit l'historien André Burguière, directeur d'études à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Il dénonce «l'obscession sélective (..) de notre système d'Education», qui favorise, comme l'a dit Marc Bloch, «la compétition permanente» et le «bachotage»

 

 

 

Les mesures en matière d'éducation annoncées à Orléans par le candidat François Hollande devraient rassurer ceux qui craignaient le vague, essentiellement comptable, des 60.000 postes promis lors des primaires socialistes. Il y a un problème de moyens dans le fonctionnement de l’Education nationale en France, dangereusement aggravé par les suppressionsde postes à l’aveugle, qui obéissent à une logique purement budgétaire. Mais les défauts principaux tiennent plus à une répartition des moyens inversement proportionnelle aux besoins réels qu’à l’effort global qui est comparable dans le budget actuel de la France à celui de nos voisins. Le lycée est actuellement proportionnellement mieux doté que le collège et surtout que l’école primaire, qui sont les deux maillons faibles de notre système scolaire et cumulent toutes les difficultés

 

Les meilleures performances de nos voisins européens s’expliquent souvent par de meilleures dotations. La Finlande, que l’on cite en exemple pour ses excellentes performances dans l’évaluation du panel PISA, a concentré beaucoup plus d’efforts budgétaires que nous (en postes d’enseignants avant tout) dans le primaire: classes à petits effectifs; tuteurs pour aider les élèves en difficulté etc…En annonçant qu’il donnera la priorité, en termes de moyens à l’école et au collège, Hollande a choisi la bonne voie. De même en annonçant qu’il rétablira le cycle de formation à l’enseignement supprimé par le président Sarkozy, il donne un signal fort à ceux qui ne considèrentpas l’éducation comme un pur sacerdoce ou un pur déversement de connaissances mais comme un métier qui peut et qui doit s’apprendre. Il tourne ainsi le dos au courant dénonciateur du «pédagogisme». Ce courant a bercé le passéisme angoissé des lecteurs un peu âgés par ses succès de librairie. Il a surtout paralysé les velléités réformatrices de la droite par la terreur intellectuelle qu’il a exercée sur le monde politique, et même parfois de la gauche, dans les années 1980. Par l’immobilisme qu’ils ont imposé à notre système d’éducatif, ces croisés des anciennes humanités sont largement responsables du retard pris par la France, au moment où la plupart des pays développés s’efforçaient de s’adapter aux bouleversement sociaux et culturels de la fin du XXème siècle.

 

Encourager le développement des équipes éducatives, la présence des professeurs, à partir du collège, au-delà des heures de cours, pour rencontrer les parents ou les élèves (ce qui suppose des bureaux), l’innovation pédagogique: tout ceci va dans le sens d’une ouverture de l’institution scolaire, d’une attention aux besoins spécifiques de la jeunesse (et non uniquement aux exigences d’une économie financiarisée) qui ont été dans le passé portées en priorité par les valeurs de la gauche. Ces propositions de réformes ne s’attaquent qu’à la partie émergée, c’est-à-dire avant tout organisationnelle, du problème de l’éducation en France. Leur application ne conduira pas nécessairement à des réformes plus profondes que l’on peut qualifier d’utopiques, non pas parce-qu’elles coûtent trop cher (certaines ne coûteraient rien et rapporteraient beaucoup), mais parce-qu’elles touchent aux fondements mêmes, donc plus difficilement réformables, de notre ordre social.

 

Je signale ces pistes de réforme, ne serait-ce que pour montrer que ce que nous qualifions d’utopique concerne souvent les attentes et les tendances à terme irrésistibles de nos sociétés. Les congés payés étaient considérés comme une pure utopie encore quelques années avant que le Front populaire ne les institue. L’idée d’accueillir tous les enfants au collège et une grande majorité d’entre eux au lycée était une utopie dans les années 1930 où l’enseignement secondaire était encore payant et réservé aux enfants des classes supérieures. Ce ne sont pas les décisions éclairées de certains gouvernements, parfois de droite (par exemple pour la création du collège pour tous) qui ont provoqué l’explosion scolaire vers le lycée et bientôt l’université, mais la pression sociale des familles populaires qui a fait sauter les écluses anciennes du système en poussant leurs enfants vers des études plus longues. Cette pression a obligé l’appareil scolaire à se transformer.

 

Pour caractériser la logique particulière du système scolaire français qui renforce les inégalités sociales tout en prétendant assurer l’égalité des chances, qui met trop l’accent sur les acquisitions et pas assez sur la stimulation du goût de l’exploration et de la découverte, je m’appuierai sur les propos de Marc Bloch. Ce grand historien, fondateur avec Lucien Febvre de la revue des Annales, avait été un bon élève. Sorti de l’Ecole normale supérieure (ENS), devenu professeur d’université, il  avait plus de 60 ans quand il eut besoin de réfléchir, dans L’Etrange défaite, aux causes de l’effondrement du pays et quand il rédigea en 1943, pour le programme de la Résistance, l’esquisse d’une réforme de l’enseignement. Le diagnostic qu’il faisait alors des défauts structurels de notre système scolaire reste étonnamment valable pour la France de 2012, malgré les nombreuses réformes dont ce système a été l’objet et l’augmentation considérable, entre temps, de la population scolarisée.

 

Pour lui, notre système d’éducation souffre d’une obsession sélective qui commence dés l’école primaire l’écrémage destiné à ne retenir en fin de course, par éliminations successives, qu’un effectif réduit d’élus, les élèves des grandes écoles.Certes, cette élite est compétente intellectuellement. Mais son caractère explicitement méritocratique, la rend sensible à ses droits et à ses pouvoirs, ceux d’une véritable  «noblesse d’Etat» comme dit Bourdieu, plus qu’à ses devoirs. Ce système a développé, selon les termes de Marc Bloch «un esprit de caste» (ces réseaux d’anciens élèves des principales «écoles spéciales»  qui se distribuent les postes-clés de la haute administration et des plus grosses entreprises). Marc Bloch attribuait en partie la défaite de 1940 au manque d’audace de ces élites chez lesquelles on avait développé l’esprit de corps plus que l’esprit d’initiative. Il préconisait, dans son programme, la suppression des grandes écoles par leur intégration aux universités (comme c’est le cas dans la plupart des pays les plus développés). Le système scolaire français représente une forme de production des élites particulièrement coûteuse: au sens strict d’abord parce que les plus prestigieuses de ces écoles spéciales sont gratuites et parfois même attribuent aux élèves un pré-traitement. Leurs dotations budgétaires par étudiant sont six ou sept fois plus fortes que celles des universités. C’est donc l’ensemble de la nation qui finance l’éducation d’excellence des enfants de la bourgeoisie.

 

Cette reproduction des élites est coûteuse surtout dans un sens plus général parce qu’elle repose sur une sélection qui élimine, pratiquement depuis l’école primaire, les refusés. L’idéal républicain de la politique scolaire de la France, tel que l’a défini Jules Ferry, est de donner accès à l’instruction à tous et, par l’égalité des chances, de permettre à tousd’accéder aux plus hautes fonctions. Mais en sous-œuvre, un système de sélection et de compétition, installé bien plus tôt par Napoléon et peut-être déjà par les collèges de jésuites de l’Ancien Régime permet d’extraire de ce gisement d’instruction, sans le dire, les futures élites. Cette reproduction est coûteuse aussi parce-qu’elle détermine le climat  et l’esprit de l’éducation à la française que Marc Bloch résume par deux mots: «compétition permanente» et «bachotage». La compétition, c’est la notation, le classement (de 1 à 20 quand ce n’est pas de -10 à 20), le recours au redoublement (une autre spécialité française), dévastateur au plan psychologique et totalement inefficace au plan didactique, comme le montrent, par défaut, les bonnes performances des pays qui ne l’appliquent pas.

 

Le bachotage commandé par la préparation du baccalauréat mais étendu par contamination régressive à tout le cursus qui le précède, consiste à apprendre des réponses qui serviront à l’examen au lieu de s’intéresser aux questions. Marc Bloch proposait de remplacer le baccalauréat (qu’il qualifiait de «forcerie»), aussi coûteux pour le budget de l’Etat que dévastateur pour la formation intellectuelle des jeunes français, par un système d’évaluation plus souple et surtout plus large, prenant en compte le travail fourni durant l’année et même les dernières années. Le bac est toujours là. Mais on a vu encore récemment, avec la décision de supprimer l’épreuve d’histoire au bac S et la levée de boucliers qu’elle a provoquée chez les professeurs d’histoire, à quel point le bac détermine à lui seul l’utilité des disciplines enseignées.Marc Bloch observait curieusement, il y a plus de soixante ans, que la compétition permanente, les examens qui classent et les concours qui éliminent, ne faisaient pas des élèves heureux. Les mouvements de jeunesse, actifs à son époque, offraient, selon lui, une compensation en faisant appel à l’inventivité et aux goûts personnels des enfants : ces «hobbies» valorisés dans le système scolaire anglais (que Marc Bloch admirait) et ignorés, voire découragés dans le système français. Aujourd’hui les mouvements de jeunesse attirent beaucoup moins et des sondages comparatifs menés dans divers pays d’Europe viennent de montrer que les élèves français sont les moins heureux à l’école.

 

La suppression des grandes écoles n’est pas à l’ordre du jour et le système de compétition qu’elles sécrètent dans la préparation des concours n’a jamais été si puissant qu’aujourd’hui si l’on en juge par la prolifération de cours privés qui dopent, à prix d’or, les élèves des classes préparatoires inquiets sur leur niveau. Les stratégies familialesdes classes supérieures n’ont jamais été si affirmées et si précoces pour aller habiter dans le quartier qui permet d’inscrire les enfants dans l’école, le collège ou surtout le lycée réputé donnant les meilleures chances d’entrer à «Centrale» ou «Polytechnique». Il est clair que l’on ne peut pas décider d’un trait de plume de supprimer les grandes écoles sans avoir esquissé un système de rechange de production des élitesqui le vaille. Il est tout aussi clair que l’on ne peut pas attendre des élites actuelles qui peuplent tout autant (sinon plus) les équipes de relève socialistes du pouvoir que celles de la droite, qu’elles éliminent d’elles-mêmes ce qui fonde leur légitimité. N’oublions pas que les grandes écoles sont les seulséléments du système éducatif français qui ont totalement échappé au mouvement de réformes déclenché par la crise de mai 1968.

 

Mais on peut envisager des aménagements qui permettraient d’assouplir la sélection finale par le régime du concours; par exemple, en prévoyant d’autres procédures d’accès aux écoles spéciales; en fusionnant les classes préparatoires et le premier cycle universitaire, en élargissant les limites d’âge des candidats qui, derrière une prime à la précocité intellectuelle, sont une prime à l’aisance sociale des parents. Si la gauche ne fait rien pour ébranler la pyramide du système scolaire qui empêche la société française de se démocratiser, elle risque de le payer très cher. Car la pression sociale qui a produit l’explosion scolaire des années 1960 et 1970 a été acceptée par la loi. Mais cette relance de l’ascenseur social par les études prolongées et par le diplôme n’a fait que renforcer les tensions du système. Elle a accentué le contraste entre la voie universitaire qui multiplie les filières d’études-parking pour chômeurs, les diplômes sans débouchés et la voie royale, le happy few des grandes écoles, la pointe d’acier du système éducatif qui assure une reproduction de plus en plus endogame des élites au sein des classes supérieures.

 

Supprimercette pyramide implacable, reste aujourd’hui une proposition utopique, un rêve d’égalité. Mais l’utopie n’est ici que la réalité de demain et si l’on décide, pour une fois, d’écouter Tocqueville plutôt que Marx, on apprendra que rien, ni les révolutionsni les contre-révolutions, ne peuvent arrêter la demande irrésistible d’égalité qui emporte les sociétés modernes.

Newsletter