Billet de blog 24 octobre 2013

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En Syrie, armer pour une paix négociée

Bassma Kodmani, fondatrice du réseau de recherche Arab Reform Initiative, et ancienne membre du Conseil national syrien, et Felix Legrand, chercheur, font le point sur les groupes démocratiques et les forces islamistes de la rébellion. Ils plaident pour un soutien à ceux « dont l’engagement pour un Etat démocratique et pluraliste est clair (...) pour leur permettre de reprendre en main la révolution syrienne en passe d’être volée ».

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Bassma Kodmani, fondatrice du réseau de recherche Arab Reform Initiative, et ancienne membre du Conseil national syrien, et Felix Legrand, chercheur, font le point sur les groupes démocratiques et les forces islamistes de la rébellion. Ils plaident pour un soutien à ceux « dont l’engagement pour un Etat démocratique et pluraliste est clair (...) pour leur permettre de reprendre en main la révolution syrienne en passe d’être volée ».


Le soulagement général, voire l'enthousiasme, à l'égard de l'accord russo-américain pour le démantèlement de l’arsenal chimique du régime syrien a fait renaître l'espoir d'une sortie de la crise syrienne “ par le haut ”. Néanmoins, la solution au conflit ne peut se réduire à un accord sur le chimique. Si celui-ci a permis d’éloigner la perspective des frappes occidentales, la question du soutien à la résistance armée reste entière. En dépit des circonvolutions diplomatiques, il est illusoire de vouloir opposer la “ solution politique ” à la “ solution militaire ”. Tout d'abord parce qu'une victoire militaire totale d'un camp ou de l'autre n'est ni probable ni souhaitable, et qu’il faudra nécessairement passer par une phase de négociation. Mais également parce que le moment de la négociation doit se situer dans un contexte militaire favorable à la tendance démocratique de la rébellion si l’objectif reste d’assurer une issue démocratique au conflit. Négocier se fait les armes à la main (et entre les bonnes mains ajoutera-t-on), sinon cela s'appelle se rendre.

Les forces démocratiques au sein de la rébellion sont celles qui combattent le régime par motivation politique et non communautariste. Elles se définissent par leur attachement aux premiers mots d’ordre du soulèvement en 2011 : l’unité du peuple, les libertés pour tous les citoyens et la justice sociale. Malgré les pressions et les incitations, ces forces ont su résister aux manipulations des sources de financement qui exigeaient une allégeance à un courant idéologique le plus souvent islamiste. Mais la tentation d’accepter cette aide devient plus grande à mesure que le combat contre le régime se prolonge et qu’il requiert des armes toujours plus lourdes et plus coûteuses pour contrer les chars, les missiles et les avions.

Les groupes démocratiques au sein de l'ASL sont de loin les moins bien équipés mais sont certainement les mieux implantés dans la réalité de la société syrienne. Ils sont sans nul doute les seuls capables de se faire accepter comme force de stabilisation du pays par l’ensemble des composantes du peuple en cas d’accord de paix. Or les brigades démocratiques au sein de l’Armée syrienne libre ont été systématiquement marginalisées depuis le début de la lutte armée à l'automne 2011.

Un travail de recherche sur le terrain a permis de recenser un nombre important de ces formations. Elles peuvent être classées en trois catégories.

La première catégorie englobe les unités encadrées par des officiers supérieurs ayant fait défection. Ces groupes s'opposent à la politisation de l'Armée syrienne libre et estiment qu'une armée doit être préservée de toutes considérations idéologiques. Ces officiers ont tenté de structurer l'ASL autour de conseils militaires et ont œuvré à créer une hiérarchie militaire sur le modèle d'une armée professionnelle. Mais depuis le début de la lutte armée (fin 2011), les donateurs ont systématiquement soutenu des groupes idéologiquement malléables, en les finançant directement et sans passer par les structures officielles de l'ASL. 

Une seconde catégorie de groupes armés “ démocratiques ” rassemble les unités liées à des mouvements politiques. Sans que leur affiliation n'apparaisse officiellement, de nombreuses unités sont composées de militants d'anciens partis politique tels que le Parti du peuple (communiste), le parti Baath démocratique et l'Union socialiste arabe, ainsi que d'un certain nombre de mouvements politiques plus récents tels que Muwatana, Maan, Kuluna Souriyoun ou encore le « pôle démocratique ».

Enfin, une troisième catégorie, certainement la plus importante en nombre de combattants, est celle des groupes qui se distinguent par leur ancrage local. Les noms de ces unités contiennent le plus souvent une référence à leur quartier, leur village ou leur région. Ils n'ont pour la plupart pas d'orientation politique particulière et leurs ressources reposent essentiellement sur des réseaux familiaux et locaux. Sans soutien, ces groupes n'ont pas eu la capacité de s'unifier au-delà de leurs réseaux locaux ni de créer des coalitions ayant une dimension nationale comme l'ont fait les alliances islamistes. Dans les combats, ces formations rebelles locales en sont souvent réduites à jouer un rôle d'auxiliaire de groupes islamistes moins nombreux mais mieux équipés, venus participer aux combats dans leur région. 

Contrairement aux formations islamistes, les groupes démocratiques ont de grandes difficultés à s'unifier et donc à avoir de la visibilité.

La fragmentation des groupes armés en Syrie ne veut pas dire qu'ils sont divisés, au contraire ils collaborent et se coordonnent efficacement sur le terrain. Mais manquant de ressources financières pouvant fidéliser les troupes et créer une structure militaire et en l'absence d'un approvisionnement régulier en armes et en munitions qui permettrait  à ces unités de se maintenir sur le front, les groupes ne bénéficiant pas de parrains islamistes se retrouvent ainsi marginalisés. 

Plus largement financés, les groupes armés de diverses obédiences islamistes se sont développés en marge mais également au sein de l’ASL. Schématiquement, on distingue deux catégories (elles-mêmes très hétérogènes) de groupes armés à tendance islamiste : d’un côté les groupes djihadistes et de l’autre les groupes que l’on pourrait définir comme islamo-nationalistes.

Les djihadistes, très largement absents aux premiers mois de la lutte armée, se sont imposés grâce à d’abondants financements, à un savoir-faire dans l’art de la guerre et à l’expertise de combattants étrangers. Malgré le faible soutien populaire dont bénéficient les djihadistes au sein de la population syrienne, des groupes comme Jabhat al-Nosra (JAN) et l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) ont réussi à prendre le contrôle de nombreuses villes dans le nord et l’est de la Syrie, souvent en expulsant l’Armée syrienne libre par la force.

L’autre composante de la mouvance islamiste au sein de l’opposition armée est constituée d’une multitude de groupes syriens, que l’on pourrait définir comme islamo-nationalistes, dans la mesure où ils ont intégré leur projet d’État islamique dans un projet national syrien. Ils se rassemblent sous des appellations nationales dont les plus importantes sont le Front islamique de libération de la Syrie (FILS) et le Front islamique syrien (FIS), et plus récemment, l’Armée de l’islam.

Ces groupes ont une base sociale indéniable et feront partie de la scène politique syrienne après le conflit, comme c’est le cas en Tunisie ou en Egypte. Pour autant, ils n'apparaissent pas comme une force capable de lutter efficacement contre le régime, malgré leur performance au combat. Leur discours communautariste et la gestion autoritaire de zones sous leur contrôle ont contribué à effrayer une grande partie des Syriens indécis et ainsi à retarder la chute d’Assad.

La gestion désastreuse de villes telles que Douma par Liwa al-Islam, membre du FILS, devenu fin septembre l’Armée de l’islam et de Raqqa, partagée entre les salafistes d’Ahrar al-Sham (FIS) et les djihadistes de l’EIIL, a révélé non seulement l’autoritarisme des groupes islamo-nationalistes mais également leur impopularité, au point que la population en appelle aux brigades démocratiques de l’ASL de ces régions pour qu’ils reprennent les choses en main. Les groupes démocratiques au sein de l’ASL sont toujours présents dans ces zones, ils sont nombreux et ont un fort ancrage local. Désormais, la résistance démocratique mène en même temps une guerre totale contre le régime, fait face aux attaques djihadistes et subit la concurrence des islamo-nationalistes.

Les financements essentiellement islamistes ont façonné une révolution qui ne l’est pas. Les querelles de chiffres auxquelles s’adonnent les centres de recherche et les médias induisent en erreur même les plus hautes autorités. En essayant de compter les effectifs des groupes djihadistes ou islamistes, les observateurs oublient l’essentiel : au vu de la fluidité des allégeances, seules les sources de financement comptent. Les combattants ne choisissent pas de rejoindre une brigade par conviction idéologique. Ils changent régulièrement de brigade en fonction des livraisons de munitions, rejoignant celles qui leur fournissent les moyens de continuer le combat.

Soutenir les groupes dont l’engagement pour un Etat démocratique et pluraliste est clair est essentiel pour leur permettre de reprendre en main la révolution syrienne en passe d’être volée. L’Armée syrienne libre doit apparaître à la population syrienne, y compris à la communauté alaouite effrayée, comme une alternative acceptable au régime.

Ne pas les soutenir, c’est tout à la fois se priver de partenaire, laisser orphelins les partisans de la démocratie, affaiblir les chances d’une sortie de crise négociée et permettre à Bachar el-Assad de gagner du temps. Jusqu’au jour où la communauté internationale sera forcée d’intervenir militairement en Syrie contre Bachar et contre les djihadistes à la fois.

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