Les intégristes de tous bords portent leur voile sur les yeux
L'ancien président de Reporters sans frontières (RSF), Robert Ménard, vient de passer un peu plus d'un an à la tête du centre de Doha pour la liberté d'information, au Qatar, dont il vient de démissionner. Avec Pierre Veilletet, directeur de la revue Médias, il s'exprime sur le projet d'interdire la burqa en France.

Voilà qui laisse pantois. Comme si l'on ne retenait rien, si l'on n'apprenait rien. Cinq ans après la loi sur l'interdiction à l'école des «signes ou des tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse» — que tout le monde a baptisé « la loi sur le voile » tant il est évident qu'elle visait le voile islamiste et non les crucifix chrétiens ou les kipas juives... — on pourrait bien récidiver. Avec les mêmes arguments, les mêmes œillères, la même ignorance des ravages dont semblables textes peuvent être porteurs.
Rien de mieux, en effet, pour détériorer un peu plus encore les rapports entre Occident et monde arabe. Pour alimenter chez les musulmans le sentiment que le deux poids, deux mesures est un réflexe et une sale habitude dès que la religion est en cause. Et de nous rappeler, entre autres exemples pour appuyer leur démonstration sur notre volonté de «stigmatiser l'islam», que si certains se sont inquiétés de voir des associations islamistes revendiquer des heures réservées aux femmes dans les piscines municipales, les mêmes ne s'en étaient pas offusqués quand des juifs loubavitchs l'exigeaient aussi.
Revenons à ce nouveau projet. Ainsi donc, à l'initiative d'un député communiste — parti qui, comme chacun sait, en connait un rayon dans le domaine des libertés — nos élus vont devoir se prononcer sur la burqa. Les plus prudents, peut-être embarrassés à la perspective de légiférer sur les tenues vestimentaires des uns et des autres, biaisent : il faudrait savoir, expliquent-ils, si son port est «voulu ou subi». Parce que, comme le fait remarquer Alain Juppé: «On n'empêche pas les gens de se promener le nombril à l'air. Je ne vois pas pourquoi on les empêcherait de se balader avec un voile sur la tête.»
Mais comment savoir si l'étoffe est consentie ou répressive? Devra-t-on mobiliser les forces de police, soumettre chaque suspecte à un interrogatoire, dépêcher des psychologues, psychiatres, psychanalystes, expertiser et contre-expertiser, saisir la justice, demander aux tribunaux de trancher comme on le fait de plus en plus dès qu'une pensée, une attitude ou un bout de tissu échappe à la norme? Nos élus devront répondre à ces questions.
Dieu merci, nous avons la Halde, la désormais fameuse Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité. Elle a tranché : la burqa «pourrait être considérée comme portant atteinte aux valeurs républicaines». On croit entendre ces extrémistes hurlant dans les rues des capitales arabes contre les caricatures des Mahomet, accusées de «porter atteinte aux valeurs islamiques». Les intégristes de tous bords ont le même voile sur les yeux.
Robert Ménard, fondateur de Reporters sans frontières
Pierre Veilletet, directeur de publication de la revue Médias
