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Amalgames dentaires: un dossier plombé par les conflits d’intérêts

«17 tonnes [de mercure dentaire] sont placées chaque année dans la bouche des Français», dénoncent Michèle Rivasi, députée européenne (EE-LV), André Cicolella (chercheur), André Picot et Marie Grosman (experts) ainsi que Charlie Brown, André Lefranc, représentants d'associations engagées contre l'utilisation de «ce matériau très toxique». Selon eux, «l’Afssaps semble ici avoir choisi de défendre les intérêts privés d’une corporation plutôt que ceux de santé publique».

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Après le Mediator, l’actualité récente a braqué ses projecteurs sur deux nouveaux scandales de santé: les prothèses PIP à base de silicones industrielles, qui présentent un taux de fuites et de ruptures élevé; et les prothèses de la hanche contenant du chrome et du cobalt, accusées de présenter des risques liés à la libération d’ions métalliques toxiques. Ces deux produits sont des dispositifs médicaux et, à ce titre, ils ne sont soumis à aucune autorisation de mise sur le marché (AMM). Ils sont donc implantés dans l’organisme sans avoir subi de tests toxicologiques adaptés.

Les matériaux dentaires sont aussi des dispositifs médicaux, implantés dans toutes les bouches. Le plus ancien et le plus fréquent d’entre eux est l’amalgame dentaire, couramment dénommé plombage, bien qu’il ne contienne aucune trace de plomb: des dizaines de millions de Français en portent. Peu d’entre eux pourtant savent qu’il est constitué pour moitié de mercure, métal hautement toxique. S’ils étaient soumis avant leur mise sur le marché à des études toxicologiques, comme le sont les médicaments et les pesticides, jamais les amalgames n’obtiendraient leur AMM: le mercure inorganique, sous ses différentes espèces chimiques, est en effet neurotoxique, néphrotoxique, immunotoxique, mais aussi génotoxique et perturbateur endocrinien. Certaines espèces chimiques du mercure sont classées cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR), c’est-à-dire dangereuses pour notre génome et la reproduction. Ses propriétés et sa capacité à s’accumuler dans l’organisme tout au long de la vie, notamment dans le cerveau, expliquent qu’on l’ait peu à peu interdit dans une majorité de produits et procédés industriels.

Une réunion déterminante le 26 mars à Bruxelles

Dans le but d’abaisser drastiquement l’exposition des Européens à ce métal et à ses composés, l’Union européenne (UE) a adopté en 2005 une stratégie communautaire sur le mercure, qui est en cours de révision. Elle organise le 26 mars 2012 à Bruxelles une réunion qui sera déterminante pour l’avenir de l’amalgame dentaire. Les parties prenantes s’appuieront sur une «étude sur le potentiel de réduction de la pollution au mercure des amalgames dentaires et des piles» publiée le 5 mars dernier par une société d’expertise environnementale, Bio Intelligence Service (Biois). L’étude préconise la sortie de l’amalgame de l’UE entre 2013 et 2018. Elle rappelle que les plombages sont de loin les principaux contributeurs à la charge corporelle en mercure, qu’ils sont soupçonnés d’être impliqués dans la survenue de maladies neurologiques dont la maladie d’Alzheimer, des pathologies auto-immunes, des malformations de la descendance etc., et que les assistantes dentaires qui les manipulent peuvent en subir les conséquences. Le rapport insiste sur la pollution environnementale: les déchets d’amalgames européens représentent environ 50 tonnes/an, et contribuent fortement à la contamination de l’air, des eaux et du sol. Il affirme enfin que des alternatives efficaces et abordables sont disponibles et que leur longévité dépasse souvent celle des amalgames. Ce rapport fait suite à celui du Conseil de l’Europe (mai 2011) qui recommandait aussi d’en finir avec l’amalgame.

Si la Commission européenne suit la préconisation des experts de BIOIS et programme la sortie de l’amalgame, ce sera aussi la position de l’UE dans les négociations du traité international sur le mercure qui aboutiront à la Convention de Minamata en 2013. Cela signifiera la fin de l’amalgame dans le monde, puisque la plupart des pays se sont déjà prononcés en ce sens lors de la précédente session de négociation du traité (à Nairobi, en novembre 2011).

L’expertise de Biois met en lumière des données accablantes pour la France. Alors que les autres pays européens en ont fortement réduit l’usage, la France détient le triste record de la plus forte consommation de mercure dentaire: 17 tonnes sont placées chaque année dans la bouche des Français –un tiers du volume utilisé au niveau européen! L’Allemagne, qui compte 16 millions d’habitants de plus, en utilise six fois moins et l’Italie quasiment plus. La Norvège, le Danemark et la Suède ont interdit l’amalgame entre 2008 et 2009 et dix-huit pays sur 27 consomment moins d’une tonne de mercure par an.

Comment expliquer que la France s’accroche désespérément à ce matériau très toxique et parfaitement obsolète ? Ainsi c’est le seul pays à s’être opposé, par un avis officiel envoyé en 2010 à la CE, à l’arrêt programmé de l’amalgame, affirmant que cela mettrait en danger la santé de la population.

Un intense lobbying pour retarder l'interdiction des amalgames

La Fédération Dentaire Internationale (FDI), qui rassemble les associations dentaires nationales et qui est largement financée par les fabricants, pratique depuis des années un intense lobbying pour retarder l’interdiction des amalgames. Elle a même créé un groupe, le «Dental Amalgam Task Team», pour peser en ce sens sur les négociations internationales. Toutes les instances dentaires affiliées à la FDI campaient sur cette position; mais les instances françaises (Conseil de l’Ordre des dentistes et Confédération nationale des syndicats dentaires) ont de toute évidence bénéficié de la grande complaisance des autorités sanitaires, avant tout de celle de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), en charge des dispositifs médicaux. Ainsi, depuis la création de l’Agence, l’expert officiel chargé de ce dossier, un odontologiste dont la déclaration  publique d'intérêts indique qu’il est rémunéré par le fabricant de matériaux dentaires Septodont, avait aussi un poste important à la FDI. Il a toujours affirmé contre l’évidence qu’aucune étude scientifique n’avait pu montrer que les amalgames présentaient le moindre risque.

En fait, le dossier du mercure dentaire illustre tragiquement l’incurie de nos instances sanitaires. Pourtant, elles savaient: le lanceur d’alerte français sur ce dossier, le regretté médecin épidémiologiste Jean-Jacques Melet et l’association Non au mercure dentaire qu’il a fondée, ont, depuis 2001 vainement alerté l’Afssaps, la Direction de la santé, les ministères de la santé et de l’environnement… sans infléchir les positions officielles.

L’Afssaps semble ici avoir choisi de défendre les intérêts privés d’une corporation plutôt que ceux de santé publique, et ceci est très grave. Conséquences: les Français sont de loin les Européens les plus contaminés par le mercure (les porteurs de plusieurs amalgames ont en moyenne dix fois plus de mercure dans leur cerveau que ceux qui ont peu de plombages), y compris les enfants pour lesquels l’amalgame est officiellement le meilleur matériau d’obturation des caries. Des autopsies ont pourtant démontré que la quantité de mercure dans le cerveau des nourrissons est proportionnelle au nombre d’amalgames maternels. Notre environnement est aussi durablement pollué par ce métal qui se concentre fortement dans les chaînes alimentaires aquatiques, limitant la consommation pour la femme enceinte de certains gros poissons carnivores comme le thon ou l’espadon. Les dentistes et leurs assistantes auront été pendant des années en Europe les personnels les plus exposés au mercure, et en paient sans aucun doute un lourd tribut. Pourtant la reconnaissance de maladies professionnelles est très difficile en France, malgré un rapport de l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) de 2003 qui mettait l’accent sur celles-ci, resté jusqu’à présent sans suite.

Le principe de prévention, celui mis en défaut ici compte tenu de l’importance du corpus scientifique, n’a jamais été appliqué. Les alertes citoyennes ont été ignorées ou contournées, les expertises officielles ont été biaisées et entachées de conflits d’intérêts… Les actions en justice sont systématiquement entravées: madame la juge Bertella-Geffroy a été dessaisie fin 2010 de l'instruction du premier procès au pénal concernant les amalgames dentaires.

Les scandales à répétition montrent l’urgence de repenser complètement notre système de santé et de mener, après la révolution pasteurienne, la révolution toxicologique: assurer l’indépendance et la probité des autorités de veille sanitaire; abaisser autant que possible l’exposition de la population aux substances toxiques; passer d’une médecine résolument curative à un système de santé fondé sur la prévention des maladies; former les médecins au diagnostic et au traitement des pathologies induites par la profusion des risques émergents… Car interdire les amalgames demain ne suffira pas à guérir les personnes intoxiquées: il faudra encore que la médecine cesse de leur fermer ses portes en les refoulant par méconnaissance vers les psychiatres.

 

Signataires:

André Cicolella, chercheur en santé environnementale, président du Réseau environnement & santé.
André Picot, toxicochimiste, président de l’Association toxicologie chimie, expert français honoraire auprès de l’Union européenne pour les produits chimiques en milieu de travail.
Charlie Brown, juriste, président de l’Alliance mondiale pour une dentisterie sans mercure.
Marie Grosman, agrégée de sciences de la vie et de la Terre, conseillère scientifique de l’association Non au mercure dentaire, auteur de Menace sur nos neurones. Alzheimer, Parkinson… et ceux qui en profitent. Actes Sud, 2011.
Michèle Rivasi, députée européenne Europe Ecologie-Les Verts.
André Lefranc, président de Non au mercure dentaire, www.non-au-mercure-dentaire.org

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