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Article d'édition

Les Mains libres – Eluard / Man Ray

« Le papier, nuit blanche. Et les plages désertes des yeux du rêveur. Le cœur tremble ».

De la page aux plages comme échappées du rêve, de la lecture, Les Mains libres de Paul Eluard et Man Ray, recueil de 1937, reparaît en collection de poche chez Poésie/Gallimard. Une édition magnifique, un beau livre, en petit format. L’occasion de (re)découvrir les dessins de Man Ray illustrés par les poèmes de Paul Eluard. Car les textes illustrent ici le dessin, et non l’inverse, en une réappropriation moderne, surréaliste des livres d’emblèmes de la Renaissance.

 

 

 

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Les Mains libres incarne la manière surréaliste, son mode de composition, son acte créatif : dans ce travail de composition en commun (après la première collaboration d’Eluard et Man Ray pour Facile, recueil de poèmes et de photographies autour de Nusch), mais aussi dans la mise en forme d’une écriture automatique. Man Ray dessine pendant un voyage dans le Sud de la France et en Cornouailles, deux années de croquis, d’esquisses, le soir juste avant le sommeil, le matin, juste au sortir des rêves, laissant affleurer les « merveilles », le « désir », ou, comme il le dit lui-même, « dans ces dessins, mes mains rêvent ». Eluard illustre ensuite ces dessins de ses textes. Le recueil se donne dès lors à lire comme une architecture artistique, un faisceau d’échos, entre images et textes, entrant en résonance, comme un itinéraire du sens, et des sens, ouvert, libre.

 

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Les Mains libres célèbre la création en mouvement, la beauté stupéfiante, dans son évidence, « convulsive », selon le mot de Breton. On y croise des portraits d’amis (Breton, Eluard, Picasso...), de « créatures inspirées et inspirantes » (des femmes anonymes, Nusch…), de maîtres du surréalisme (Sade), des châteaux abandonnés, des glaces cassées, des mains, les yeux stériles, des sabliers compte-fils…

 

 

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Les dessins de Man Ray évoquent ses propres photographies, mais aussi Chirico, Dali, toute une mythologie surréaliste. Ils sont cadavres exquis, associent, démultiplient, retrouvant un des sens fondamentaux, par essence poétique, du mot « recueil », collection. « Mots faits de chiffres / Appels de chiffres clameur d’or / Collection des bonheurs des goûts des couleurs », comme on peut le lire dans La Couture, la lecture étant ce rassemblement des sens, cette entrée dans un univers libre, celui du rêve et de l’intuition.

Les Mains libres, livre « portatif », comme les Objets ici réunis, « Dans cette chambre que j’habite / J’assemble tous les paysages », comme toutes ces mains dessinées, tissant des fils, comme la femme représentée, à tiroirs, ouvertures multiples sur un ailleurs de la poésie et du monde.

 

 

mini2-59962902dali-etude-pour-armoire-an Dali, étude pour armoire anthropomorphe, 1936

Femme portative

 

 

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D’un effet solennel dans la solitude

Terrestre dérision la femme

Quand son cœur est ailleurs

Si ce que j’aime m’est accordé

Je suis sauvé

Si ce que j’aime se retranche

S’anéantit

Je suis perdu

Je n’aime pas mes rêves mais je les raconte

Et j’aime ceux des autres quand on me les montre

La lecture

 

 

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Au centre de Paris
La pudeur rêvassait
Le bouquet du ciel sans nuages
Dans un vase de maisons noires
Quand elle n'a pas le temps
Elle n'en est que plus belle
On n'en finit pas d'apprendre
Le ciel ferme la fenêtre
Le soleil cache le plafond.
Solitaire


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J'aurais pu vivre sans toi
Vivre seul
Qui parle
Qui peut vivre seul
Sans toi
Qui
Etre en dépit de tout
Etre en dépit de soi
La nuit est avancée
Comme un bloc de cristal
Je me mêle à la nuit.
CMPaul Eluard / Man Ray, Les Mains libres, Dessins de Man Ray illustrés par les poèmes de Paul Eluard, Poésie/Gallimard, n° 445, 160 p., 8 € 60Parution le 26 février 2009

 

mini2-33975033les-mains-libres-jpg.jpgProlonger :Pierre Daix, Les Surréalistes, 1917-1932, Hachette Littératures, Pluriel, « La vie quotidienne », 446 p., 9 € 50Paru en 1993, réédité en poche en novembre 2008, Les Surréalistes est tout autant une explicitation de la pensée surréaliste, dans sa volonté d’ « ouvrir les portes du rêve », dans son entreprise (« carrefour des enchantements »), dans sa portée politique et révolutionnaire, que le portrait d’un groupe artistique.

Pierre Daix retrace les débuts du mouvement, la découverte passionnée de Rimbaud et Lautréamont, les provocations dadaïstes. Il éclaire les conflits et crises, tout autant artistiques que politiques – les rapports mouvementés avec le parti communiste – qui ont jalonné l’histoire du groupe. Il met en lumière le rôle des femmes dans le surréalisme.

C’est l’ensemble du mouvement surréaliste qui est ici englobé, de la genèse en 1917, dans les soubresauts de la Grande Guerre, jusqu’en 1932, année de la rupture entre le « Pape » autoproclamé, du mouvement, André Breton, et Louis Aragon.

Un éclairage passionnant sur ce mouvement essentiel dans la compréhension de l’art moderne, unique également, comme le montre Pierre Daix dès l’introduction, puisque « le surréalisme a tenté, comme aucun autre mouvement artistique avant ou après lui, d’unir dans une même vision les ambitions révélées par les découvertes poétiques, la morale et la transformation révolutionnaire du monde, à l’ordre du jour après Octobre 1917 ».

Le propos, lié à la collection, est de rendre, de manière vivante la « vie quotidienne » du mouvement, ses amitiés, ses tensions, approche particulièrement adaptée au surréalisme, mouvement collectif, passionné par l’irruption de l’insolite, du hasard et de l’inattendu dans le quotidien.

 

 

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