Dim.
23
Nov

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Article d'édition

Pendant la crise de la droite, le coma intellectuel des gauches continue…

Alors que l’UMP se déchire, la gauche semble respirer…mais elle a pourtant perdu une bonne part de son oxygène intellectuel ! Á propos d’un nouveau titre de la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel : La gauche est-elle en état de mort cérébrale ?

 *************************************************

 

La crise de la droite ne doit pas faire oublier les décompositions intellectuelles des gauches. Ce petit pamphlet propose de les examiner au croisement des ressources puisées dans la sociologie, la philosophie politique et des expériences militantes variées au cours du temps (PS, MDC, Verts, LCR, NPA…et sur d’autres plans ATTAC, SUD Education, Université Populaire de Lyon, Université Critique et Citoyenne de Nîmes…). Ne détournons pas trop rapidement et facilement le regard des désintellectualisations à gauche !

 

Une rupture historique dans l'histoire de la gauche 

 

Je fais donc dans ce livre le constat polémique que des tendances désintellectualisatrices importantes sont à l’œuvre dans les gauches aujourd’hui. Ce qui introduirait une rupture fondamentale dans l’histoire moderne de la notion de « gauche » qui, tout particulièrement en France, a depuis ses origines souvent été associée à une activité intellectuelle. Songeons aux Lumières du XVIIIe siècle et à la Révolution française (moment où naît « la gauche » en tant qu’expression politique), aux grands courants politico-intellectuels (républicanisme, socialismes, anarchisme, syndicalisme révolutionnaire, marxisme, féminisme, anticolonialisme…) aux XIXe et XXe siècles, à l’importance de « l’Affaire Dreyfus » à la fin du XIXe (au cours de laquelle émerge justement la catégorie « les intellectuels », associant étroitement travail intellectuel et engagement progressiste dans la cité), ou encore les figures intellectuelles engagées comme celles de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty, Albert Camus, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Cornelius Castoriadis, Pierre Bourdieu, etc.

 

Ce paradoxe ne signifie pas qu’il n’y a plus d’idées à gauche. On y trouve même nombre d’idées, mais trop fréquemment dans un fatras non réfléchi, empilées sous la forme de routines, d’habitudes, d’automatismes, d’évidences…Les articulations intellectuelles de la gauche seraient gonflées d’arthrite. Ce qui tendrait à s’effilocher à gauche, ce n’est pas tant le lien avec les idées en général qu’avec :

 

1) le travail intellectuel, qui justement met au travail les idées assoupies,

et 2) les pensées critiques qui, depuis au moins les Lumières, débusquent les préjugés, mettent à distance les stéréotypes, interrogent les évidences, questionnent les automatismes.

 

Ainsi travail intellectuel et pensées critiques seraient de plus en plus marginalisés à gauche.

 

Toutefois, m’objectera-t-on, il y a encore des chercheurs et des collectifs intellectuels se réclamant de la gauche qui travaillent et qui pensent aujourd’hui. Oui, mais ce qui m’intéresse plus précisément ce sont les zones d’intersection et d’interactions entre organisations politiques, mouvements sociaux, intellectuels professionnels, milieux artistiques et citoyens ordinaires dans l’élaboration d’idées de gauche. Ce sont de telles zones de dialogues et de confrontations entre ces différents groupes qui tendent à être tout particulièrement anémiées actuellement.

 

Comme il y a des gauches, il y a des désintellectualisations à gauche. Je proposerai un portrait schématique à grands traits.

 

La gauche hollandaise

 

Du côté de la gauche hollandaise électoralement dominante et ses alliés gouvernementaux (dont Europe Ecologie-Les Verts), deux des sources principales de désintellectualisation sont connues depuis longtemps : le double poids de la non-pensée technocratique et de la professionnalisation politique.

 

Au niveau intellectuel, la technocratisation c’est le découpage de la réalité et des problèmes en rondelles « techniques » sur lesquelles se penchent des « experts ». On perd la vue globale distanciée rendue possible par les pensées critiques et on désamorce le potentiel d’intelligibilité contenu dans les relations entre les différents aspects des questions à travers une segmentation « technique ».

 

Le fait de se situer dans une case « technique » prédéfinie et semblant aller de soi (« l’Europe », « l’emploi », « la compétitivité », « le social », « l’écologie », etc.) tend à rendre difficile toute prise de distance vis-à-vis de ladite case. On ne peut ni réinterroger la définition du problème sur lequel on planche, ni prendre appui sur une approche du cadre social général au sein duquel est insérée la case. On s’intéresse à un bout de tuyauterie des machineries sociales sans avoir des vues d’ensemble de ces machineries et des logiques qui les contraignent (capitalisme, rapports entre les classes, entre les sexes ou entre les générations, discriminations racistes, etc.). Progressivement, une intelligence-perroquet, bornée et répétitive, domine les élites de la gauche institutionnalisée.

 

Un exemple de cette technocratisation de la pensée : on lit ceci dans le journal Libération de lundi 12 novembre 2012 : « Aujourd’hui, notre pays est menacé par le chômage comme il ne l’a jamais été ces quinze dernières années. Lutter contre cette menace oblige à restaurer les marges des entreprises afin que celles-ci puissent investir et gagner en compétitivité ». Serait-ce Raymond barre qui serait revenu d’outre-tombe ? Serait-ce Giscard d’Estaing qui sortirait de sa retraite ? Ou alors DSK revenant de son opération « sauvetage de l’économie mondiale » accompagné de son fidèle Dodo la saumure ?...Et non, c’est simplement notre ministre délégué au Budget, le « socialiste » Jérôme Cahuzac !

 

La professionnalisation politique a d’autres effets atrophiants sur la gauche hollandaise : les idées se réduisent au mieux à des ressources dans une logique de carrière. Au plus, on va chercher quelques intellectuels patentés pour les poser sur des tréteaux électoraux ou pour utiliser leurs noms au bas d’« appels à voter pour… », mais de moins en moins d’ailleurs, les vedettes du showbiz apparaissant davantage rentables électoralement. Le travail intellectuel devient un handicap dans les compétitions électorales, une lourdeur…

 

Ces deux logiques, qui ne sont pas tout à fait nouvelles mais qui se sont approfondies, se rencontrent dans une période particulière, marquée notamment par deux dimensions, qui contribuent à lui donner un caractère intellectuel plus  périlleux pour la gauche hollandaise :

 

1)    L’outil principal de globalisation à gauche était encore dans les années 1960-1970 le marxisme (y compris au PS, c’était la référence dominante). Cette référence a fortement reculé à partir du début des années 1980, ce qui s’est encore accéléré avec la chute du Mur de Berlin en 1989. Or, d’autres modes de globalisation n’ont pas pris la place du marxisme (je ne regrette pas que cela ne soit plus la référence intellectuelle dominante, puisque les pensées critiques et émancipatrices sont plus larges et pluralistes, mais je regrette la perte de cadres de globalisation). C’est le découpage technocratique et la logique de l’immédiateté, poussant à une insertion dans le cours néolibéral du capitalisme qui a pris le dessus sans qu’en France cela soit clairement théorisé et revendiqué (contrairement à la Grande-Bretagne, avec la théorisation du social-libéralisme par le sociologue Anthony Giddens).

 

2)    Je voudrais ensuite souligner l’importance de ce que l’’historien François Hartog appelle « le présentisme », c’est-à-dire une modification en cours dans le rapport au temps des sociétés contemporaines. Schématiquement, les sociétés traditionnelles auraient vu leur point de référence principale dans le passé et dans la reproduction des traditions. Les sociétés modernes, avec les Lumières et l’idée de « progrès » se seraient principalement orientées vers l’avenir. Des secteurs grandissants des sociétés actuelles feraient d’un présent déconnecté du passé et du futur, dans une immédiateté sans arrêt recommencée, leur horizon principal. Les gauches, souvent dépourvues d’outils de globalisation, sont souvent happées par ce mouvement.

 

Les gauches de la gauche

 

Les gauches de la gauche portent souvent plus haut aujourd’hui l’ambition intellectuelle. Elles n’en sont pas moins touchées, même si c’est à un moindre degré, par des formes de désintellectualisation.

 

On doit tout d’abord noter un danger de technocratisation subreptice. La renaissance, dans le sillage des grèves et des manifestations de l’hiver 1995, de la critique sociale s’est accompagnée d’un accroissement fort utile des capacités de contre-expertise face aux expertises officielles (voir le travail remarquable effectué sur ce plan par le Conseil Scientifique d’ATTAC et par la Fondation Copernic). Mais il peut y avoir là un risque : que cette contre-expertise occupe de manière trop hégémonique l’espace de la réflexion intellectuelle au sein des gauches contestataires, en réduisant peu à peu la place jadis accordée aux pensées critiques globalisatrices. Il ne faudrait pas que cela devienne le simple envers de la non-pensée technocratique, avec ses petites cases séparées, ses bouts de tuyauterie ne questionnant plus les machineries qui contraignent nos vies. On perdrait aussi de vue des points d’appui globaux.

 

La désintellectualisation à gauche de la gauche, c’est aussi la routinisation de schémas critiques simplificateurs. C’est, en forçant le trait de manière polémique, un type de mise en scène du combat des « méchants » (comme « le marché » et « l’individualisme ») contre « les bons » (comme « l’État » et « le collectif ») ; le tout étant orchestré par les « méchants » médias, qui mettraient dans la tête des « gens » de « mauvaises » idées. L’ensemble est saupoudré d’un ton de déploration généralisée, peu propice à la créativité sociale et intellectuelle.

 

On trouve nombre d’échos de ces thématiques associées dans les milieux critiques en France, par exemple (mais non exclusivement) dans la récente campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, dans ATTAC…et jusqu’au NPA. J’appelle cette nouvelle doxa critique de manière provocatrice -« la pensée Monde Diplo’ ». La résistance aux stéréotypes néolibéraux, fort utile dans un premier temps (à partir du « tournant de la rigueur » de 1983), a tendu à constituer de nouveaux stéréotypes, nommés « critiques » mais refermant trop vite le travail de l’interrogation et la possibilité de formulation de problèmes plus compliqués (les relations entre l’individuel et le collectif, la prise en compte des compétences des lecteurs-auditeurs-téléspectateurs des médias, la critique des institutions étatiques, etc.).

 

Une lecture libertaire du meilleur de l’esprit des Lumières du XVIIIe siècle nous rappelle que tenter de manière tâtonnante de « penser par soi-même » suppose aussi de s’efforcer de s’arracher (au moins un peu) à ses propres préjugés et à ceux de ses familles intellectuelles et politiques de référence, et donc de « penser contre soi-même ». C’est pourquoi je ne peux terminer ce tour d’horizon sans parler plus précisément du NPA, dont je suis membre. La LCR a dans son histoire représenté un marxisme ouvert et au travail. Le philosophe Daniel Bensaïd a incarné magnifiquement cette tendance.  Après sa mort en janvier 2010, l’activité déployée autour de Bensaïd pour réfléchir sur certains impensés du marxisme et pour dialoguer avec les théories critiques contemporaines a tendu toutefois à être abandonnée. Le Nouveau Parti Anticapitaliste, qui a succédé à la LCR, s’est de plus en plus désintéressé de l’activité théorique. Outre la crise politique et militante qu’il a connu ces derniers temps, la désintellectualisation le menace donc aussi.

 

Pour une nouvelle intellectualité démocratique

 

Et pourtant, malgré ces pathologies intellectuelles des gauches, l’époque est passionnante : il s’agit pour nous de réinventer une politique d’émancipation pour le XXIe siècle, intellectuellement (secondairement) et pratiquement (principalement). Quand j’ai commencé à militer à la fin des années 1970, les rails étaient déjà posés et elles étaient souvent « marxistes ». Aujourd’hui, nous avons à bâtir nos propres rails en marchant : quoi de plus exaltant ! Efforçons-nous alors de sortir de la déploration paralysante de « la pensée Monde diplo’ ». Et tentons de faire germer une nouvelle intellectualité démocratique associant militants d’organisations politiques, praticiens des mouvements sociaux, citoyens ordinaires, artistes et intellectuels professionnels…

 

**************************************************

 

Sommaire de La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? par Philippe Corcuff

(Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », octobre 2012, 80 pages, 8 euros)

 

Introduction

En partant du paradoxe de la victoire électorale d’une gauche tendanciellement décérébrée

 

Partie I

Brève radiographie des désintellectualisations à gauche

 

Partie II

« Logiciels » de la non-pensée de gauche

1 Les séductions des théories du complot

2 Le filtre déformant des essences

3 La quête du dépassement des contradictions et de l’harmonie

4 Voir tout ou s’éclater dans tous les sens ?

5 Le triomphe de la politique qui a des couilles et la marginalisation de la politique qui expérimente

6 Le « logiciel collectiviste » contre les individus du XXIe siècle

 

Partie III

Impensés à gauche

1 Les contes de notre enfance politique si loin des complications des désirs humains

2 Entre zapping présentiste et trip nostalgique

3 Économisme et religion de « la croissance »

4 La professionnalisation politique contre la démocratie

5 Dérives républicardes, laïcardes et nationalistes

6 Diabolisation des médias, « aliénation des masses » et oubli du s’émanciper

 

En guise d’ouverture

Le sursaut d’une nouvelle intellectualité démocratique ?

 

**********************************

 

INFOS SUR LE LIVRE

 

* Cette semaine dans l’hebdomadaire Politis (n°1229, du 29 novembre au 5 décembre 2012), un dossier réalisé par Olivier Doubre sur « La gauche et les intellectuels : le divorce », avec un entretien sur le livre : « Renouveler le langage »

 

* Quelques autres échos du livre sur la Toile et dans les médias :

 

- "La gauche est en état de mort cérébrale", entretien de Philippe Corcuff avec Mathieu Deslandes, Rue 89, 04 octobre 2012

 

- "Il y a un appauvrissement technocratique de la gauche au pouvoir", entretien de Philippe Corcuff avec Francis Brochet, Le Progrès, 16 octobre 2012

 

- "La gauche manque-t-elle de discipline...ou d'idées?", débat entre Philippe Corcuff, Gilles Finchelstein (PS, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès) et Karine Berger (PS, économiste, députée des Hautes-Alpes), émission "Du grain à moudre" animée par Hervé Gardette, France Culture, 25 octobre 2012, 18h20-19h; à écouter ici

 

- "Mais de quoi parlent les livres de P. Corcuff?", Critique sociale (bulletin en ligne inspiré notamment par la figure de Rosa Luxemburg), n°23, novembre 2012 (publié le 29 octobre 2012)

 

- "10 questions à Philippe Corcuff", propos recueillis par Valéry Rasplus, blog "Le voyageur social", Invités Obs, 8 novembre 2012

 

- "Gauche : la fin des idées?", entretien de Philippe Corcuff avec Laurence Luret, émission Parenthèse, France Inter, 11 novembre 2012; à écouter ici

 

- "Avec Corcuff, tous intellos!", par Rosa Luxe, Le Zèbre, 12 novembre 2012

 

- Philippe Corcuff dans Pudding, une émission animée par Jean Croc et Nicolas Errera, Radio Nova, 25 novembre 2012; à écouter ici

 

- "Une gauche à idées, mais peu de pensée", par Lionel Venturini, L'Humanité, 26 novembre 2012

 

 

Newsletter