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Article d'édition

Syrie et religion

L’autre jour à Damas, je conversais avec un ami syrien que je connais depuis plus de trois ans, et nous parlions de chants religieux. Il est musulman sunnite pratiquant, mais il m’a fallu du temps pour m’en apercevoir, car c’est une chose dont on ne parle pas. Il considère que la religion est une affaire personnelle. Un jour dans sa boutique il me dit : donne moi 5 minutes que je fasses ma prière, puis il a posé un tapis par terre. (J’ai appris à cette occasion qu’il n’est absolument pas obligatoire de se rendre à la mosquée, même le vendredi).

Pour en revenir à l’autre jour, il me dit : tu sais, quand j’étais jeune j’ai été éduqué dans une école de soeurs catholiques, et je n’étais pas le seul musulman. Et j’ai plein d’amis chrétiens qui étaient dans des écoles musulmanes. Ce que recherchaient les parents quand ils cherchaient une école pour leurs enfants, c’était d’abord la qualité de l’enseignement, et avant tout l’apprentissage du vivre ensemble, du respect de l’autre, de la solidarité, de la bonté et de l’entraide... ce qui représente les fondements de toute religion. 

Cet ami m’a dit que son grand-père était alaoui, son père est sunnite soufi, il a un oncle qui est chrétien orthodoxe et un autre qui est chiite... et tout le monde s’entend bien dans sa famille.

Une autre chose qui m’a frappé c’est qu’on ne parle pas de religion avec les gens que l’on rencontre dans la vie quotidienne. Il ne s’agit pas d’un interdit ni d’un tabou, c’est tout simplement comme ça, ça fait partie de la culture traditionnelle. On ne demande pas à quelqu’un de quelle religion il est. 

Un exemple récent met bien en valeur cet état de fait. Il y a quelques jours une amie, qui habite Sbeine dans la banlieue sud de Damas, m’a dit que jusqu’à récemment elle ne savait pas quel quartier de sa ville était plus de telle religion ou de telle autre, elle ne s’en est aperçu qu’à l’occasion des combats qui ont lieu actuellement, où tel quartier est montré du doigt comme étant plutôt de telle religion ou de telle autre. 

C’est donc bien parce que le gouvernement a tout fait pour monter les minorités les unes contre les autres ou contre les sunnites que sont apparues des divisions et des haines qui n’existent pas en temps normal. 

Un article du 10 décembre sur le blog “Un oeil sur la Syrie” parle d’un groupe d’anciens du lycée franco-arabe : “Dans les années 1950, ces quatre jeunes Syriens se côtoient sous le préau du lycée franco-arabe. De cette époque mouvementée, ils gardent pourtant un souvenir lumineux : celui d'une communauté indissoluble, métissée - car le lycée accueille aussi bien des chrétiens que des sunnites, des alaouites, des juifs, des Kurdes et même quelques étrangers -, mais vierge de toute barrière confessionnelle. " Personne ne demandait à l'autre de quelle religion il était, se remémore Samir Abdulac, sur un ton rêveur.” 

 

Quand vous rencontrez quelqu'un en France, ça ne vous viendrait même pas à l'idée de lui demander de quelle religion il est. Hé bien c'est la même chose en Syrie, les syriens se considèrent d'abord comme des syriens, ensuite comme des arabes, c'est à dire de culture, de langue et de tradition arabes. C'est nous occidentaux qui depuis l'"Orientalisme" du XIX° siècle séparons les populations du Moyen Orient en diverses minorités, en différentes religions, peut-être pour mieux les asservir? Le fait de monter des minorités les unes contre les autres a toujours fait partie des tactiques d'asservissement des colonialistes. Et c'est exactement la politique qu'utilise Bachar al Assad depuis le début de la révolution pour essayer de se maintenir en place. 

 

Autre question : pourquoi l’Occident décide-t-il que tous les arabes sont des musulmans, et que tous les musulmans sont des islamistes qui veulent les détruire? 

Je viens de lire “L’Islam et l’Occident” de Franco Rizzi (Actes Sud 2012), quelques extraits : parlant de la révolution de Khomeiny, de l’affaire Rushdie et des affaires de foulards en France, l’auteur continue : “A mon avis, ces trois événements ont propulsé l’islam à la une des médias qui, à leur tour, ont contribué à construire l’image d’une religion monolithique - tous les musulmans sont semblables - , violente - tous les musulmans sont comme ceux qui ont attenté à la vie des traducteurs de Salman Rushdie -, primitive - tous les musulmans sont des barbares qui pratiquent la polygamie et maltraitent leurs femmes, etc.”

“Et je dois constater que les jugements qui circulent en Europe, ou plus généralement en Occident, sur les arabes et les musulmans, sont presque toujours empreints de dédain et de mépris pour notre religion, pour notre culture et pour notre manière de vivre.”

Puis l’auteur parle de l’humiliation qu’a subie le monde arabo-musulman depuis le dépeçage de l’Empire Ottoman : “ Bien sûr il serait stupide d’attribuer à l’Occident la faute de tout ce qui est arrivé, comme certains le font à tort. Mais il est tout aussi vrai que , s’il est difficile de faire raisonner un jeune qui choisit de mourir pour donner la mort à autrui, c’est entre autre à cause de la politique aberrante de l’Amérique et de l’Europe à l’égard du monde arabe et musulman”.

Pour finir je ne résiste pas à vous relater cette histoire que raconte Amos Oz dans son livre “Comment guérir un fanatique?” (Gallimard 2006). Il parle de ce qui est arrivé à un de ses amis écrivain, Sammy Michael : il allait en taxi à Haïfa quand le chauffeur, voyant un groupe d’Arabes qui marchait le long de la route, s’est retourné vers son passager en disant : “Tous ces Arabes, il faudrait les supprimer!” Un simple citoyen israélien, sans être particulièrement pro-arabe, aurait pu se rebeller devant tant de bêtise et dire au chauffeur : “Arrêtez vous, je veux descendre”. Mais Sammy Michael décida de jouer le jeu et demanda au conducteur à qui il revenait de tuer tous les Arabes. Comme la réponse était des plus vague, le client décida de tirer le chauffeur d’embarras en lui disant : “D’accord, supposons que vous soyez chargé d’un immeuble de votre ville, Haïfa : vous frappez ou vous sonnez à chaque porte, en demandant : “Excusez moi, vous êtes arabe?” et, si la réponse est oui, vous tirez. Après être passé dans tous les appartements, vous vous préparez à rentrer chez vous, mais vous entendez qu’en haut au quatrième étage, il y a un enfant qui pleure. Qu’est-ce que vous faites, vous remontez les étages et vous lui tirez dessus?” Il y eut un moment de silence, puis le chauffeur lui dit : “Ca alors, monsieur, vous êtes vraiment cruel!”

 

Pourquoi quand on parle des personnes d’origines arabe en France on dit “les musulmans”, on dit “ il y a 5 millions de musulmans en France”? Sait-on combien parmi eux sont pratiquants? Sans doute la même proportion qu’en France il y a de chrétiens pratiquants qui vont à la messe le dimanche, 5, 10%? Et on ne dit pas “il y a 65 millions de chrétiens en France”, tout le monde trouverait ça ridicule. 

En Syrie il y a 23 millions d’habitants qui se disent tous d'abord syrien, puis “arabes” (culture, langue, traditions), y compris les chrétiens et les druzes. Seuls les quelques 2 millions de kurdes se disent kurdes (culture, langue, traditions). Mais sur les 80% de la population que l’on dit musulmane, combien sont pratiquants? C’est difficile à dire, mais on peut penser qu’il y en a environ 20%. 

Et puis, sur le milliard et demi de musulmans qu’il y a dans le monde, combien font partie de sectes djihadistes (pour la guerre sainte contre les mécréants)? Une infime minorité, mais voilà, cette infime minorité fait parler d’elle par ses attentats, ses vindictes, et du coup on fait l’amalgame, tous les musulmans sont des terroristes, et le tour est joué!

Une anecdote contée par mon ami syrien : un jour il a rencontré un membre de l'Armée Libre qui était depuis six mois dans une ville de banlieue de Damas tenue par les rebelles. Et cette personne lui a dit : Tu sais, depuis 6 mois on n'a jamais mangé froid. Ce qui veut dire que tous les jours des familles font la cuisine pour eux et leur apportent des plats chauds sur leurs lieux d'action. Vous imaginez bien que personne ne demande à personne de quelle religion il est!!! C'est de la pure solidarité entre syriens. 

 

Il faut aussi relire l’histoire pour constater tout ce que le monde musulman et la chrétienté se sont apporté l’un à l’autre, malgré les guerres. Et il y a eu sans doute moins de guerre entre musulmans et chrétiens qu’entre chrétiens! Le problème est que ces religions, qui sont au départ des religions d’amour, on les a transformées en religions guerrières. On n'a pas réussi à rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu! Amen.

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