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Article d'édition
Édition : Revues & Cie

Comme des Inuits dans la jungle

Une revue de poésie? Cela n'est dit à aucun moment dans cette publication collective. Volonté de surprendre le lecteur, vœu d'égarer, de brouiller les lignes de lecture, et par là-même les préjugés en matière de réception de la poésie? Sans aucun doute. Mais aussi une manière pour Inuits dans la jungle, puisque c'est le nom de cette revue annuelle, de faire fi des démarches restrictives, des paroles closes et même forcloses en recueillements obsessionnels, en procédés d'intellection mimétiques, auxquels semble rivé le contemporain poétique en langue française.

Issue du rapprochement de deux revues ayant cessé de paraître, In'Hui et Jungle, auxquelles s'est associé un éditeur luxembourgeois Phi, Inuits dans la jungle est bien tout entière tournée vers le poème, en se plaçant résolument à l'écoute de voix qui portent loin, qui viennent de loin.

Nomade donc, migratrice poésie, mais pas seulement. Un extrait de l'entretien de Jacques Darras (un des maîtres d'œuvre de la revue) avec le poète arabe, libanais d'adoption, Adonis (à propos de son «Livre», Al-Kitâb), donne tout son sel à cette démarche qui défie les postures, ici, ailleurs, et maintenant:

«La volonté de sortir de cette culture (arabe, ndlr) est à la base de mon travail (...) Sortir dans le sens de changer. Sortir mais rester. Donc changer la société arabe, mais plus particulièrement les rapports culturels et sociaux.»

Ces mots d'Adonis valent pour la visée d'ensemble de la revue, qui ne se veut en aucun cas «détachée du monde ou de la société».

Dans ce 1er numéro de juin 2008, place est ainsi faite au «cas» de la poétesse italienne Alda Merini (née en 1931), dont «chaque poème est une histoire» selon sa traductrice, Viviane Campi.

Le cœur du numéro lui-même regroupe «25 poètes d'Espagne» contemporains, dont la lecture est orientée à la faveur de la redécouverte de l'œuvre de l'exilé Luis Cernuda. Même si l'on peut regretter quelques absences (Gabriel Ferrater, Justo Navarro...), il y a des trésors de découvertes (ou de redécouvertes) à faire, par exemple: Antonio Gamoneda, Clara Janès, Pere Gimferrer, Santos Dominguez, Carlos Marzal. De ce dernier, né en 1961, à Valence, qui a repris avec quelques autres la voie tracée par «la poésie de l'expérience» du groupe de Barcelone des années 60, voici quelques vers traduits par Françoise Morcillo à qui on doit ce bel ensemble:

« Aucune soirée ne conduit à aucun port,

dans aucun port la fortune n'amarre.

Je ne me souviens pas très bien où nous avons perdu,

dans la dérive d'une autre soirée absurde.

 

Mais qui a dit que les soirées doivent

avoir un sens ? Que je sache, jamais

on ne l'a dit en ma présence. Qui a dit

que l'on aille reconnaître la musique

grâce à laquelle le monde tourne ? Qui a dit

que cette musique existe et que sa pure

mélodie libère de la douleur ? »

(Carlos Marzal, Los Países nocturnos, Tusquets, 1996)

Dans le même numéro, on lira avec profit un échange épistolaire à fleurets mouchetés entre Jacques Darras et Michel Deguy, tournant autour d'une certaine «cassure» (spécifique) qui se serait produite dans la poésie de langue française. Cassure d'avec le religieux pour l'un (Deguy); d'avec le sublime pour l'autre, prônant plus exactement le «sublime vers le bas» (Darras). Où l'on perçoit surtout combien les réponses peuvent être orientées selon l'oreille que l'on prête au langage, philosophico-poétique, poético-philosophique... Un débat qui, en lui-même, n'a pas fini de faire couler de l'encre.

 

Le numéro 2 d'Inuits dans la jungle vient de paraître (couverture ci-contre). À vos rayons de lumière...

 

Numéro 1: 12 €/192 pages. En librairie.

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