Mer.
27
Aoû

MEDIAPART

Connexion utilisateur

L'école primaire : terrain d'un conflit asymétrique (1/4)

L'objectif prioritaire de Nicolas Sarkozy et Xavier Darcos en matière d'éducation était de mettre au pas les syndicats d'enseignants. Bien que cette mission soit pour l'instant remplie, même si les manifestations du 19 janvier amorcent un retournement de situation, le monde des enseignants du premier degré est plus que jamais bouillonnant. Désobéissances, micro-contestations multipliées par milliers, débrayages, luddismes, manifestations locales...A trop se satisfaire de leur victoire sur les syndicats, notre Président et notre Ministre risquent de laisser un champ de ruine derrière eux où tout le monde sera perdant. A moins qu'une nouvelle forme de lutte ne soit en train de s'inventer.

------------------------------------

Premier billet d'une série de quatre.

------------------------------------

.

Quelques éléments d'un passé presque oublié.

.

Pendant deux ans la stratégie d'actions réformatrices de Nicolas Sarkozy a été d'aller vite et fort. Il impressionnait les « forces conservatrices de la société »par sa brutalité exprimée au travers d'une capacité à « rompre les tabous » et à faire ce que personne n'avait eu « le courage » de faire avant lui. Les « partenaires » sociaux fréquemment invités à négocier ou à être entendus, allaient, de manière « responsable », à tous les rendez-vous estimant qu'il était préférable de savoir à quelle sauce « nous » serions mangée mais aussi dans l'espoir d'arracher quelques « avancées ».

C'est comme cela que se sont déroulées les discussions sur l'Aide personnalisée, fille de la suppression du samedi matin. Au terme de sept réunions de travail, le Se Unsa et le Sgen-CFDT ont signé un relevé de conclusions commun avec le Ministère en présentant leur action comme une avancée ! Il est d'ailleurs cocasse de relire les lignes suivantes « Ces deux heures viennent renforcer l’action des maîtres et la différenciation pédagogique qu’ils mettent en œuvre dans la classe avec, le cas échéant, la participation d’autres maîtres, notamment les enseignants spécialisés des RASED ». On comprendra aisément pourquoi le ministre s’est coupé sans appel du monde de l’enseignement primaire même avec les syndicats les plus « ouverts » au dialogue. Dans un style purement sarkoziste, et qui a surpris plus d'un connaisseur du monde de l'éducation, Xavier Darcos s'est livré à quelques fantaisies sur la maternelle ou sur les manifestations de 2007-2008 (cliquez ici pour un exemple d'article de l'époque) C'était « la fin de la co-gestion » où les syndicats étaient écoutés mais pas entendu.

Ainsi, face à l'avalanche de réformes les syndicats n'arrivaient plus à faire et, sitôt une réponse commençait à être organisée suite à une annonce, un autre sujet surgissait, les déstabilisant à nouveau. Xavier Darcos, en habile connaisseur de la « maison », comme la presse le surnomme, parvenait à doser ses réformes pour rendre les contre-attaques ridicules aussi bien sur les maternelles ou les RASED. Il y a quelques jours encore, interrogé sur France Culture par Claude Lelièvre sur les enseignants désobéissants, il répondait, facilement à une remise en cause de sa politique par les « désobéisseurs », « qui peut croire que d'offrir deux heures d'aide à des élèves en difficulté, c'est les mettre en danger ». En effet, qui peut croire...Enfin, décrivant le sentiment des syndicats, une délégués syndicale concluait une de nos conversations par un « c'est la guerre ».

.

Est-ce l'image d'une escadrille de bombardiers ultra modernes pilotés par Darcos et Sarkozy pilonnant des enseignants en fuite ou cachés décrirait au mieux la situation ?

On peut garder de cette image une idée : lorsque les forces sont disproportionnées dans un combat militaire, les « petits » ne parviennent à la victoire qu'à la condition de mener une « guérilla », ici démocratique, cherchant à atteindre le talon de l'adversaire plutôt que son front avec un lance pierre (on ne connaît qu'un seul cas de réussite...). On peut presque, à coup sûr, dire que le fort peut l'emporter sur le terrain, en faisant passer ses réformes, tout en perdant politiquement.

Au printemps 2008, les syndicats estimaient que tout le monde avait baissé les bras, était devenu individualiste, pour preuve, les syndicats n'attiraient vraiment, le gouvernement se servait de cet état de fait pour disqualifier la parole syndicale qui ne représentait plus rien. Je suis encore aujourd'hui d'avis contraire, car il y a manifestement une volonté de s'engager autrement, sans suivre les syndicats. Les syndicats sont appelés à s'engager avec ces francs-tireurs sans prendre la tête du mouvement. Il y avait un ras-le-bol des grèves sans lendemain et là encore Xavier Darcos a raison de se moquer de la « grévinnionité aigüe » des enseignants qui pouvaient parfois aller jusqu'à manifester pour défendre des « acquis » pédagogiques contre lesquels ils avaient manifesté quelques années plus tôt. Cette volonté de s'engager sans syndicats a des conséquences paradoxales dont ni les syndicats, ni les francs-tireurs ont une parfaite conscience.

 

ach.jpg

.

.

.

les luttes sociales asymétriques

.

L'été passa et l'année 2008-2009 a vu naître les premières formes de ce que l'on pourrait nommer les luttes sociales asymétriques. Essayons de comprendre ce qui est en train de se passer.

Les syndicats affaiblis échouent à rassembler les foules lors des manifestations du début d'année 2008. Les manifestions sur le thème « une école votre avenir » du 10 décembre 2008 et du 17 janvier 2009 sont aussi des échecs. Par contre la manifestation, sur le même thème du 19 octobre, et la grève et la manifestation du 20 novembre 2008 sont réussies. Les grèves et manifestations du 29 janvier dernier sont aussi à mettre dans la colonne crédit car, les enseignants du premier degré étaient très présents. Par ailleurs, les actions hors syndicats (nuit des écoles, collectifs parents-enseignants, manifestations locales, occupation d'écoles...), voire remettant en cause les habitudes syndicales, comme l'exprime Alain Refalo, l'initiateur de la désobéissance pédagogique, se multiplient localement.

N'assistons-nous pas au travers de ce localisme à l'expression informe d'une profession gagnée par l'anomie ? Quelle est la cohérence d'un mouvement qui se cherche une forme et qui oscille entre fort engagement et désertion ?

Le concept de luttes sociales asymétriques fournit, je crois, un bon moyen de saisir unité du mouvement. Aucune contestation sociale (ni même aucun acte social) ne peut se penser autrement que la combinaison d'actions d'individuelles locales et d'actions collectives générales. Si la puissance du PCF et de la CGT d'antan a souvent été interprétée par l'uniformisation de la pensée et de l'action qui effaçait l'individu dans la masse comme à la limite de la mer un visage de sable (ceci n'est pas une citation mais un emprunt), on ne doit pas pour autant oublier les raisons profondes d'un mouvement qui marqua le XXième siècle : l'espoir d'individus qui, guidés par le sentiment que l'action collective permet de prendre une revanche sur la vie qui ne les a pas épargnés, choisissent le sacrifice et la lutte collective pour offrir un avenir à leur enfant.

On pourrait résumer ainsi les choses : l'action collective donnait une forme et un sens à l'action individuelle. Ce n'était qu'à la condition de créer des organisations massives que l'on pouvait combattre à jeu égal avec les puissants.

Nous sommes exactement dans le cas inverse aujourd'hui : l'action individuelle donne une forme et un sens à l'action collective. Chaque individu, en sa conscience (« en conscience, je refuse d'obéir » écrit Alain Réfalo), détermine s'il juge bon d'agir. Si aujourd'hui, ce ne sont que 2000 lettres individuelles de désobéissances qui ont été signées (2000 personnes qui risquent les sanctions pour défendre des valeurs) le mouvement de contestation des réformes du premier degré dépasse largement les 2000 personnes. C'est ainsi que, sur la seule ressource des individus épars, des actions surgissent d'un peu partout. Les blocages d'évaluations CM2 n'ont rien eu de concertés. Les nuits des écoles sont lancées par quelques uns et suivies selon le gré des vents informationnels d'Internet.

Ce qui illustre au mieux cette manière d'agir c'est ce blog, sorte d'agrégateur de blogs des collectifs disséminés dans toute la France. Il est aussi le signe d'une volonté de donner, non pas une forme (c'est un véritable fouillis ! ce blog), mais à voir la multiplicité des actions et à les coordonner.

.

Les évolutions possibles du mouvement sont au nombre de quatre :

  • l'émergence d'une figure représentant les collectifs

  • la « requalification » par le gouvernement des syndicats, heureux de revenir à la co-gestion responsable.

  • La naissance d'un mouvement pleinement conscient de lui même et installé dans la longue durée infusant ses idées dans la société.

  • L'essoufflement à ne rien voir venir

Les deux premières options sortiraient le conflit de son asymétrie, lui reprennant une forme classique des luttes sociales. Les deux dernières options poursuivent la logique asymétrique de la lutte où le temps devient « le nerf de la guerre ». Soit les individus portant des actions isolées les unes des autres parviendront à imprégner la société de leur combat afin d'influer sur l'opinion des français et les prochaines élections, soit ils fatigueront.

 

Ainsi, la réorientation de la politique éducative n'est qu'un but secondaire (qui ne s'obtient que dans un second temps). Ce qui prime, c'est de convaincre, les parents d'élèves, son voisin, sa boulangère, le gendarme, le commerçant, le petit patron...Il s'agit aussi d'interpeller les élus locaux, quel que soit leur bord, pour qu'ils se déterminent face aux choix de la politique éducative du gouvernement.

C'est par ce qu'il y a ce travail de fond que des manifestations massives sont possibles mais à la seule condition d'être perçue comme des évènements. Le mode sur lequel il faut penser les grèves et manifestations du 29 janvier est celui de l'évènement sportif ou du festival qui rassemble les individus un même jour pour une même cause. Il doit d'ailleurs se préparer comme tel. Le caractère execptionnel, dont on fait la publicité auprès d'un large public longtemps à l'avance et que de petites mains sur le terrain préparent, prime sur les raisons même de manifester. Jamais les manifestations n'ont été aussi fortes dans les petites villes signe de la volonté d'à la fois de rompre avec la tradition (manifester dans les capitales régionales) et créer la surprise dans des villes plus petites. C'est cela qui fait événement. Personne ne doit s'y tromper, le 29 janvier, les syndicats ne sont pas de retour. C'est autre chose qui se joue.

Le propre du combat asymétrique, c'est qu'il mine les fondements de l'adversaire et qu'il a besoin, aussi, d'évènements, parfois purement symboliques (telles les appels ou de rares manifestations), qui marquent les médias. L'espace qu'occupe ces mouvements est celui de l'horizontalité car leur principe premier est de se répandre dans la société. Toutefois, pour ne pas être uniquement « underground », la visibilité médiatique est essentielle. D'où la propension de Mediapart à attirer les appels en tout genre, voire les suscitant. C'est que le principe d'asymétrie est au centre du fonctionnement mùme de Mediapart : multitude d'expressions individuelles dans le Club et visibilité médiatique évènementielle à la Une du journal (que ce soit par un article ou par la montée en Une d'un billet de blog). Ainsi, et pour redoubler ce que je suis en train de dire, Mediapart travaille le terrain de la liberté de la presse avec son journal informatique et se donne à voir par l'organisation d'évènements.

.

Contre les mauvais penseurs qui estimaient certaine la mort de la démocratie avec l'avènement de l'individualisme, on assiste au renversement des principes d'actions individuelles et collectives. On peut même se risquer à décrire comment ce renversement a eu lieu au sein du premier degré. Les instituteurs étaient fortement présent au PCF. Thorez disaient d'eux qu'ils appartenaient à la petite bourgeoisie d'Etat qui trahirait la cause. On retrouva les enseignants fortement représentés dans le monde associatif plus conforme à leur idéal d'horizontalité et de co-gestion (idéal déjà présent dans les mouvements Freinet et coopératifs). Naturellement, l'implication politique de ces personnes ne peut prendre d'autre forme que celle qu'elle prend aujourd'hui.

Ainsi, c'est la capacité que chaque individu décide de mobiliser contre (parfois pour) une cause qui induit l'action collective. Mais ne nous illusions-nous pas. Ce n'est rien d'autre que ce qui s'est mis en place au moment du passé « glorieux » des luttes sociales. Des petites gens allaient distribuer des tracts au marché, organisaient des réunions, interpellaient leurs élus, désobéissaient aux ordres d'un chef...il ne se passe rein d'autres aujourd'hui, sauf qu'il n'y a plus d'organisation centralisant ces actions.

De là découle les micro-luttes sources d'une lutte sociale asymétrique. Verrons nous l'émergence d'une nouvelle forme de lutte ou est-ce l'ultime étape avant l'anomie totale au sein d'une profession ? Ce qui est certain, c'est qu'à la sortie de ce conflit, rien ne sera plus comme avant.

.

.

.

A venir :

pratique d'un conflit asymetrique (2/4)

Pour une démocratie asymétrique

Polémique avec mon député

 

 

Tous les commentaires

02/03/2009, 06:38 | Par claude lelièvre

Un article de fond que chacun aurait vraiment intérêt à méditer, et d'abord ( mais pas seulement ) les premiers ''intéressés''. Merci, cher Sébastien Rome, pour cette mise en perspective, à la fois venant de l'''intérieur'' et ''réfléchie'', sur un sujet peu traité ( du moins publiquement et ouvertement ) mais qui mérite effectivement réflexion ( d'autant qu'il est complexe et nouveau, en tout cas ''à l'ordre du jour'' )

02/03/2009, 10:03 | Par Marie Lavin

Un article très stimulant, vivement la suite...

02/03/2009, 13:43 | Par veroniquela

En tant que syndicaliste, j'ai trouvé de quoi nourrir notre réflexion collective. Ce texte devrait faire débat. Merci beaucoup pour cette contribution. Elle donne la mesure de l'intérêt qu'il y a à accorder à toutes les formes de conflictualité.

02/03/2009, 21:09 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de veroniquela le 02/03/2009 à 13:43

Les syndicats sont toujours en porte à faux par rapport avec ce type de mouvement et ceux que j'appelle les francs tireurs. S'ils prennent une place trop importante, on les soupçonne de vouloir "détourner" le mouvement, s'ils en restent éloignés, ils risquent de "passer à côté" du mouvement social. Ils ne peuvent contourner le problème qu'en créant une intersyndicale, faisant une place au francs tireurs, qui annihile les critiques de "détournement" et "d'éloignement des préoccupations". La difficulté actuelle de ce mouvement, c'est que la plupart des acteurs n'ont pas conscience du choix qu'ils sont fait. Conséquence : il ne l'assume pas. Ne pas vouloir recourir aux syndicats implique des efforts de structurations d'une part mais aussi des efforts pour tenir dans la durée car, ces collectifs ne sont pas "représentatifs" au sens où les grandes centrales syndicales le sont (et peuvent négocier). Je remarque, sur le terrain, une propension à vouloir le paradoxe : chercher un recul rapide du gouvernement mais pas choisir de représentants (syndicaux ou autres) pour négocier ; être contre les grèves d'un jour sans lendemain mais ne pas vouloir une grève reconductible...

02/03/2009, 17:48 | Par Guillaume Frasca

Bravo pour cette analyse ! Il est vrai que depuis l'arrivée de Nicolas Sarkozy, les syndicats et plus largement toutes les organisations collectives, y compris les partis politiques d'opposition, sont à la peine, et que fleurissent pétitions sur internet et mobilisations locales et ponctuelles. Est-ce du à la nature de l'adversaire ou à l'incapacité des structures existantes à répondre aux attentes des personnes mobilisées ?
Nous nous battons de la même manière dans les universités, avec le souci constant de faire passer notre message, ce qui est rendu beaucoup plus difficile par cette asymétrie, les grandes organisations cadres possédant des relais d'opinion que les structures plus mouvantes ne possèdent pas. La pérennité de ces conflits asymétriques peut-elle y trouver un obstacle ? Survivra-t-elle dans une démocratie médiatique ? A-t-elle les épaules suffisamment solides pour affronter un adversaire buté mais coriace ?

02/03/2009, 22:10 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de Guillaume Frasca le 02/03/2009 à 17:48

questions : 1) Je crois que le désir de s'engager dans la vie publique sans avoir recours aux partis et syndicats est un trait de notre temps. 2) C'est justement dans le temps que s'éprouve une lutte asymétrique 3) Je crois que une lutte asymétrique est une manifestation d'une "démocratie médiatique" (individus dont l'action ne revêt de sens que par la visibilité publique) 4) Tout dépend de la capacité dont les individus feront preuves pour prendre conscience qu'ils sont engagés dans un mouvement long et qu'une victoire n'est envisageable que pour après demain.

02/03/2009, 17:57 | Par Serge Koulberg

Je n'adhère pas à tout ce que vous dites mais tout mérite réflexion et politisation. Je pense comme vous qu'il n'y a pas de mouvement collectif sans résistances individuelles, qu'il n'y a pas de sens collectif d'une action sans effort de chacun pour lui donner un sens et une âme. Mais l'individuel par définition est isolé et les moyens de lutte de classe contre les mouvements collectifs, lutte médiatique, lutte sondagière avant même d'être lutte policière, se sont démultipliés. La société de consommation fait que chacun individuellement a beaucoup à perdre. Si on ajoute à cela le danger de syndicats qui ne roulent plus que pour leur propre chapelle, la décrédibilisation des représentants démocratiquement choisis au profit de faiseurs d'opinion grassement payés pour étouffer tout dialogue social, le danger d'atomisation dépolitisée est constamment présent. Vous semblez faire le pari de l'intelligence agrégative. Il a le mérite d'allier la fin et les moyens.

02/03/2009, 22:57 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de Serge Koulberg le 02/03/2009 à 17:57

Et bien, personnellement, j'adhère à tout ce que vous dites : nous sommes sur la brèches entre atomisation et nouvelle lutte. J'ajouterai une seule chose : "lutte médiatique" et "lutte sondagière" ne sont qu'une face d'une même pièce ou le côté pile est la lutte asymétrique. L'individu libre, seul, face à ses responsabilités qui le dépassent.

02/03/2009, 20:27 | Par treibel

Ce que vous appelez "les luttes sociales asymétriques" ont de tous temps existé en période de crises de société et de civilisation, les organismes politiques (au sens le plus large) institutionnalisés n'étant de ce fait plus tout à fait dans leur rôle de contre-pouvoir mais plutôt de co-gestion de pouvoir. Mai 68 en est l'illustration - en France - la plus récente et la plus éclatante. Ce qui n'empêche pas que ces organismes, parce qu' institués, puissent ensuite récupérer "les luttes sociales asymétriques", les dénaturer, les dévoyer. Quant à faire de Médiapart un des centres d'attraction de l'expression de ces " luttes sociales asymétriques", je ne suis pas si sûr que vous que ce fût l'intention du projet d' E. Plenel et de ses amis. Il me semble qu'il y a un pas, entre un média à dimension "participative" (mais ce n'est pas spécifique à lui en l'occurrence) et une coordination de luttes sociales que vous franchissez un peu vite. Je crois que c'est plutôt la question du rôle et de la place de l'Internet qui se pose, en tant qu'outil -pour l'instant peu contrôlable, mais ça ne va durer, voire Hadopi- d'expression, de sensibilisation et de mobilisation permettant de contourner les pensées uniques et censures diverses véhiculées par les officines médiatiques au service du parti de la presse et de l'argent (pour dire vite). En tout cas merci pour votre article.

02/03/2009, 23:22 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de treibel le 02/03/2009 à 20:27

Mai 68 est pour moi parfaitement l'inverse du mouvement actuel. Alors que l'autorité (et l'autoritarisme) du PC était contesté, une multitude de groupes et groupuscules se sont créés, tous, sur un socle idéologique. Les idéaux "tenaient" debout des individus qui voyaient "haut". Aujourd'hui, tout au contraire, chacun reste à sa mesure. Ce qui pourrait tenir lieu d'idéal, c'est le refus d'en avoir. Agir sans qu'aucun sens ne vous indique le chemin, voila le problème auquel nous devons faire face. (la lecture des sources du moi de Charles Taylor est plus que jamais capitale - surtout les 100 premières pages : http://denis-collin.viabloga.com/news/les-sources-du-moi) Les organisations "parce qu'institués, [peuvent] ensuite récupérer "les luttes sociales asymétriques", les dénaturer, les dévoyer" ou leur donner une forme... "Quant à faire de Médiapart un des centres d'attraction de l'expression de ces " luttes sociales asymétriques", je ne suis pas si sûr que vous que ce fût l'intention du projet d' E. Plenel et de ses amis" yaka demander, non ? Vous avez raison, Internet permet d'exprimer l'asymétrie tout autant qu'il la suscite. Je n'ai pas développé ce point, crucial, mais je me le gardais en réserve pour la partie "pratique" de ma série sur l'asymétrie politique.

04/03/2009, 13:44 | Par Edwy Plenel en réponse au commentaire de Sebastien Rome le 02/03/2009 à 23:22

Cher Laskaert et cher Sebastien Rome, Vous posez une question sur "l'intention" particulière des fondateurs de Mediapart s'agissant des causes et des luttes sociales. A la vérité, je suis bien embarrassé pour vous répondre, car, en l'occurrence, nous n'avions et nous n'avons aucune intention particulière. Ou pour le dire autrement, ce qu'il en sera dépend de vous, des lecteurs abonnés, de la dynamique du Club, de l'interaction entre le Club et le Journal. Nous n'avons pas "écrit", fût-ce en rêve, l'avenir du Club. Nous avons seulement défini, inventé et construit, le cadre d'une potentielle invention collective, dans la relation dialectique entre lecteurs et journalistes, entre lecteurs entre eux, entre journalistes aiguillonnés par les lecteurs, entre journalistes se mettant en cause, entre lecteurs réagissant aux journalistes, etc. à l'infini tant il peut y avoir, selon les moments, les sujets et les personnes, d'usages, de pratiques et de possibilités. Le participatif, tel que nous l'entendons, ne cherche pas à amener les participants au Club quelque part, il souhaite ré-inventer la relation vertueuse, enrichissante et qualifiante, entre un journal et ses lecteurs par la constitution d'un "public" et non pas d'une "audience", d'un public de lecteurs conscients, impliqués et concernés, et non pas d'une foule anonyme, masse informe et suiviste. Si l'on prend la question sociale, nous avons fait, à la rédaction, un choix éditorial important en réalisant la série que vous avez remarquée: pas du journalisme assis, des reportages dans toute la France, donner la parole aux gens concernés, rendre compte, faire comprendre, donner à entendre et à voir. Ensuite, il y a le débat au sein du Club pour réveiller, imaginer, susciter et bousculer, voire créer des liens, fonctionner en réseaux, initier des mobilisations. Et, de ce point de vue, Mediapart permet en effet à des points de vue minoritaires, avant-gardistes, non-conformistes, novateurs, utopistes, réactifs, etc., de s'exprimer, de rencontrer un écho, de trouver une visibilité qu'un monde médiatique trop conforme et trop suiviste leur refuse. De ce point de vue, il en va du débat d'idées, des enjeux politiques, des questions sociales comme de l'art: sans avant-garde, sans audace, sans prise de risque, sans échappée belle, il n'y a que l'académisme, que le style pompier, que la répétition, que le conformisme. Si Mediapart avait existé dans les années 1930, nul doute qu'on y parlerait plus des surréalistes, d'André Breton et de Victor Brauner que du réalisme socialiste stalinien ou de la littérature édifiante bourgeoise. Plus nous nous développerons, plus il y aura, en cette matière (celle du Club, du débat, des engagements), de variantes, de diversité et de pluralisme – avec cette évidence de bon sens que, par exemple, ce n'est sans doute pas à Mediapart que pourra prendre forme une pétition de soutien à notre petit Bonaparte ;-). Mais il y aura, j'y insiste, des sensibilités diverses, ce qui est d'ailleurs déjà le cas. Y compris certaines qui, en tant que citoyen, me déplaisent ou avec lesquelles je suis en désaccord. Et c'est et ce sera très bien ainsi. Si nous n'étions qu'entre clones, qu'entre semblables, qu'entre personnes d'accord sur tout, ce serait une petite mort, une vie nécrosée et déclinante, sans attrait ni piment. Ce que nous voulons faire vivre, au risque d'une ambition démesurée, c'est une culture démocratique qui appelle l'argumentation, la discussion, la réfutation documentée, l'interpellation solide, la polémique sérieuse. Avec cette conviction qu'on avance toujours avec d'autres, à leurs côtés ou contre eux, avec eux et malgré eux, dans une "dialogique", pour reprendre un concept d'Edgar Morin, qui associe écoute et confrontation, rencontre et dissonance, résonance et différence. Je ne sais si j'ai répondu à votre question, en tout cas c'est ce qu'elle m'a inspiré comme réflexion, au fil de la plume. Bonne journée !

04/03/2009, 23:22 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de Edwy Plenel le 04/03/2009 à 13:44

Si je comprends bien, ce n'était pas l'intention mais c'était l'intention : pas l'intention parce que le journal ne se veut pas être un journal de lutte social mais seulement, et simplement, un journal, un vrai, indépendant. l'intention, parce que en laissant la "parole" libre dans un espace, le club, les "points de vue minoritaires, avant-gardistes, non-conformistes, novateurs, utopistes, réactifs, etc.[peuvent] s'exprimer, [...] rencontrer un écho, [...] trouver une visibilité qu'un monde médiatique trop conforme et trop suiviste leur refuse". Merci pour cette réponse en tout cas !!!

03/03/2009, 00:27 | Par francoise delepine

Merci pour cet article passionnant. Je me demande si les déçus du PC et autres partis ou syndicats ne veulent plus s'investir aveuglément , et préfèrent agir dans des actions avec lesquelles ils sont sûrs d'être d'accord .

03/03/2009, 00:39 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de francoise delepine le 03/03/2009 à 00:27

Je crois que c'est cela en partie. D'ailleurs la carte des désobéisseurs recoupent l'arc ouest qu'Emmanuel Todd décrit comme fer de lance de la contestation (cela était encore plus manifeste aux alentours des 1200 désobéisseurs). La carte : http://www.blog4ever.com/blog/dl.php?idf=80547&id_blog=252147&taille=149882 Emmanuel Todd sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/261108/emmanuel-todd-la-tension-entre-libre-echange-et-democratie-devient-inso

03/03/2009, 01:22 | Par Sylvie Cohen

Un article d'une grande qualité. Votre analyse apporte un éclairage très pertinent sur le conflit actuel et les formes de résistance ou de lutte qui se mettent en place. vous parlez de "guerilla" démocratique , un terme fort mais qui résume très bien le sentiment qui habite bon nombre d'enseignants (dont je fais partie). Cet élan réformateur auquel nous assistons, aux fondements idéologiques inquiétants, a le mérite de susciter un réveil des consciences qui peu à peu gagne du terrain. Je veux croire en une évolution à la faveur des "petits" que nous sommes car dans ce conflit asymétrique, s'il y a grandeur, ce n'est pas celle du pouvoir mais bien celle des idées pour lesquelles nous nous battons, faisant de l'intérêt collectif notre priorité. Et l'Histoire de France est là pour nous rappeler que les luttes sociales qui ont traversé les siècles, ont su porter haut les valeurs de la République. A nous d'en être les dignes héritiers...

03/03/2009, 19:05 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de Sylvie Cohen le 03/03/2009 à 01:22

...en faisant preuve d'une détermination obstinée !

04/03/2009, 00:46 | Par Nicole Orthous

Merci à vous, Sébastien Rome, d'oser vous mettre à réfléchir à ce qui (nous) arrive. Je donnerais cher pour la voir, d'ailleurs, d'en haut, de loin, dans mille ans, cette toile que nous tissons, ni tout à fait seuls, ni tout à fait ensemble. Avis aux médiapartiens : samedi 14 mars, à Montpellier, se tiendra la troisième réunion nationale "Ecole en danger". A suivre!

04/03/2009, 23:15 | Par Sebastien Rome en réponse au commentaire de Nicole Orthous le 04/03/2009 à 00:46

au 14 donc !

11/03/2009, 12:30 | Par remyrem2

Quelques réflexions concernant l'action syndicale et "l'action individuelle en groupe". Je constate qu'il est toujours de bon ton de pointer du doigt les syndicats, ça passe toujours. Concernant l'aide individualisée, une grève intersyndicale avait été organisée en mai 2008 pour s'opposer à sa mise en place, puis la FSU avait continué seule l'action début juin 2008 avec à peine 5% de grévistes. Traduction : la majorité des enseignants est bien contente de ne plus travailler le samedi (ou d'avoir les vacances complètes). De plus, le protocole signé par le SE-UNSA et le Sgen fait descendre le nombre d'heures d'aide personnalisée de 72h sans temps de préparation à 60h incluant le temps de préparation ; sans oublier, comme le précise Sébastien Rome que les membres du RASED ne sont plus obligés (comme le prévoyait le texte initial du ministre) de faire ces heures de soutien. Je comprends qu'on puisse être pour ou contre ce protocole MAIS il améliore une situation qui aurait été imposée (ceux qui sont contre ce protocole n'ont pas manifesté pour faire 72h par exemple). Dans cette affaire, le SNUipp a déserté et n'a toujours rien amené aux enseignants depuis sa création en 1993 et ça marche, le SNUipp est le premier syndicat du 1er degré aux élections pro. . Concernant les désobéisseurs, je regrette le manque de radicalité de cette action. Même si j'apprécie vraiment que quand l'avalanche extrême-droitière s'abat sur l'école, des courageux se lèvent pour exprimer leur refus. Le radicalisme est la volonté de s'attaquer au noyau du problème, à son centre. Le noyau actuel c'est la volonté de mise en concurrence et de libéralisation du système scolaire. Il s'exprime par la suppression de la carte scolaire, la volonté d'attribuer des scores à des écoles, la suppression de postes, etc. . Je crois que l'action des désobéisseurs s'attaque aux suffixes (ou préfixes). L'aide personnalisée est un gadget, une sorte de muleta agitée par le torero Darcos : c'est un leurre. Le ministre émet une énormité : "l'aide personnalisée remplace le RASED" et le taureau fonce. Cependant, la disparition des RASED est la conséquence de la suppression des 13500 postes d'enseignants à la rentrée 2009. Ainsi, le taureau va s'épuiser... De plus, je ne sais pas quelle serait la réaction d'un désobéisseur si un juge ou un policier lui disait : "Cette loi ne me plaît pas alors je ne l'appliquerai pas...". Il en va de l'esprit républicain du fonctionnaire. . La bonne nouvelle, est comme le dit Sébastien Rome, l'apparition de nouvelles formes d'action (nuits des écoles, rencontres parents/enseignants), manifestations hors-temps scolaire (dimanche 18 octobre à Paris, mercredi 10 décembre, etc). Cela a fait venir un grand nombre de parents, amis de l'école Publique et Laïque aux impressionnants cortèges du 29 janvier.

Newsletter