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Article d'édition
Édition : Bookclub

Qu'a fait Jennifer Egan de nos rêves ?

Ce pourrait être l’histoire d’une rencontre ratée avec un livre : Qu’avons-nous fait de nos rêves ? un titre qui sera, malgré lui, le programme d’une déception.

Durant le dernier Festival America, en septembre, Vincent Truffy, Dominique Bry et moi avons multiplié les entretiens avec de nombreux romanciers américains. Pour certains, c’étaient des retrouvailles, comme avec Gary Shteyngart ou Adam Ross. Pour d’autres, des découvertes, attendues, espérées — ainsi Jonathan Dee dont le premier roman paru en France — Les Privilèges — nous avait enthousiasmés et le second , La Fabrique des illusions, définitivement convaincus qu’il fait partie de ceux qui comptent sur la scène littéraire américaine. Pour d’autres, après avoir aimé un livre (comme Printemps barbare d'Héctor Tobar ou L’Art du jeu de Chad Harbach), croiser l’auteur était l’occasion de revenir sur leur œuvre, poursuivre la découverte. Ou mettre un visage et une voix sur des textes que l'on suit depuis des années, avec Iain Levison.

Et il y eut Jennifer Egan, donc. Précédée de deux livres déjà traduits chez Belfond (La Parade des anges et L’Envers du miroir) et couronnée d’un Prix Pulitzer (2011) pour le suivant — adaptation en série annoncée par HBO —, roman publié cette fois dans La Cosmopolite de Stock, couverture rose comme marque d’un catalogue qui en impose. Les demandes d’entretiens se bousculent et se télescopent, il faut se décider rapidement : Au moment de prendre le rendez-vous, j’ai lu 150 pages de Qu’avons-nous fait de nos rêves ?, magistrales.

Le livre est placé en exergue sous la double influence de Proust et des Soprano, The Passenger d’Iggy Pop complète le trio de tête. Tout pour séduire. Le roman se présente comme un concept album des années 70, mâtiné d’histoires en constellations, qui peu à peu de collections disparates devient recueil et série. L’histoire de Sasha, qui ouvre le livre, est magnifique, dans son travail sur la mémoire, les réminiscences, le désir (comment il naît, comment il perdure).

On croise Bernie, producteur de musique, aigu au départ, qui s’est vendu au système, participe en toute conscience à un véritable « holocauste esthétique », perdu dans sa nostalgie des années 70 et de l’ère pré-numérique. La trame du roman s’étoffe peu à peu, nous perd consciemment, évoque l’Amérique sur plusieurs décennies, le 11 septembre, croise les lieux, New York, San Francisco. Surtout il y a certaines pages, stupéfiantes, où Jennifer Egan parvient en quelques lignes à brouiller les temporalités, à condenser, en quelques lignes, la destinée d’un personnage.

Je poursuis le marathon de lectures pour préparer plus d’une dizaine d’interviews en 5 jours. Et reviens à Qu’avons-nous fait de nos rêves ? Déception, terrible. La suite du livre défait toutes les premières impressions de lecture : Commence à dominer l’impression d’une prose totalement pensée, construite, trop maîtrisée, dans la pose et le «faire». Rien de brouillon ou d'inabouti, aucun de ces espaces de marges qui emportent et convainquent. Une machine romanesque, froide, à l’opposé de ces pages sur Sasha qui m’avaient tant séduite.

Que faire ? Annuler ? C’est l'un des romans attendus de la rentrée. Alors, tenter une rencontre qui, parfois, permet de comprendre, de revenir sur des effets de lecture, de se laisser convaincre.

Jennifer Egan donc. Disponible et souriante alors qu’elle descend à peine de son avion. Mais si pro. Si pesée dans ses réponses. Sans aucune faille : elle veut tout écrire, tout tenter. Le chapitre en Powerpoint qui nous a semblé — à Vincent comme à moi — si artificiel ? C’était « si amusant » d’essayer. Bon. Black Box, le roman que le New Yorker a twitté, un tweet toutes les minutes, pendant une heure pendant dix soirées ? « Amusant », là encore. On l’interroge sur l’aspect interactif du procédé, les réponses des lecteurs, les commentaires, les retweets comme signe d’une adhésion. Mais elle ne l’a pas envisagé ainsi, a regardé ça de loin, elle n’est pas une utilisatrice active du réseau social. Son roman gothique ? Elle voulait essayer d’apparier horreur et comique. C’est un des fondements du genre, mais Jennifer Egan pense être la première à l’avoir fait.

Peu à peu l’impression qui domine est celle d’une sur-intellectualisation qu’elle dit pourtant fuir à tout prix. Je repars, définitivement convaincue que ce roman est du côté de la construction artificielle, une illusion bien fabriquée. Vincent a filmé, Dominique monté l’entretien, qu’en faire ? Il aura traîné sans sous-titrage pendant des semaines. Récemment, un lecteur de Mediapart a rappelé son attachement à ce livre, des amis m’en parlent en termes très laudatifs. Le mettre en ligne, donc. En intégralité, sous-titré et avec réserves.


Jennifer Egan, Qu'avons-nous fait de nos rêves ?, traduit de l'américain par Sylvie Schneiter, Stock, "La Cosmopolite", 374 p., 22 €

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