Sam.
25
Oct

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Article d'édition

Hama, Hama, Hama! (5)

Hama, Hama, Hama....

Que de sang sur ton nom.

Hama, Hama, Hama!

Comme des pleureuses dans une tragédie grecque.

 

« Tu n'as qu'à observer les femmes » m'avait dit Messef pour m'aider à m'y retrouver.

« Si elles sont tatoués sur le bas du visage, ce sont des bédouines. Ça leur donne le menton tout noir, un peu comme une barbe mais elles ont le visage au grand jour. Les iraniennes, ou les femmes de freres musulmans, elles sont tout en noir et leur visage est couvert, parfois maintenant, elles portent même le masque. Ici, les frères musulmans sont partout, tu comprends » Je comprenais un peu mais je voyais surtout...Je voyais cette ville si séduisante où nous allions le jeudi, au marché bédouin des portes de la ville. J'y était allée avec Bacha, ma belle sœur, au prétexte d'acheter des bassines en plastiques et de la pierre qu'on écrase dans les cheveux pour leur redonner la santé.

En fait, cette virée avait été le fruit de longues négociations. Bacha voulait connaître la ville et puis l'idée d'être « juste entre femmes » au souk l'avait rendu comme folle. Maintenant il fallait trouver l'excuse, parce que sa place était plutôt près des fourneaux. J'avais longuement négocié avec mon beau-père pour pouvoir partir, seule, avec elle. Visite sous la tente, un petit café à la cardamone histoire de pouvoir parler en paix et puis la phrase clé: « J'ai besoin de quelqu'un pour m'aider avec le bébé » Mon beau père avait souri, regardé au loin avec un air moqueur, et m'avait répondu « Oui....le bébé. Et tu veux y aller avec Bacha? » Un temps «Messef ne peut pas? » Un temps. « Bon...vous partirez après le déjeuner. Vous y serez vers une heure »

Première étape donc, le marché du jeudi, dans la boue de la périphérie d'Hama . Certains marchands ont des tables, mais la plupart du temps c'est à même le sol que ça se négocie. Vraiment de tout et vraiment une bouchée de pain. Nous trouvons nos bassines puis sur une table d'apothicaire, dont on aurait pu croire que ses principaux clients n'étaient que des magiciennes et des enchanteurs, les fameuses petites pierres que l'on écrase sur le cuir chevelu au moment du rinçage. Anti pelliculaire, anti-gras, brillant assuré, santé retrouvée....que l'on n'aille plus me vanter les mérites des grands labos occidentaux, j'ai trouvé leur source de jouvence...Et ça marche impeccablement, je peux témoigner.

 

Bacha hésite méticuleusement entre trois sacs de petites pierres terreuses, demande qu'on lui ouvre, vérifie la texture, gratte un peu, sent longuement....me laisse apprécier pour la forme. Le vendeur observe l'ensemble avec le plus grand respect et l'affaire, descendue à deux centimes et quart, se fait. « J'en ai pris beaucoup, on en a pour trois mois » . Oh là!... Bien.

Ce n'est pas à une bédouine que l'on apprend l'art de la négociation.

 

Et maintenant chère belle soeur, à nous la grande vie...

Direction la vielle ville.

Tout d'abord on file vers le souk du centre voir le marchand de jus de fruits. Bacha a l'oeil qui brille. « On pourrait prendre le grand cocktail » dis-je en voyant que les avocats sont magnifiques. Un jus avocat, pommes, grenadine et lait avec quelques feuilles de menthe sur le dessus. C'est magnifique et ça sent bon. « On vous ramènera les verres.. » Nous partons bras dessus , bras dessous vers les norias. Bacha rie aux éclats de tant d'effronterie mais je ne lâche pas quand elle veut retourner dans la voiture. On peut bien s'assoir un peu face à la rivière...

De jeunes garçons se cramponnent aux norias, se font hisser tout là haut, et se jettent en hurlant dans l'eau. J'adore ce centre ville et songe aux différentes explications de Messef. Autour de nous, beaucoup de familles profitent de la douceur des lieux. Il reste encore quelques vieux bâtiments malgré les bombardement de Hafez (le papa lion du chef actuel). Quand j'en ai parlé à Messef, il m'a dit « Ben au moins, après, les frères ne mettaient plus de bombe dans les bus scolaires » et j'ai compris qu'il n'était pas vraiment fâché de ce radical rabattage de caquet. C'est difficile à comprendre pour une occidentale comme moi, mais qui suis-je pour juger? Ai-je eu mon fil tué dans son bus en allant à l'école? Ai-je été à l'école en ayant peur de mourir ?

 

Bacha est bien loin de tout ça, elle dévore tout des yeux et cette frénésie urbaine l'enivre totalement. Elle se cramponne à mon bras alors que nous savourons nos cocktails roses. Délicieux. Elle me pousse un peu du coude quand passe en piaillant tout un groupe de femmes en noir de la tête aux pieds, gants inclus.

« Je n'aime pas » commente-t-elle seulement

« Mais pourquoi? »

« Elles mentent » fut sa seule réponse. Et son œil s'est obscurcit d'un coup, alors je n'ai pas insisté.

 

A Hama, on est vraiment dans l'Orient des voiles...c'est à dire que la réalité n'est perceptible que dans de très cours instants. Fugitive . En voyant la mine défaite d'un homme sortant d'un des centres administratifs qui jouxtent la rivière, en entrant dans la banque internationale où tout fini par être à peu près possible pour un étranger, mais pas grand chose accessible pour un syrien.

Hama, ville clé d'un point de vue commercial puisque c'est là que s'achète et se vend une grande partie des moutons de Syrie. Et leurs grains. Il faut imaginer ce que ça veut dire en terme d'affluence et de brassage financier pour la période du Ramadan.

Il faudrait que je vous raconte ce que c'est que le marché du mouton à Hama, ce que c'est comme manne ou comme fléau pour toutes les familles bédouines du coin...

Il faudra, il faudra.

Je le ferais un jour où il n'y a pas de massacre.

 

Pour l'instant je pense à Bacha si vous le voulez bien.

A Bacha, ma superbe belle soeur qui me manque tant, à notre folle escapade féminine, au cocktail à l'avocat, à la rapide promenade dans le souk parce qu'elle était un peu gênée, à ces doux rouleaux blancs et sucrés, qui font la réputation de la ville et que l'on m'a offert tant de fois que j'ai honte, aujourd'hui encore, d'en avoir oublié le nom....

 

Hama, Hama, Hama!

Haram, haram, haram...

Hélas, hélas, hélas.

 

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