Portfolio

Photographie entre les lignes

L'image d'une littérature
  1. A UNE PASSANTE

     

    La rue assourdissante autour de moi hurlait.
    Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
    Une femme passa, d'une main fastueuse
    Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

    Agile et noble, avec sa jambe de statue.
    Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
    Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
    La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

    Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
    Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
    Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

    Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
    Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
    Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !

     

                                          Charles Baudelaire 

  2. SENSATION

     

    Par les soirs bleu d'été, j'irai dans les sentiers,

    Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :

    Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds,

    Je laisserai le vent baigner ma tête nue.   

    Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

    Mais l'amour infini me montera dans l'âme,

    Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,

    Par la nature, - heureux comme avec une femme.

     

    mars 1870

     

                                            Arthur RIMBAUD

  3. MER

     

    La mer est

    Le Lucifer de l'azur,

    Le ciel tombé

    Pour avoir voulu être lumière.

     

    Pauvre mer condamnée

    À l'éternel mouvement,

    Après avoir connu

    La paix du firmament !

     

    Mais de ton amertume

    Te délivra l'amour.

    Tu fis naître Vénus,

    Gardant tes profondeurs

    Vierges et sans douleur.

     

    Tes tristesses sont belles,

    Mer aux glorieux spasmes.

    Mais en place d'étoiles

    Tu as des poulpes verts.

     

    Supporte ton tourment,

    Formidable Satan.

    Christ marcha sur tes flots

    Mais Pan le fit aussi.

     

    L'étoile Venus est

    L'harmonie du monde.

    Silence, l'Ecclésiaste !

    Vénus est le profond De l'âme...

     

    ...Et l'homme misérable

    Est un ange déchu.

    Et la terre, sans doute,

    Le Paradis perdu.

     

                            FEDERICO GARCIA LORCA

  4. UN EN DEUX

     

     

    Moi,

    C'est toi;

    Nous, c'est toi-moi;

    NOUS DEUX c'est UNE fois;

    Cœurs-de-nous, c'est, Dieu-Ciel en soi;

    Si un jour, SEULE et SEUL... Enfer d'effroi !!!

    Jamais ! Elle est ma reine, et Moi je suis son roi.

     

     

                                        XAVIER FORNERET

  5. INSTANCE

     

     

    Je frapperai à cette porte,

    Malgré la nuit, malgré le vent,

    Jusqu'à ce que la mort m'emporte,

    Ou que l'on réponde en m'ouvrant.

    Écoute, écoute ma prière,

    Car je ne m'en irai jamais !

    Fais-la surgir de sa poussière,

    Rends-la-moi, celle que j'aimais !

    Ouvre-lui sa maison natale,

    Même pécheresse, absous-la;

    Sur la Russie coupable étale,

    Étalez ton manteau d'éclat...

    De la revoir vivante et belle

    Permets à l'esclave obstiné,

    Sinon la porte paternelle

    Je ne pourrais abandonner.

    Je frappe. Un cœur renaît des cendres,

    La porte tremble sur ses gonds,

    Oh ! ne tarde plus à m'entendre,

    Je crie vers toi, réponds, réponds !

     

     

                                          ZÉNAIDE GHIPPIUS

  6. LENINGRAD

     

     

    Me voici de retour dans la ville connue

    Jusqu'aux larmes, jusqu'aux amygdales d'enfants...

    C'est toi - vite alors, bois cette huile de morue

    Des lanternes du quai, dans l'eau se déversant !

    Vite, il faut t'adapter à ce jour de décembre

    De sinistre goudron mêlé de jaune d'ambre !

    Pétersbourg je veux vivre, ou bien serait-ce trop?

    Tu sais du téléphone encor mes numéros.

     

    Pétersbourg, les voici, les adresses perdues,

    Où je peux retrouver des voix qui se sont tues.

    Logé sur l'escalier de service, en ma tête,

    Arrachée de son mur, résonne la sonnette.

    Toute la nuit j'attends, j'attends des hôtes chers,

    Sur la porte agitant les menottes de fer.

     

     

                                 JOSEPH MANDELSTAM

  7. L' ATTENTE

     

     

    Les branches sur notre croisée

    Frappent à coups multipliés ;

    D'une rapide chevauchée

    J'entends le rythme régulier.

     

    L'hôte se fraiera-t-il passage ?

    L'ombre sur le chemin s'étend,

    Comme un grand fauve qui l'attend,

    Dans la forêt triste et sauvage.

     

    Qui donc est-ce ? Un vieux pèlerin,

    Spectre d'une mort effrayante ?

    Ou bien, vengeur, un séraphin

    Aux larges ailes flamboyantes ?

     

    Les saules chantent dans le vent,

    La tempête devient plus forte,

    Lève-toi, mon âme, à présent !

    Le cavalier est à la porte.

     

     

                                               NICOLAS KLUEV

  8. L' OISEAU

     

     

    En pays étranger,

    Fidèle au vieil usage,

    J'ouvre aujourd'hui la cage

    A cet oiseau léger.

     

    Et je me sens renaître,

    Heureux, réconforté,

    De mettre en liberté

    Ne fût-ce qu'un seul être !

     

     

                             ALEXANDRE POUCHKINE

  9. TAM TAM DE NUIT

     

     

    train d'okapis facile aux pleurs la rivière aux doigts charnus

    fouille dans le cheveu des pierres mille lunes miroirs tournants

    mille morsures de diamants mille langues sans oraison

    fièvre entrelacs d'archet caché à la remorque des mains de pierre

    chatouillant l'ombre des songes plongés aux simulacres de la mer

     

                                           AIMÉ CÉSAIRE

  10. LE CYGNE

     

    Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui

    Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre

    Ce lac dur oublié que hante sous le givre

    Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui!

     

    Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui

    Magnifique mais qui sans espoir se délivre

    Pour n'avoir pas chanté la région où vivre

    Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

     

    Tout son col secouera cette blanche agonie

    Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,

    Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

     

    Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,

    Il s'immobilise au songe froid de mépris

    Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

     

     

                                   STEPHANE MALLARMÉ

  11.  

     

    Poupées de la famille Royale

    la figurine de l'empereur

    " qu'il règne longtemps ! "

     

                          MATSUO BASHÖ

  12.  

     

     

    " Il y a même pas un moment de calme

    Au coeur qui aime la fleurs,

    le vent souffle déjà ".

     

     

                                           IZUMI SHIKIBU

  13. LA GRENOUILLE QUI VEUT SE FAIRE PLUS GROSSE QUE LE BŒUF

     

    Une grenouille vit un Bœuf.

    Qui lui sembla de belle taille.

    Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf,

    Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,

    Pour égaler l'animal en grosseur,

    Disant : " Regardez bien, ma sœur ;

    Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore?

    Nenni. -

    M'y voici donc ? - Point du tout.

    M'y voilà ? - Vous n'en approchez point. "

    La chétive pécore S'enfla si bien qu'elle creva.

    Le monde est plein de gens qui ne sont plus sages :

     

    Tout bourgeois veut bâtir comme les grands

    seigneurs,

    Tout petit prince a des ambassadeurs,

    Tout marquis veut avoir des pages.

     

     

                                 JEAN DE LA FONTAINE

  14.  

     

     

    Puisqu'un jour a passé

    Sans rêve sans histoire

    Puisque tout est changé

    Et que je n'ose y croire

     

    Puisque le souvenir

    S'est perdu pour un temps,

    Pour ce seul avenir

    Que je croyais pourtant.

     

    Échappé de ma vie,

    Toi ma si douce chose

    Enfin tu m'as souri,

     

    Et cet instant repose

    Plein d'espoir et d'envie,

    En mon cœur comme rose.

     

                                                         1967

     

     

                                          YVAN DELCRUZEL

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