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Chef du département de l’influence internationale et de la culture au centre d’analyse et d’information de la sécurité nationale de l’Ukraine

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Portfolio 3 décembre 2025

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Analyse globale de l’Infiltration russe en France - Partie 1

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  1. Illustration 1
    © Paul-Michel Manandise

    Analyse globale de l’Infiltration russe en France - Partie 1


    La mission d’un État n’est pas seulement de tenir ses frontières ; elle est de préserver la souveraineté des esprits et la cohérence des institutions. Ce que j’expose ici, à l’attention des lecteurs de Mediapart, n’est pas un récit sensationnaliste mais une lecture professionnelle, nourrie d’observations publiques et d’analyses ouvertes : comment des leviers d’influence externes peuvent, par l’infiltration, saper la vitalité d’un pays et altérer ses capacités de décision. Mon propos vise à éclairer, non à condamner sans preuve. Là où les faits publics existent, ils sont rappelés ; là où l’analyse entre dans l’hypothétique, elle est explicitée comme telle.

      

    L’infiltration est une stratégie de patience. On ne conquiert pas une nation en un jour ; on s’y installe, on tisse des dépendances, on légitime des récits, puis on tire parti des crises.

    Les opérations d’influence qui visent la France aujourd’hui suivent cette logique en utilisant un ensemble cohérent de moyens : médias et désinformation, investissements économiques et mécénat, réseaux associatifs et universitaires, partis et acteurs politiques, dispositifs numériques et relais diasporiques. Ces moyens ne proviennent pas tous d’une unique direction centralisée ; ils combinent souvent actions étatiques, initiatives privées et acteurs de bonne foi qui deviennent involontairement des vecteurs.

      

    Les médias constituent un premier champ d’infiltration. Des organes de presse et des plateformes alignés sur des narratifs étrangers cherchent à occuper l’espace public par la répétition et la mise en scène d’experts complaisants.

    La stratégie est simple en apparence : introduire progressivement des cadres interprétatifs alternatifs — relativisation des responsabilités d’un État agressif, amplification des failles internes, présentation d’options géopolitiques favorables à l’ingérence — puis normaliser ces cadres par la répétition.

    Les réseaux sociaux servent d’accélérateur : comptes coordonnés, amplification automatisée et création d’illusoires majorités d’opinion renforcent l’effet. Là encore, il importe de distinguer critique légitime et campagne organisée : la liberté d’expression est un bouclier qui doit être protégé, mais la transparence sur les sources et les financements est un rempart contre la manipulation.

      

    Les flux financiers et les investissements représentent un second vecteur. L’entrée par l’économie est ancienne et efficace : prises de participation dans des secteurs stratégiques, acquisition de biens immobiliers symboliques, mécénat culturel et sponsoring d’événements. Ces opérations ne sont pas illégales en soi ; elles deviennent problématiques quand elles créent des dépendances, ouvrent des accès politiques ou dissimulent l’origine réelle des fonds via des montages opaques. La clé est ici la traçabilité : rendre publics les bénéficiaires et la nature des engagements financiers afin que la société civile et les autorités puissent évaluer les risques de capture.

      

    Le réseau associatif et le monde de la coopération constituent un troisième terrain d’implantation. Le financement d’ONG, de centres culturels ou de programmes de formation est présenté sous l’apparat des échanges et du développement.

    Mais lorsque ces financements favorisent la montée d’un narratif homogène, la création de réseaux d’influence dans les institutions locales ou la capture d’élites, ils fonctionnent comme des leviers d’infiltration. Le défi démocratique est de maintenir un espace de solidarité internationale vivant sans laisser ce même espace devenir une machine d’influence opaquement pilotée.

      

    L’univers académique et les échanges intellectuels sont particulièrement sensibles. Les partenariats universitaires, chaires financées et programmes d’échange sont, par nature, des instruments d’ouverture. Ils deviennent des vecteurs d’influence lorsqu’ils servent à diffuser, durablement, des courants de pensée qui redéfinissent des repères historiques, juridiques ou politiques sans confrontation critique transparente.

    La transparence des financements universitaires, l’éthique des partenariats de recherche et l’exigence d’évaluation indépendante s’imposent comme règles de bon sens.

      

    Sur le terrain politique, l’infiltration peut jouer par le soutien discret à des acteurs ou à des mouvements qui relaient des lignes favorables à l’ingérence. Là encore, il ne s’agit pas d’accuser sans preuves : il s’agit d’alerter sur les mécanismes — prestations consulaires, conseils en stratégie, financements indirects — qui permettent, par osmose, d’orienter le débat public et d’obtenir des relais institutionnels.

    La vigilance exige des contrôles sur la transparence des soutiens et une éthique renforcée des relations internationales des acteurs politiques et locaux.

      

    Le domaine numérique mérite une mention à part. Les campagnes de cyber‑influence combinent exploitation de données, micro‑ciblage et opérations de manipulation de l’attention. Les algorithmes de recommandation, conçus pour maximiser l’engagement, peuvent transformer des audiences fragmentées en bulles réceptives. La réponse ne peut être que plurielle : audits algorithmiques, régulation encadrée de la publicité politique et renforcement de la littératie numérique sont indispensables pour réduire la vulnérabilité.

      

    Enfin, le maillage diasporique et les réseaux transnationaux offrent des canaux de confiance qui facilitent l’implantation. Les communautés établies sont naturelles portes d’entrée pour des messages et des projets ; leur rôle peut être positif comme il peut être instrumentalisé. Soutenir l’autonomie associative et promouvoir la transparence des financements locaux sont des réponses pragmatiques.

      

    Comment reconnaître l’infiltration ? Les signaux faibles abondent, et c’est leur combinaison qui doit alerter : afflux financiers opaques dans des secteurs sensibles ; création ou montée rapide d’organisations locales liées à un même bailleur étranger ; synchronisation de discours entre médias, ONG et acteurs académiques sur un même angle ; pressions discrètes ou tentatives d’intimidation sur les voix critiques ; modifications graduelles des curricula ou des protocoles institutionnels sans débat public.

    Aucun de ces indices pris isolément ne suffit, mais cumulés ils tracent une cartographie d’alerte utile aux décideurs.

      

    Face à cette menace, notre posture doit rester ferme et conforme aux principes démocratiques. La première arme est la transparence : déclarer et rendre publiques les sources de financement des organisations, des chaires et des médias.

    La deuxième est la résilience institutionnelle : procédures de due diligence systématiques, règles RH pour prévenir conflits d’intérêts, audits indépendants des partenariats internationaux.

    La troisième est préventive et civique : éducation à la littératie médiatique, soutien au journalisme d’investigation, renforcement de la recherche indépendante. Enfin, la coopération internationale — échanges d’indicateurs, harmonisation des règles de transparence, poursuite judiciaire coordonnée — complète l’arsenal.

      

    Je n’écris pas ces lignes pour jeter l’opprobre sur des relations internationales normales. J’écris pour rappeler que la grandeur d’un peuple tient à sa capacité à voir clair. Une nation souveraine n’interdit pas la coopération ; elle exige la clarté et l’indépendance.

    Les méthodes d’infiltration existent et doivent être connues pour être contrées. Il revient aux responsables politiques, aux institutions et à la société civile de prendre la mesure des risques et d’agir, sans céder ni à la peur ni à l’angélisme.

      

    « Protéger la patrie, c’est d’abord éclairer les esprits ; qui cherche à nous étouffer, craint la lumière. »    

    Colonel Paul Michel Manandise

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