Le parcours d’une victime d’emprise mentale ou sectaire est constitué par une succession de doutes, qui lui laissent au moins une trace mnésique. Pour sortir de l’emprise, un doute de basculement puis un doute de rupture sont nécessaires. Ce doute, qui naît souvent d’une contradiction entre les obligations relatives à l’emprise et les valeurs de la victime, libère définitivement cette dernière.
Le résumé ci-dessous est constitué exclusivement de phrases extraites du chapitre (1). Mais, c’est moi, et non l’autrice, qui les ai agrégées.
N'hésitez pas à lire le livre, qui est en lien après ce résumé.
« L'observateur extérieur s'étonne que le démenti factuel qui s'oppose aux croyances de l'adepte convaincu ne provoque pas mécaniquement leur abandon. Cet observateur a-t-il raison de s'en étonner ? Pour les psychologues sociaux américains, il ne fait aucun doute qu'il découle du démenti, l'abandon des croyances et des pratiques liées à cette prédiction.
Pourtant, le démenti de la prédiction ne remet en cause que la prédiction elle-même sans contaminer l'ensemble du système de croyances. Alors que le démenti factuel de la prédiction ne dément que la prédiction elle-même, l'observateur extérieur considère qu'il détient là la preuve, sans équivoque, de la fausseté de l'ensemble des croyances du groupe. D'une manière générale, l'étonnement que manifeste l'observateur extérieur lorsqu'il constate que l'adepte adhère à des croyances « invraisemblables », participe au sentiment d'irrationalité qu'il nourrit à l'égard des adeptes convaincus. Or l'erreur de l'observateur extérieur ne se situe pas au niveau de l'application des lois de vérité, mais dans le fait de considérer que les croyances du mouvement sont reliées entre elles, ce qui l'amène à attendre une propagation du démenti à l'ensemble du système de croyances.
Ce jugement d'irrationalité serait [...] lié à un [autre] élément, l'effet de position de l'observateur extérieur qui n'a pas pleinement accès à la logique contre-intuitive des croyances portées par l'adepte convaincu. Au cœur des croyances « invraisemblables », les contradictions sont légion et jalonnent le parcours de l'adepte, et ce, de son adhésion à sa rupture d'adhésion.
Toutefois, certains mouvements marginaux créeront un environnement normatif au sein duquel il est interdit à l'adepte de prêter attention aux doutes ressentis. Pour cela, outre les prescriptions, le mouvement attribuera une autre signification à la manifestation de ces doutes : ils seront l'œuvre du démon ou des esprits malins, de la tentation, de la faiblesse de l'abnégation attendue, etc. L'adepte avortera l' « assignation à raisonner » pour ne pas transgresser les prescriptions du mouvement : il mettra ainsi le doute de côté sans mener son raisonnement à son terme.
Le doute apparaît donc après la manifestation de la contradiction et il est intégré au raisonnement. C'est lorsque l'adepte raisonne sur les hypothèses explicatives de cette contradiction qu'il mettra momentanément en question ses certitudes. Il les mettra donc en doute et explorera cette potentialité lorsque le contexte le justifie. Le doute sera ensuite plus ou moins dissipé lors de l'acceptation du raisonnement explicatif le plus satisfaisant émis par l'adepte ou fourni par ses condisciples. L'adepte peut, enfin, rester dans un état aporétique dans lequel il se trouve dans l'impossibilité d'opter pour l'un ou l'autre raisonnement. Le doute reste alors latent. Toutefois, comme le doute (dissipé ou latent) sera suivi d'une manifestation émotionnelle plus ou moins intense et souvent désagréable, il sera fidèlement stocké en mémoire sous forme d'une trace mnésique susceptible d'émerger ultérieurement à l'esprit de l'adepte. Dès lors que l'adepte a trouvé, au sein de son cadre cognitif, une explication satisfaisante et acceptable au regard du « contexte cognitif » qui est le sien, le doute se dissipe sans générer de rupture d'adhésion, car il n'y a pas de raison suffisante pour produire un tel effet.
Les mécanismes de la croyance paraissent ainsi contre-intuitifs en ce que l'expérience conduit au morcellement ou à l'étanchéité de la croyance : la croyance expérientielle se détache à la fois de l'argumentation initiale et médiatisée, et de son contexte d'adhésion, pour devenir une croyance quasi autonome nourrissant un lien exclusif avec l'expérience subjective de l'adepte. [Ce lien fort ancre ses croyances.] Ce faisant, il ne serait pas possible, au moyen de l'argumentation la plus solide, d'amener un adepte à abandonner une croyance expérientielle puisque l'expérience qui fonde son adhésion est de fait, plus que tous discours, fondamentalement fiable, et d'une absolue vérité aux yeux de l'adepte. Le raisonnement de l'adepte convaincu est donc des plus logiques [bien que sa logique ne soit pas celle de l'observateur extérieur.]
Le parcours de l'adepte convaincu au sein d'un mouvement marginal est jalonné de doutes, de son adhésion à sa désadhésion. La dimension dynamique considère qu'au-delà d'un certain seuil, la croyance cède et les premières ruptures apparaissent. L'on constate donc que ces ruptures d'adhésion ne surviennent qu'à partir du troisième doute intense chez les ex-adeptes rencontrés et qu'elles concernent alors 9,4 % des anciens adeptes interrogés. Par ailleurs, les adeptes convaincus ont eu besoin de six doutes en moyenne pour rompre avec leur mouvement d'appartenance et avec la grande majorité des croyances qu'ils ont acceptées. Perçu comme un déclic auprès des personnes interrogées, [le] doute de rupture sera précédé par un doute de basculement qui apparaît le plus souvent au cours du troisième doute. Ce doute marquera une étape importante dans le processus de désadhésion en ce qu'il précipitera l'apparition du doute de rupture. Il créera, comme son nom l'indique, un basculement dans l'esprit de l'adepte et plus exactement un changement de cadre cognitif.
[Une] représentation de la fluctuation de l'adhésion montre que l'adepte ne rompt pas brutalement avec ses croyances, mais que l'accumulation des doutes semble provoquer, irrémédiablement et progressivement, la rupture d'adhésion. Toutefois, l'adepte emprunte un chemin sinueux fait de sursauts d'adhésion suite à l'acceptation des arguments proposés par le mouvement et par ses membres, par un regain de sentiment d'appartenance et de considération, ou par la concrétisation de ses aspirations profondes ou l'espoir de les voir satisfaites. Ces sursauts d'adhésion, également dus aux doutes que l'adepte émet à l'égard de sa propre perception, allongent la durée d'adhésion et font du parcours de désadhésion un long processus. En effet, l'adepte convaincu rompt à la fois avec ses croyances et avec son mouvement après huit années d'appartenance au cours desquelles le doute occupera les six dernières années de son adhésion. Le doute est donc consubstantiel à la croyance. »
Pour aider une victime à sortir de l'emprise, il conviendrait donc de trouver comment provoquer en elle le doute de bascule et le doute de rupture. S'ils sont différents d'une personne à l'autre, ces éléments peuvent être suggérés par des associations spécialisées, dans la lutte contre les sectes.
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Crédits et sources :
(1) Sauvayre, Romy. « De la “résistance au changement de croyances” à la rupture d'adhésion ». Croire à l'incroyable Anciens et nouveaux adeptes, Presses Universitaires de France, 2012. Url : https://shs.cairn.info/croire-a-l-incroyable--9782130594444-page-265?lang=fr