l'île de Pâques et le covid

Depuis 16 mois, l'île de Pâques est fermée aux touristes, par une décision du gouverneur de l'île. Or le tourisme était la principale activité économique de l'île. Quel bilan? Quelles conséquences?

Le gouverneur de l'île de Pâques et le directeur du petit hôpital de l'île ont accordé récemment une interview à l'agence de presse chinoise Xinua, dans laquelle ils racontent comment ils ont géré la pandémie covid sur l'île.

http://spanish.xinhuanet.com/2021-06/12/c_1310003838.htm

Rapidement après l'apparition du covid, en mars 2020, les autorités locales ont décidé de fermer complètement l'île à toute nouvelle arrivée. L'hôpital ne dispose que de 3 respirateurs, et une évacuation sanitaire vers le Chili demande au moins 12 heures. Ce qui fait qu'un cluster local pouvait avoir des conséquences dramatiques pour les 3000 habitants de l'île. Ce fut net et définitif: plus une entrée sur le territoire. Même pour les Pascuans qui se trouvaient alors sur le continent, ou à Tahiti. Ceux-ci ont dû attendre plusieurs semaines, et la certitude qu'ils n'étaient pas atteints, pour pouvoir rentrer chez eux.

Très rapidement, les Pascuans se sont organisés. La société pascuane ne fut pas prise au dépourvu, car leur histoire récente, sur les 2 derniers siècles, les y avait préparés. Ils ont déjà eu à affronter de longues périodes d'isolement, dues à la présence de la lèpre pour beaucoup, ainsi qu'à la gestion de l'île, qui était, jusqu'aux années 60, une prison à ciel ouvert pour ses habitants. Et les sociétés polynésiennes ont aussi une longue tradition d'organisation et d'entraide.

La nourriture, d'abord. Point crucial. Il y avait un vol hebdomadaire de fret venu du continent. Les denrées furent distribuées gratuitement à toutes les familles au prorata de leur taille. La distribution se faisait par l'école pour les familles avec enfants scolarisés, et par l'administration locale pour les autres. Pour les autres achats, comme les vêtements, on revenait au troc.

Les rares cas de covid (4 ou 5) qui se sont déclarés sur l'île, par des habitants revenus du continent, ont pu être facilement tracés, les mises en quarantaine très scrupuleusement surveillées, ce qui a permis d'enrayer l'épidémie.

Il y a eu aussi très vite le déclenchement du plan AMOR, qui avait été prévu par les autorités locales dès 2015 quand les Pascuans ont pris conscience de la fragilité de leur environnement. L'administration a ainsi embauché presque la moitié des 1800 chômeurs de l'île, ceux qui vivent du tourisme,  pour une remise en état de l'île: chemins réparés, déchets ramassés, et aussi (et surtout) une remise en culture des terres disponibles pour produire fruits et légumes. De nombreuses discussions avaient lieu dans la communauté, pour décider des grandes orientations souhaitables, non seulement économiques, comme la gestion du flux touristique, mais aussi  pour tenir vivante leur propre culture.

C'est ainsi qu'ils ont décidé que Le Tapati, le grand festival de chants et danses rapa nui, moment clé du tourisme sur l'île, qui a lieu en février, aurait bien lieu en cette année particulière, mais sans aucun touriste. Les Pascuans ont chanté, ont dansé, ont présenté leurs sculptures et leurs récits mythiques aux seuls habitants. Et, selon, le gouverneur Pedro Edmund Paoa, ce fut pour tous un grand moment.

Grâce à ces actions, non seulement la population a évité la maladie Covid sans qu'il y ait eu appauvrissement notable, mais la petite communauté se retrouve, après 16 mois, plus que jamais solidaire et soudée. Il y a eu entraide, échanges, autogestion, reprise en main des habitants par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Et cela dure. Le directeur de l'hôpital, Juan Pakomio Bahamondes, met comme condition pour une réouverture partielle que chaque nouvel arrivant soit vacciné, et que tous les habitants le soient aussi. Récemment, l'unique piste d'atterrissage du petit aéroport fut envahie par les voitures des Pascuans, qui s'opposaient au débarquement d'une dizaine de personnes extérieures à l'île, venues par l'avion de fret.

Cette île fut  présentée il y a quelques années comme l'exemple même d'un lieu surexploité et saccagé par l'homme, ce qui aurait conduit à l'effondrement d'une civilisation au 19ème siècle. Des études plus récentes ont pourtant démontré que ce fut une période de 7 années consécutives  de sécheresse qui fut la cause de ce très net déclin, ainsi que l'enlèvement et la déportation de plus de la moitié de la population, qui fut esclavagisée dans les haciendas chiliennes. Le peu de Pascuans qui revinrent répandirent la variole qu'ils avaient contracté dans cette déportation. Et surtout, on oublie de dire que de ce déclin,  les Pascuans s'étaient relevés, en inventant une nouvelle religion, abandonnant le culte aux grands Moaïs pour celui plus apaisé de l'homme-oiseau.

Plutôt que retenir cette navrante légende de l'effondrement soutenue par Jared Diamond, on devrait aujourd'hui, face au covid, regarder l'île la plus isolée du monde comme le lieu d'une autogestion vivante et efficace, qui a su éradiquer l'épidémie, et faire de cette lutte un levier pour une nouvelle manière d'être à leur petit monde.

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