Nous sommes en guerre? Non. Pas moi. En tout cas pas celle-là. Oui, l'Etat doit lutter contre des fous sanguinaires, qu'il a laissés se développer en son sein. Mais peut-on croire qu' un porte-avion et des bombardiers déployés en Syrie peuvent empêcher une poignée de fous de tirer à la kalach à Paris? Que cela ne va pas faire exactement l'effet inverse?
L'autre guerre à mener, c'est dénoncer pourquoi on en est arrivé là. Comment la politique de vente d'armes, où tous les marchés sont bons à prendre, finit par armer des bras qu'on ne maîtrise plus. Comment la mondialisation inégalitaire conduit toute une partie des populations à se radicaliser. Comme en Irak où la violence sévit depuis des décénies. Comment les guerres des Bush n'ont conduit qu'au chaos sur lequel ne pouvaient naître que des monstres. Parce que la démocratie ne fleurit pas sur les cadavres déchiquetés, sur les ruines fumantes, dans les régions ravagées, où il n'y a plus de services publics ni d'écoles.
Dénoncer comment chez nous, en France, ont pu grandir ces individus, fruits d'un mélange de relégation sociale,( certes on ne meurt pas de faim, mais il y a partout des jeunes qui sentent qu'ils n'ont plus aucune prise sur le destin qu'ils se voient imposé: au mieux stages, petits boulot, CDD. Sinon trafics, économie parallèle, ou chômage). Ils sont passés par les bancs d'une éducation nationale qui ne remplit plus son rôle fédérateur, souvent destructurante pour ceux qui n'en ont pas les codes. Ils se sont repliés sur leur ordinateur, où ils sont passés des jeux vidéos hyper-violents aux vidéos qui ne sont plus des jeux. Et ils ont été approchés par des interlocuteurs qui leur proposaient d'être enfin acteur de leur vie, avec une intensité qu'ils n'avaient jamais espéré atteindre (les vidéos de recrutement de l'armée jouent aussi sur ces crénaux de virilité, d'image de chars, d'armes, de puissance). En les suivant, ils allaient enfin être reconnus et pouvoir influencer le monde, sous couvert d'une religion avec laquelle ils n'avaient jusqu'alors qu'un lien parfois très lointain. Ils partent, voyagent, franchissent des frontières, se retrouvent dans des camps d'entraînement. On sait le reste.
Changer de cadre. L'urgence n'est pas de faire corps avec une nation et un ordre mondial dominant qui a généré ce chaos. Elle est de changer d'optique. Le changement climatique relève de cette même politique libérale et marchande injuste, à court terme. Les cadavres qui ont jonché les rues de Paris ont brisé le cocon d'illusion où l'on vivait, quand 70 ans de paix civile sur notre sol nous laissaient croire que le chaos du monde, ailleurs, ne nous concernait pas. Les réfugiés arrivent par milliers, ils fuient ce qui nous est arrivé cette semaine. Les kalachnikovs sèment la mort, comme toutes les armes que nous vendons partout dans le monde. Nous ne voulons pas la guerre. Beaucoup de gens très puissants pourtant y ont intérêt. Quoi de meilleur pour "relancer la croissance"? Comme le dit Julien Salingue, ce sont vos guerres, et nos morts. Ouvrons les yeux. Voyons tous plus clairement, avec encore plus d'acuité, avec nos yeux descillés par ces derniers jours, que le capitalisme mondialisé, guidé par le profit à court terme, ne conduira qu'à plus d'horreurs.