Je m'adresse à toi, parce que malgré l'acte odieux que tu as commis vendredi, je ne peux pas croire que tu as été un fou sanguinaire depuis ta naissance un "barbare", comme on entend partout. Je m'adresse à la part d'humanité qu'il y a eu en toi, puisqu'on dit que tu as eu besoin de drogue pour mener à bien ton sinistre dessein. Puisque, selon un témoin qui t'aurait vu quelques minutes avant l'attaque, avec tes complices, garés dans une voiture, vous aviez l'air de "morts vivants".
Peut-être t'ai-je croisé avant que tu t'embarques pour cette autre vie de djihadiste. Sur les bancs des collèges où j'ai enseigné. Etais-tu parmi ceux pour qui je me sentais impuissante? Arrivé là sans savoir vraiment lire, vivant dans un environnement social en déliquescence, passant les quatre ans de collège, faute de structures de remédiation, de plus en plus aigri, violent, désapprenant au fil des années le peu que tu t'étais approprié à l'école primaire ? Etait-ce ta mère, ton père, que je croisais aux réunions de parents, impuissants et aimants, ravagés par le sombre avenir qu'ils voyaient se dessiner pour toi ? Ou étais-tu parmi ceux qui essayaient de s'en sortir en jouant le jeu de l'école mais qui, ne possédant pas les codes de la réussite scolaire, étaient rapidement "orientés" vers des voies "professionalisantes" qu'ils n'avaient pas choisies?
J'imagine ta jeunesse désoeuvrée au bas des immeubles. Nul n'a besoin de toi, nulle part. Les CV envoyés restés sans réponse. Les stages ne débouchant sur rien. Tu vois ceux qui trafiquent pour se payer les joujoux obligatoires. Tu as pu en être, faire un séjour en prison, où tu as cotoyé des radicaux. Tu vois ceux qui sombrent dans la drogue. Tu essaies peut-être. Mais tu ne tombes pas dans ce piège. Non, justement: toi, tu n'étais pas de ceux qui s'enfoncent. Tu avais du courage. Il en faut pour s'arracher à cette vie grise. Il en faut pour embrayer sur une propagande qui te dit "Relève-toi! Lève la tête! Bouge!" Tu ne demandais que cela: un avenir qui emploierait tes forces vives. Tu es tombé chez les pires. Sous couvert d'Islam, ils t'ont aguerri à la pire des barbaries, et ils t'ont utilisé pour répandre la mort, la tienne et celles des autres. Tu étais bardé d'une ceinture d'explosifs. Tu devais mourir aussi, avec ceux que tu tuais.
Je voudrais que ta mort et celles des innocents que tu as tués servent à plus d'humanité. Qu'elles fassent prendre conscience des causes de ta dérive. Les quartiers communautaires trop repliés sur eux-mêmes, la relégation de tant de jeunes aux franges de cette société consumériste, qui ne vous appelle que quand il s'agit d'acheter des Nike ou de se nourrir au McDo. Pour le reste, elle n'a pas besoin de vous. Les marchands d'armes qui attisent les conflits là-bas, au Moyen Orient, et qui font le lit de ceux qui vous recrutent. Au lieu d'une analyse des causes, je n'entends que vengeance, bombardiers, porte-avions. Méfiance, contrôles, couvre-feu. Engrenage de l'escalade.
Pourtant, ton acte odieux n'a pas réussi en France à ce qu'on se déchire. Le crime était si horrible que tous ont été choqués, y compris bien sûr les Musulmans.
Si tu es parmi les morts qui ont fait des morts, je ne te pleure pas. Mais je pense à ta mère, à ta famille, à tes amis, et ma compassion va vers eux. On n'élève pas un enfant pour qu'il tue et qu'il se tue. Je n'ai pas aimé savoir que ta tête, détachée de ton corps par la fusillade, soit tombée seule d'une fenêtre. Je n'ai pas aimé savoir que ton corps était tellement déchiqueté qu'on a eu du mal à l'identifier.
Si tu es parmi les morts qui se sont fait exploser tout seul, comme au stade de France ou boulevard Voltaire, je veux croire qu'au dernier moment, un sursaut t'a fait éviter le carnage. Et je déplore ta mort.
Si tu es parmi les vivants, si tu es le si jeune Salah Abdeslam, celui qu'on aurait entendu la veille se disputer avec son aîné, celui qu'on aurait entendu crier qu'il ne voulait pas, celui qui pourtant s'est embarqué dans ce commando mortel, celui qui s'est retrouvé hagard, avec sa ceinture explosive, appelant deux copains de Belgique pour qu'ils viennent te récupérer, si tu es celui qui n'a pas tué, ni toi ni les autres, qui au dernier moment a renoncé, alors je veux que tu vives. Que tu aies des fils et des filles, que tu élèves en humanité, parce que tu es des nôtres.