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Les livrets jaunes se rebiffent

  1. Putain ! Deux cents ans !

    L'invention des Caisses d'épargne en France était-elle « une grande utopie libérale »[i] ou, selon les mots d’un du Moniteur Universel  en 1818[ii], l’« Institution d’une vaste et saine politique » en vue de « limiter le nombre des prolétaires, classe qui peut devenir dangereuse » ?

     

    En 2009, dix ans avant de fêter son bicentenaire, « le Livret A » a dû subir un assaut du lobby des banques, soutenu par la Commission Européenne, au nom du sacro-saint principe de la « libre concurrence ».[iii]

    Il s’agissait donc de faire sa fête à un principe bien désuet, carrément ringard, si peu XXIème siècle et « start-up nation » : celui de l’épargne populaire. Ce travail de sape, commencé sous le règne de Sarkozy s’est poursuivi sous le règne suivant.[iv] [v]

    Le candidat Hollande avait promis d’augmenter le plafond du Livret A et une loi fut donc votée en 2013 l’augmentant de 50%. Mais un plafond de 22950€ par livret sera difficilement atteint par des ménages qui ont des problèmes de fins de mois. En revanche, c’est un effet d’aubaine pour les couches supérieures qui peuvent ainsi diversifier leur épargne. Le fossé s’est ainsi creusé entre riches et pauvres. [vi]

    Ce « socialiste » ne s’est pas arrêté là. En 2015, profitant d’une inflation à zéro, il a baissé à 0,75% le taux de rendement du Livret A. Comme l’écrit plaisamment un site de « conseil bancaire », « Le Livret A est un symbole de l'épargne populaire en France et chaque changement de taux est une affaire éminemment politique. »[vii]

    L’idée des financiers qui nous gouvernent est d’orienter l’épargne, même l’épargne populaire, vers des produits bancaires plus risqués : la bourse et les « produits dérivés.

    C’est une vieille idée en réalité : aller chercher dans le bas de laine des Français pour éponger les dettes. Mais, si elle a été à l’origine de la création des caisses d’épargne par des capitalistes « éclairés » en 1818,[viii] une autre idée fondatrice est apparue à partir de 1881 : l’orientation de cette épargne réglementée vers les grands travaux et le logement.[ix] [x]

     

    Aujourd’hui, l’état d’urgence n’impose nullement un surcroît d’épargne pour alimenter la spéculation financière afin de poursuivre encore l’innovation dans les nuisances. 

    Bien au contraire, l’urgence est écologique et sociale[xi]. Le bas de laine des Gilets Jaunes (pour ceux qui ont encore les moyens de s’en constituer un) ne doit pas servir à éponger les dettes privées devenues publiques pour sauver le système bancaire.

    Le gouvernement, s’il cherche réellement une sortie de crise, doit augmenter immédiatement le taux de rendement des comptes d’épargne populaire et s’engager par la loi à maintenir ce taux à un minimum de 1% au dessus de l’inflation.

    Il doit ensuite réorienter cette épargne dans la logique de 1881 : vers le logement et les grands travaux ; et l’actualiser dans le cadre de la planification écologique : construction et rénovation des logements (isolation thermique, double réseau d’eau, etc...)[xii]

     

     

    [i] L'invention des Caisses d'épargne en France : une grande utopie libérale. (1989) André Gueslin

    https://www.jstor.org/stable/40955304

    [ii] Cités par Gérard Vindt en 2009 dans son article, Livret A 190 ans d’épargne populaire Alternatives Economiques n°276

    https://www.alternatives-economiques.fr/livret-a-190-ans-depargne-populaire/00038128  : « Le 22 mai 1818, est fondée la Caisse d’épargne et de prévoyance de Paris. Son but ? Un de ses initiateurs, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt l’explicite : la caisse "n’est pas seulement un acte de bienfaisance, elle est encore une institution morale, une institution de saine et vaste politique, un mouvement patriotique". Acte de bienfaisance et institution morale, la Caisse d’épargne l’est car, écrit encore ce politique philanthrope, elle a vocation à "apprendre [à l’ouvrier] qu’une partie des fruits de son travail peut être réservée pour d’autres temps, l’aider dans ses maladies, suppléer à son manque d’ouvrage, quand l’offre de travail ne trouve pas de salaire ; enfin s’accumuler suffisamment pour le mettre, dans la vieillesse, à l’abri des rigueurs de l’indigence".

    "Institution de vaste et saine politique", la caisse l’est aussi car elle a vocation, comme l’écrit le Moniteur universel, de "limiter le nombre des prolétaires, classe qui peut devenir dangereuse". "Mouvement politique", enfin, car la caisse d’épargne lie le citoyen à l’Etat. » Gérard Vindt 01/01/2009

    [iii] « Jusqu’en 2009, la commercialisation du Livret A était réservée à trois banques : les Caisses d’épargne, le Crédit mutuel et la Banque postale. Mais la réforme impulsée par le gouvernement de François Fillon l’a ouverte à l’ensemble des banques de détail. La Commission européenne reprochait à la France d’entraver la libre concurrence en n’autorisant que trois banques à commercialiser ce livret. » Le Livret A, une solidarité diluée ? Philippe Chibani-Jacquot 01/09/2015  https://www.alternatives-economiques.fr/livret-a-une-solidarite-diluee/00067917

    [iv] 2007 https://www.alternatives-economiques.fr/livret-a-fin-monopole/00035104

    Le 10 mai dernier, la Commission européenne a officiellement demandé à la France de mettre fin, d’ici à neuf mois, au monopole dont bénéficient les Caisses d’épargne et la Banque postale pour la distribution du livret A. Cette décision ne remet pas en cause l’existence de ce livret d’épargne réglementée, une exception française vieille de 179 ans, qui compte aujourd’hui 45 millions de titulaires pour 115 milliards d’encours, ni sa collecte par la Caisse des dépôts au profit du financement du logement social. Bercy a pourtant annoncé son intention de faire appel. Paris redoute en effet que les banques n’orientent à terme leurs clients vers des placements plus rémunérateurs, entraînant une baisse des financements du logement social.

    [v] 2008 « L’une des dispositions du projet de loi de modernisation de l’économie examiné actuellement par le Parlement est l’extension de la distribution du Livret A à tous les établissements bancaires dès le 1er janvier 2009. Le Livret A est le produit d’épargne préféré des Français. Il sert de quasi-compte bancaire aux plus pauvres et offre aux plus aisés un placement totalement liquide et défiscalisé. Un couple avec deux enfants peut ainsi placer 60 000 euros sans aucun risque et sans payer un centime d’impôts. Pas étonnant, dans ces conditions, qu’il y ait 47 millions de Livrets A ! Jusqu’à présent, seuls trois établissements (les Caisses d’épargne, La Poste et le Crédit mutuel) étaient habilités à proposer ce produit. Les autres établissements, s’estimant victimes d’une concurrence déloyale, ont porté plainte à Bruxelles et la Commission européenne a finalement enjoint le gouvernement français de mettre un terme à ce monopole. Cette banalisation va permettre aux banques non seulement de gagner de nouveaux clients, mais aussi, compte tenu du dispositif retenu par le gouvernement, de récupérer avec le soutien fiscal de l’Etat 30 % des liquidités réunies, qui étaient jusque-là centralisées par la Caisse des dépôts et consignations, la banque de l’Etat. Une bonne affaire, donc, pour les banques en ces temps de vaches maigres. » Livret A : les banques gagnantes 01/06/2008 Alternatives Economiques n°270

    https://www.alternatives-economiques.fr/livret-a-banques-gagnantes/00037049

    [vi] « A la fin 2013, les Livrets A dont le solde unitaire était supérieur à 15 300 euros (ménages aisés) représentaient 12 % seulement du nombre total de ces livrets et une part de plus en plus importante de l’encours : 58 %, contre 50 % un an avant. (...)Parallèlement, ceux dont l’épargne ne dépassait pas 1 500 euros représentaient 70 % des comptes et seulement 3 % de l’encours global. »Le fossé entre riches et pauvres se creuse 01/09/2015 Les dossiers n°003

    https://www.alternatives-economiques.fr/fosse-entre-riches-pauvres-se-creuse/00067916

    [vii] https://www.cbanque.com/placement/taux_livreta.php

    [viii] « Le bas de laine des Français pour éponger les dettes

    Mais Benjamin Delessert et son partenaire d'alors le banquier François-Alexandre de La Rochefoucauld-Liancourt vont faire entrer la France dans modernité.

    « Avec l’allongement de la durée de vie lié au recul des grandes menaces pesant traditionnellement sur l’existence (famines, épidémies…), ils promeuvent une nouvelle conception du monde où le devenir de l’homme ne réside plus dans la croyance en la providence mais dans la confiance en la prévoyance. Les individus sont appelés à conquérir leur bonheur ici-bas et maintenant », explique l'historienne Séverine de Coninck dans son ouvrage Le livret de Caisse d’Épargne, une passion française.  

    Et Louis XVIII, qui a réinstauré la monarchie quatre ans plus tôt, donne son accord. Exsangue à cause des guerres napoléoniennes, l'Etat cherche des moyens pour éponger ses dettes. Il accepte la proposition de ces deux hommes d'affaires qui lui conseillent d'aller chercher l'argent dans les bas de laine des Français. » Frédéric BIANCHI  https://bfmbusiness.bfmtv.com/votre-argent/le-livret-a-fete-ses-200-ans-savez-vous-quand-son-taux-fut-le-plus-haut-1452403.html

    https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/le-livret-a-fete-ses-200-ans-1076257.html

    [ix] « Suivant différentes modalités, les fonds d’épargne ne vont cesser de participer au financement de grands projets. Sous la IIIe République, ils financent le plan Freycinet de développement des chemins de fer locaux et des canaux ; ils alimentent la Caisse des chemins vicinaux et la Caisse des écoles au moment des lois de Jules Ferry (1881).

    Ce n’est qu’à partir de 1894 qu’une partie des fonds se dirige vers le logement social naissant, sous l’impulsion décisive de Jules Siegfried. Cependant, en 1912, 6 % seulement des fonds de réserve des Caisses d’épargne financent les HBM (habitations à bon marché, ancêtres des HLM). Ce financement connaîtra un essor avec la loi Loucheur de 1928 qui prévoit la construction de 200 000 HBM.

    Ce rôle va s’accélérer après-guerre, dans le cadre de la reconstruction et de la modernisation du pays. La question du logement apparaît en effet cruciale au début des années 50 : que ce soit à travers la loi Minjoz de 1950, qui permet aux Caisses d’épargne de prêter une partie de leurs fonds aux collectivités locales, après accord de la Caisse des dépôts, ou à travers les prêts directement consentis par celle-ci, les fonds du livret contribuent à hauteur de 250 milliards de francs à l’aménagement du territoire et aux grandes opérations de logement social, dans le cadre du Plan, entre 1950 et 1970. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, les fonds du Livret A vont être en grande partie affectés au logement social, en particulier lors du plan de relance du bâtiment en 1993. » Gérard Vindt 01/01/2009 Alternatives Economiques n°276  https://www.alternatives-economiques.fr/livret-a-190-ans-depargne-populaire/00038128

    [x] « A la fin du XIXème siècle, une loi est votée pour consacré une partie de la collecte à la construction de logements sociaux. » Frédéric BIANCHI  https://bfmbusiness.bfmtv.com/votre-argent/le-livret-a-fete-ses-200-ans-savez-vous-quand-son-taux-fut-le-plus-haut-1452403.html

    [xi] Depuis 2002 au moins, on sait que la planète brûle :https://www.youtube.com/watch?v=WgrHr-MOVBI

    https://www.alternatives-economiques.fr/reorienter-lepargne/00026071

    Après Johannesburg, la problématique du développement durable s’impose de plus en plus. Mais comment orienter l’épargne en priorité vers des investissements socialement et environnementalement sensés ? La puissance publique peut jouer un rôle clé dans ce processus. L’Etat dispose en effet, avec la fiscalité de l’épargne, d’un outil incitatif puissant et déjà expérimenté au service du bien public. Les revenus tirés du livret A sont, par exemple, exonérés d’impôt parce que l’argent déposé sur ces comptes concourt à un objectif de cohésion sociale majeur : le logement social.

    [xii] 2013 https://www.alternatives-economiques.fr/epargne-populaire-banque-encaisse/00047435

    Le gouvernement, par un décret du 31 juillet dernier, a autorisé les banques à récupérer 30 milliards d’euros issus de l’épargne réglementée (livret A, LDD, LEP...). Officiellement pour mieux financer les PME. La Caisse des dépôts centralise une part de cette épargne populaire qui est en forte hausse ces derniers mois après le doublement du plafond des livrets. Elle finance ainsi le logement social et la politique de la ville, mais n’utilise pas intégralement ces fonds, faute de projets.

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