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Des badauds par centaines

  1. « Lors de son déplacement, dédié à la ruralité et aux villes moyennes, le chef de l'État a été hué par de nombreux badauds. »

    Le Figaro du 18 avril 2018

    « le président a néanmoins renvoyé dans les cordes les «activistes, (...) des gens qui décident d'être contre tout, qui sont contre la République».[i]

    Le même Figaro, quelques lignes plus bas.

     

    Ca ne s’invente pas : le journal Le Monde a son siège boulevard Auguste Blanqui (du nom d’un célèbre révolutionnaire français du XIXè siècle). Sous ses fenêtres, ont donc défilé ce 19 avril, des étudiants, des cheminots, et même des retraités qui risquaient l’insolation.

    Certes, le métro aérien masquait un peu aux grands reporters parisiens le spectacle de ces badauds qui n’en finissaient pas de huer le nouveau souverain. Ont-ils entendu les slogans de ces manants ?

    « Balance ton Macron » ; « Le maqueron, c’est dégueulasse » ; jusqu’à un outrancier « Alors Macron, tu fais ton Bachar à la ZAD ».

    Ont-ils aperçu la trentaine de policiers qui se sont invités au milieu du défilé ? Ces pauvres avaient-ils doute reçu la consigne de noyauter ces braillards ? D’éviter des débordements ? Mais, c’est ballot, il s’étaient infiltrés juste devant le Mouvement des Jeunes Communistes de France. Et avec ces jeunes-là, qui ne plaisantent pas avec la discipline du parti, il n’est pas question de débordements. Aucune violence physique contre cet escadron des CRS qui appliquaient là un mouvement de troupe déjà éprouvé de la doctrine collombienne[ii] de guérilla urbaine.

    https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/que-fait-la-police-202650

    https://blogs.mediapart.fr/jules-elysard/blog/230318/que-fait-la-police

    L’escadron de la Bastille avait essuyé quelques projectiles le 22 mars. Ici, un seul conseil, répété avec entrain, a suffi à leur faire battre en retraite : « Cassez-vous », cassez-vous ».

    Les « forces de l’ordre » avaient, semble -il, reçu la consigne de la plus grande fermeté, jusqu’à ajouter au désordre en envoyant des gaz lacrymogènes dès l’avenue de l’Observatoire. Il faut dire qu’une jeunesse fougueuse et fugueuse avait ébranlé le cortège en dehors du service d’ordre de la CGT. Avec quelques amis, nous l’avions suivi avant de nous replier.

    A partir du boulevard Saint Jacques, les vents ont été contraires et les « forces de l’ordre » ont dû passer progressivement des gaz au canon à eau.

    Certes, on déplorera quelques bris de vitrine qui, pour « le parti de l’ordre », justifieront toujours la répression policière. Mais je reprendrai ici une expression que nous servent à l’envi les chiens de garde en qualifiant ces petits débordements de « destructions créatrices ». Dans l’ensemble, cette première vraie journée de printemps s’est révélée estivale et a été plutôt bon-enfant.

     

    [i] «Je ne vais pas différer les réformes pour pouvoir me balader dans le pays. Je ne vais pas me calfeutrer», a-t-il d'abord déclaré. Qualifiant de «totalement légitimes» certaines contestations, le président a néanmoins renvoyé dans les cordes les «activistes, (...) des gens qui décident d'être contre tout, qui sont contre la République». «Ils veulent rien, ils veulent bloquer, ils veulent contester. (...) Je n'ai pas grand-chose à leur dire», a-t-il tancé, exprimant davantage de «respect pour toutes les Françaises et tous les Français qui, eux, ne manifestent pas, croient au mérite et au travail».

    [ii] Du nom du septuagénaire qui est ministre de la police.

  2. Dès le soir, sur les chaînes d’intox, c’était évidemment la bataille des chiffres. La conclusion à laquelle il fallait parvenir était que le mouvement social entamait sa décrue et que Sa Majesté allait gagner son pari de mettre au pas des cheminots. Autrefois jadis naguère, le journal LE MONDE passait pour « le journal de référence », celui que se devait de lire ou d’arborer tout étudiant, et parfois même le lycéen qui rêvait de devenir étudiant. Certes, en 1977 déjà, dans un film de René Viénet, revenait comme un refrain cette formule de manque de respect pour l’institution parisienne : « LIBERATION, le seul endroit en France où l’on croit tout ce qu’imprime LE MONDE. » Aujourd’hui, ce journal n’a même plus de respect pour ce qu’il a été. Il se consacre à la propagande et au tri des vraies nouvelles à travers son sinistre DECODEX. Et il sous-traite l’observation des mouvements de rues au CABINET D'ÉTUDES ET CONSEIL EN COMMUNICATION qui porte ce joli nom d’OCCURRENCE. La seule occurrence qui vaille ici c’est que, dans leur prétendue précision scientifique, les chiffres que donnent désormais les médias sont toujours très proches de ceux de la police, et qu’ainsi ils illustrent une connivence qui n’est plus à démontrer entre le quatrième pouvoir et le pouvoir politique. Je terminerai ce petit billet en citant Emmanuel Todd. Dans le terrorisme intellectuel et moral d’avril-mai 2017, il a annoncé qu’il ne voterait Macron au second tour de la présidentielle. Je l’en remercie encore. Samedi 14 avril dernier, il a conclu son entretien sur France Culture par ces mots : « Je ne pas vais pas pouvoir dire mon soutien à la grève des cheminots ? J’peux vous dire ce qui va se passer si ils perdent ? Je vous fais le pari que si on brise la SNCF, , si on brise la CGT, on n’obtiendra aucune amélioration économique, mais que le réseau de chemin de fer économique français va devenir une zone ou un des axes de diffusion supplémentaire de l’influence du Front National en France. » https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-idees-de-la-matinale Et puisque Tolbiac vient d’être évacué, je proposerai aussi une fois de plus l’écoute de la chanson du Conseil pour le Maintien Des Occupations (1968). https://www.youtube.com/watch?v=avNSZjlF7dE

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