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Les dessous de trois frontières européennes en cartes dessinées

Chaque frontière est différente : longueur, reliefs, surveillance ... aucune n'est comparable. Illustrations et courtes réflexions sur les systèmes qui se créent sur trois lisières extraeuropéennes, en trois points : contexte, passages et politique.
  1. Juin 2017, frontière italo-libyenne, à bord du bateau espagnol Rio Segura, de Frontex pour un reportage sur les passeurs. J'ai voulu représenter cette frontière maritime, vaste étendue méditerranéenne, en vue de mettre en perspective la distance importante que les migrants, souvent venus d'Afrique, tentent de franchir au péril de leur vie pour gagner l'Europe. Entre Sabratha, ville du nord-ouest de la Libye, où ont lieu la majorité des départs, jusqu'à Lampedusa île italienne la plus proche, on compte environ 300 kilomètres.   

    Passeurs: à la chaîne.  Sur cette frontière, les trafiquants sont souvent Libyens, d'après les témoignages des autorités italiennes (juges et procureurs antimafias), des migrants et des avocats de ces derniers. Ce sont - entre-autres - d'anciens pêcheurs ayant tout perdu avec la guerre libyenne ou des chefs de milice désireux de se faire de l'argent. Les prix des passages varient : quelque 400 euros pour un bateau pneumatique à 2200 euros pour un bateau en bois, tarifs variables selon les nationalités. En 2017, les départs se faisaient à la chaîne depuis les côtes. Ils se sont réduits en 2018 avec l'accord polémique UE-Libye. 

    La politique : le drame de Lampedusa. Avant 2013, les bateaux transportant les exilés sont imposants : surchargés de réfugiés, en bois et souvent conduits par des capitaines expérimentés devenus passeurs. Ils parcourent des centaines de kilomètres pour atteindre les îles italiennes depuis la Libye. En octobre de cette même année, un chalutier vétuste s’embrase près de Lampedusa. Seuls 150 des migrants sur les 500 à bord survivent. Ils étaient partis de Tripoli, à 300 kilomètres de là. L’opinion italienne est sous le choc. Les autorités lancent alors l’opération Mare Nostrum, visant à sauver le plus grand nombre de migrants en mer et à surveiller la frontière. La marine italienne intervient jusqu'à la limite des eaux libyennes (à 12 milles marins du pays). Quatre ans plus tard, en 2017, les garde-côtes italiens, ONG et quelques navires Frontex interviennent toujours non loin de cette frontière maritime pour des opérations. Les passeurs se sont adaptés, envoient désormais des petits bateaux pneumatiques au large de Sabratha, en direction des navires internationaux. A l'été 2017, l'Europe a signé un accord très controversé avec la Libye. Le texte empêche les départs et favorise les retours en Libye des migrants, encadrés par des gardes-côtes locaux, malgré la connaissance des tortures ou violences qu'ils subissent en traversant ce pays. 

    Pour aller plus loin : En Sicile, des juges antimafias contre les passeurs de migrants, Sur la route Libyenne, des passeurs de migrants se plus en plus organisés

  2. L'île grecque de Lesbos se situe à quelque 12 kilomètres de la Turquie. Ses 85 000 habitants voient arriver ponctuellement des migrants depuis 2008 et ont connu une intensification des arrivées en 2012, après la construction d'un mur de 12 kilomètres le long de la frontière terrestre, dans le nord-est de la Grèce. A l'été 2015, des dizaines de milliers de migrants sont passés par cette île, devenue une "porte d'entrée" de l'Europe. Les plages du nord, autour de Molivos et Skala Sikamineas, ont attiré les ONG, volontaires indépendants, les journalistes, photographes du monde entier... Lesbos est devenue le théâtre d'une tragédie, comptant aussi ses naufrages. Près de 800 000 exilés y sont passés en 2015.

    Les passeurs : partout en 2015, discrets en 2018. En 2015, les passages coûtent environ 1500 euros pour une personne, les mafias sont généralement présentes à Basmane, quartier surnommé "Little Syria" (en raison de la présence de nombreux Syriens) à Izmir, troisième ville de Turquie. Ils proposent des passages à la chaîne et sont visibles dans les rues. Ils se rendent le long des côtes de Cesme, Ayvalick, Bordum, Didim... Là où la nature domine et les patrouilles de police sont plus rares. En 2018, les passeurs sont toujours à Izmir, mais se font discrets : l'accord UE-Turquie de mars 2016 est passé par là. Les tarifs des passages ont chuté, à quelque 400 euros, prix variables selon les origines...

    La politique : six milliards pour Erdogan. Début 2015, la Grèce supporte de nombreuses installations où sont bloquées des migrants, l'ouverture des frontières (la première, macédonienne) au printemps, entraîne le tracé de la "route des Balkans" - Macédoine, Serbie, Hongrie, Autriche, Allemagne étant souvent destination finale - transformant la Grèce en pays de transit, elle aussi. La route se referme progressivement fin 2015. En mars 2016, les migrants attendent désormais dans le nord, où se forme un camp à la frontière macédonienne, dans le village grec d'Idomeni. Le 18 du mois, un accord controversé est signé entre UE et Turquie. Pour résumer, contre six milliards d'euros (versés au compte goutte pour les réfugiés) les autorités retiennent les migrants sur leur sol. En juillet 2018, toutefois, on constate que la frontière est loin d'être hermétique : les gardes-côtes turcs interceptent certes les migrants en mer, mais des centaines parviennent sur les îles grecques chaque semaine, toujours désireux de rejoindre l'Europe. Ils restent ensuite coincés sur les îles grecques (Samos, Kos, Lesbos, Chios, Leros, Lesbos...). 

    Pour aller plus loin : Grèce: les migrants arrivent toujours à Lesbos, sans pouvoir en partir

  3. Une trentaine de kilomètres de mer sépare la France de la Grande-Bretagne. Depuis les plages de Calais, on aperçoit les côtes anglaises. Le Tunnel sous la Manche a ouvert en 1994, les arrivées d'exilés en quête de Royaume-Uni sont apparues quelques années après, avec l'arrivée des Kosovars en 1998-1999, fuyant la guerre. Aujourd'hui encore, les migrants sont parfois surnommés "Kosovars" dans les rues de Calais, référence aux premiers venus. Calais, Grande Synthe et les villes alentours ont connu ensuite leurs lots de "jungles": des camps de migrants qui se sont succédé sur le littoral. Le plus impressionnant, en 2015-2016, a abrité jusqu'à 10 000 personnes dans la précarité.

    Les passeurs : Albanais et Kurdes aux stratégies invisibles. Depuis le début des années 2000, des groupes de passeurs le plus souvent d'origines albanaise et kurde se sont implantés dans le secteur, d'après les migrants et autorités. Leur stratégie, à la différence des passeurs en Libye ou en Turquie : dissimuler les migrants dans les camions de marchandises qui franchissent chaque jour la Manche via le port de Calais ou l'Eurotunnel. La Manche est trop agitée pour les canots pneumatiques, la circulation de bateaux sur cette frontière fréquentée y est aussi considérable et la rend dangereuse. Les prix sont faramineux : on parle de passages à 3000 euros en moyenne, pouvant monter jusqu'à 5000, voire 10 000 pour les passages dits "VIP" (avec conditions spécifiques), tarif variable selon les nationalités. A l'époque des "jungles", des groupes de passeurs "amateurs" dits "d'opportunité", apparaissent et font chuter les prix. A noter qu'il existe des réseaux à part, notamment vietnamiens, qui opèrent de manière isolée et ne font passer que des ressortissants de leur pays.

    La politique : murs anglais, "non fixation" et destruction des réseaux. Côté français, depuis deux décennies, des équipes policières luttent contre les réseaux de passeurs, en vain : dès que l'un d'entre eux est démantelé, un autre se reforme dans la foulée avouent-elles. Une politique vantée par l'Intérieur, à laquelle s'en ajoute une autre : la politique de "non fixation" qui vise à éradiquer les camps, surtout depuis la "jungle" de 2016. Qualifié d'inhumaine, de brutale et d'épuisante par les Ong locales : Auberge des migrants, Salam, Help refugees... mais aussi des migrants et de nombreux citoyens... elle entraîne en réalité la prolifération de petits camps disparates et éphémères. Les autorités britanniques quant à elles veulent rendre la frontière hermétique. Les accords du Touquet (2003) imposent des contrôles britanniques dans le port de Calais. Des millions sont régulièrement versés : 140 millions d’euros ont été octroyés depuis 2015 pour des équipements de surveillance et de sécurité autour de la ville de la dentelle. Et une nouvelle rallonge de 50,5 millions d’euros, a été annoncée le 18 janvier 2018. Le "mur des Anglais", le long de la rocade portuaire, a enfin été achevé fin 2017 pour plus de 2 millions d'euros. Il vise théoriquement à empêcher les migrants de monter dans les poids-lourds. 

    Pour aller plus loin : Un ancien passeur raconte le trafic de migrants entre la France et l’AngleterreA Calais, les routes de la mort pour les migrantsA Angres, des migrants vietnamiens en partance vers les fermes de cannabis anglaises

    BBC, Documentaire Calais, The End Of The Jungle, Octobre 2017 (réalisé entre octobre 2016 et mars 2017) 

  4. Vue d'ensemble des frontières européennes.

    Note : toutes les cartes ont été dessinées à la main, en noir et blanc format 21X29,7 ou 24X32 (crédit / Elisa Perrigueur). La colorisation a été réalisée plus tard par ordinateur.

    Pour aller plus loin : articles et dessins à retrouver sur Hans Lucas, Instagram et le site elisa.perrigueur.eu

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