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Vintimille, ville frontière, ville tampon (Italie)

3 jours à Vintimille pour appréhender la situation. Une ville frontière comme d’autres. Avec des rails, des gares et des couvertures qui traînent. Une ville frontière qui, depuis des mois, fait face à un afflux de réfugiés. Une ville frontière dans laquelle certains soutiennent les migrants. Et rendent l’étape moins inhumaine. Une ville frontière simplement. Mais entre deux pays européens.
  1. Vintimille, gare d’arrivée et de départ idéalisé.

    Les migrants arrivent à Vintimille depuis le sud de l’Italie. Et avant repartaient souvent rapidement vers Nice et Paris. Depuis juin 2015 et la fermeture officielle de la frontière, mais encore plus depuis mars 2016 d’après les bénévoles, les contrôles sont omniprésents sur l’autoroute, la nationale ou encore sur la ligne de train Vintimille - Menton - Nice. Par conséquent, les migrants essaient de transiter par Marseille, les montagnes ou plus loin. Le but de beaucoup d’entre eux : Paris, Calais et le mythe de l’Angleterre. Mais la fermeture de la frontière a aussi pour conséquence de faciliter le travail des passeurs et de faire grimper les prix. Sur l’autoroute, pas de douane, il suffit de traverser et d’abandonner les migrants sur la première aire d’autoroute française.

  2. Les cieux du parc de bord de mer.

    Vintimille a toujours été traversée par les migrants. Depuis quelques mois, ils sont plusieurs centaines. Alors qu’un millier vivait dans le lit du fleuve au printemps, la paroisse San Antonio a ouvert ses portes avant que la Croix Rouge ne prenne le relais pour les hommes majeurs à l’écart de la ville. Certains dorment encore en ville, sur les parkings, dans les parcs ou sous les ponts. On les aperçoit tôt le matin ou en début de soirée, errer dans la ville par 2 ou 3. La journée, ils se font discrets. Seules la gare et les abords de San Antonio sont des points de rendez-vous des migrants et des passeurs.

  3. Improviser un hébergement pour près de 1000 personnes.

    Alors que près de 1000 migrants s'apprêtent à être évacués du lit du fleuve fin mai 2016, la paroisse San Antonio ouvre ses portes. Pendant près de deux mois elle héberge, nourrit et soutient plus de 1000 migrants majoritairement Soudanais, Erythréens et Ethiopiens. Alors que des associations des quartiers nord de Nice comme Un geste pour tous distribuent tous les jours un repas, les bénévoles des rues avoisinantes, les paroissiens et Caritas soutiennent au quotidien ces familles. Après leur appel à l’aide, la Croix Rouge a ouvert un centre à 5kilomètres de la ville pour les hommes majeurs.

  4. Rester femme, dans un coin de la cour. Les familles, les femmes et les mineurs vivent encore à San Antonio. Ils sont une grosse centaine. La majorité des femmes sont jeunes, mineures, parfois très jeunes. Toutes femmes qui se présentent à la grille sont accueillies, les migrants quant à eux reçoivent de l’eau, un encas et des vêtements si nécessaires. La question du financement du passage est tabou. Si certaines ont encore de l’argent et passent rapidement, d’autres mettent plus de temps. Des rumeurs de prostitution circulent mais tout le monde préfère ne pas y penser.

  5. Quelques instants de légèreté derrière l'église.

     Quelques hommes, mariés, mineurs ou bénévoles dans l’accueil, dorment aussi à San Antonio. Toute personne qui dort à la paroisse doit rendre service pour garder son lit. Trois repas par jour sont partagés, assis, et un docteur passe régulièrement. Les bénévoles ne connaissent que rarement les parcours de vie, les prénoms ou les histoires de chacun. Ils sont là pour proposer une pause, simplement, sans faire de politique ou d’aide juridique. Une action de charité pure. Même s’ils essaient de dissuader les migrants de rejoindre les campements de Paris ou les jungles de Calais et des environs, ils n’ont que peu de temps pour penser à faire une demande d’asile en Italie. “En réalité, on ne les persuade ni de partir ni de rester.”

  6. Proposer une étape juste un peu plus humaine entre deux frontières.

     Les migrants restent pour la plupart peu de temps, d’une à trois semaines. Si les Africains représentent l’immense majorité des hébergés de San Antonio, on croise aussi des Afghans, quelques Kurdes, des Pakistanais ou des Syriens en ville. Ils ont souvent leurs propres réseaux d’entraides et passent vite. “Ils sont mieux organisés” disent les bénévoles et les migrants, mais personne ne semble réellement au courant de la réalité. En deux mois, environ 6000 personnes ont dormi dans le rez-de-chaussée paroissial.

  7. Le camp de la Croix Rouge, sous un échangeur d’autoroute.

     A 5 kilomètres de la ville, un centre d’hébergement temporaire a ouvert mi-juillet pour les hommes seuls et géré par la Croix Rouge Française, Italienne et Monégasque. Faits d’algécos climatisés installés près d’une ancienne gare de triage et sous un échangeur, l’endroit n’a rien d’agréable mais est suffisamment loin du centre pour ne déranger personne. L’entrée y est interdite aux personnes non accréditées. Pour le moment, les hommes ont le droit d’entrer et de venir la nuit mais cela ne devrait pas durer d’après les consignes officiellement affichées.

  8. Dormir dans un hangar à bestiaux.

     A quelques mètres du camp de la Croix Rouge, le camp des autres migrants appelés camp des “no border” ou camp B. Entre 100 et 300 hommes y dorment et une poignée de militants. Sans eau, sans électricité, ils sont ravitaillés quand la police laisse passer les bénévoles de Caritas ou les bonnes volontés. Les migrants peuvent se doucher et prendre un repas au Camp de la Croix Rouge mais la communication, rompue entre la Croix Rouge et les no-borders, n’aide pas à la circulation d’informations fiables. (Lundi 1er août au matin, ce campement a été expulsé. La Croix Rouge ne pouvant accueillir tous les hommes, plusieurs dizaines sont à la rue. Les volontaires présents quant à eux ont reçu une interdiction de territoire sur les communes de Vintimille et des alentours pour 3 ans. Il est fort probable que dans les jours prochains un camp se réinstalle plus loin avec des nouveaux militants non interdits de territoire pour soutenir les migrants à la rue.)

  9. Trouver les infos pour poursuivre la route...

    Dans le camp, sont disponibles des informations en plusieurs langues et des cartes pour poursuivre le voyage. “Les migrants vont où ils veulent, on leur passe les bonnes infos autant que possible défendent les no-borders. Peu structurés, chacun a une idée sur la raison de sa présence. Les “responsables” quant à eux sont interdits de séjour à Vintimille et viennent, de nuit, par des chemins détournés. Si certains sont là par conviction politique et contre les frontières, l’ordre mondial et le capitalisme, d’autres veulent aider les migrants en dormant à leurs côtés pour éviter les expulsions violentes. Mais ici, comme à San Antonio ou à la Croix Rouge, d’un côté les “blancs”, bénévoles, militants ou professionnels, aident les “noirs”, migrants et exilés, bloqués et perdus entre deux frontières.

  10. A la rencontre des passeurs-citoyens.

    Dans les montagnes, la frontière est plus imprécise. Depuis quelques semaines, les passeurs-citoyens de Breil font parler d’eux dans les journaux. Ils font passer gratuitement les migrants par petits groupes. Ils choisissent ceux qui ont un projet de vie, de la famille, un plan à l’arrivée. Ils ne font pas passer ceux qui vont se retrouver dans la merde à Calais ou sous le métro parisien.

    Le problème de Vintimille, comme souvent, n’est pas un problème de flux, d’entrées ou de sorties des migrants, mais bien un problème de “stock”. Ceux qui nous dérange, on le retient chez nos voisins, en Grèce ou en Italie. A force de rendre le passage plus difficile et de harceler les migrants, les personnes restent plus longtemps, s’épuisent et s’appauvrissent. Le rêve fantasmé de l’Europe perdure pour certains alors que d’autres sont poussés à quitter leur pays pour survivre. Mais au final les plus forts, les plus riches ou les plus chanceux arrivent à bon port. Les autres disparaissent et s’épuisent en route.

  11. Nice : la gare où devrait se poursuivre le voyage dans l’imaginaire de beaucoup de migrants.

    A Nice, dans les environs de la gare et dans les trains, les “sans papiers” contrôlés sont systématiquement renvoyés en Italie, sans plus de procédure que la non-admission comme le permet le rétablissement de la frontière depuis novembre 2015. Qu’ils soient mineurs, qu’ils veuillent demander l’asile ou qu’ils ne viennent pas d’Italie. 

    En train, le trajet Vintimille - Menton coûte 2€60 et dure 10 minutes. Mais les personnes un peu colorées sont systématiquement contrôlées à l’arrivée en France. Alors si les “blancs” déboursent 2€60 pour traverser la frontière à coup sûr,, les "noirs" doivent payer un passeur entre 120 et 150€, tenter de marcher plusieurs heures dans la montagne et très souvent se faire renvoyer en Italie. On est pourtant en Union Européenne.

    L’Europe aurait-t-elle instaurée, à ses frontières internes, un nouveau régime d’apartheid ?

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