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Une semaine à Lesbos - Surtout ne rien voir et tout faire disparaître

Lesbos. Une île de 90000 habitants qui accueille, contrainte et forcée, plus de 9000 migrants. Soit 1 habitant sur 10. Une île connue pour ses deux principaux camps : Moria et Kara Tepe. Une semaine sur place pour rencontrer les exilés qui y vivent. Ancienne base militaire, prévu pour 2000 personnes, le hotspot de Moria accueille d’après les associations entre 7000 et 9000 personnes.
  1. Débarquer à Mytilène depuis Athènes. Faire à l’envers ce que des milliers de personnes rêvent de traverser.

  2. Chercher les camps d’accueil et de tri des migrants sur Google Maps. S’étonner qu’ils soient notés par les exilés comme d’autres notent les restaurants ou les musées. Marcher en ville pour prendre ses repères : le café qui accepte les migrants, la gare des bus qui vont au camp de Moria, l'association d'aide juridique et celle qui dispense des cours de grec et d'anglais, le parc à l'ombre avec un robinet accessible, le cimetière, l’église catholique, le supermarché.
    Au bord du port qui est le point central de la ville, plusieurs bateaux européens : Frontex, la Guardia di Finanza, les Costed Guard grec, lituanien et anglais, un hydroglisseur turc pour touristes, le ferry d’Athènes et des petits bateaux encombrés de filets de pêche. Si l’Union Européenne se coordonne pour contrôler les côtes, elle est incapable de gérer conjointement la réalité migratoire depuis maintenant plusieurs mois.

  3. Monter dans un bus pour rejoindre le camp de Moria, le plus grand hotspot de Grèce à une dizaine de kilomètres de Mytilene. Dans le jargon des camps et de la politique européenne migratoire, un hotspot est un centre d’accueil et d’hébergement, ou un centre de transit, qui vise à améliorer l'identification, l’enregistrement et la prise des empreintes digitales des migrants arrivants. Il y en a Italie et en Grèce à ce jour. Régulièrement il est émis la possibilité d’en ouvrir en Libye et en Turquie. Tous les pauvres des pays oubliés sont là : l'Irak, l'Afghanistan, la Syrie, le Congo, le Bangladesh, le Mali et d'autres qu'on ne connaît même plus. Des hommes, des femmes, beaucoup de jeunes enfants et un nouveau né de quelques jours assis et serrés debout pour rejoindre le camp. 

     

  4. Faire le tour à pied de ce qui semble à première vue non pas un centre d'accueil mais un camp de concentration, une prison en plein soleil. Les journalistes sont interdits depuis 2016 et les blancs qui rentrent doivent avoir une autorisation en bonne et dûe forme. Des barbelés et des grillages, parfois des trous, du linge qui sèche. Un grand camp fait de tentes de plastique thermoformé, de bâches, de citernes d'eau et de containers. Des containers empilés comme des blocs de Lego dans lesquelles on parque plusieurs dizaines de jeunes hommes séparés selon leur couleur de peau. D'un côté les noirs, de l'autre les arabes. Un camp mal entretenu, sale, encombré, en pente et en plein cagnard.

  5. Découvrir, en bordure du camp, dans les oliviers, des grandes bâches du HCR, des tentes Quechua et des constructions de bric et de broc. Un campement pseudo sauvage, une jungle tolérée, un bidonville imposé par la saturation des camps officiels. Le camp de Moria est trop petit pour accueillir le millier de migrants qui arrive encore chaque mois sur l'île de Lesbos. Alors les derniers arrivés se sont mis, à l'écart, juste à côté, dans cette zone grise surnommée l'oliveraie. Ils seraient près de 2000 à vivre là.

  6. S'abrutir avec le bruit et la saleté. À l'intérieur du camp, un quartier pour les hommes, un quartier pour les mineurs, un quartier pour les femmes et les familles et une prison. Des douches, des toilettes et des points de distribution mais surtout, comme dans tous les camps d'Europe, des queues interminables, des heures d'attente, des centres médicaux sous-dimensionnés, de l'eau coupée régulièrement pour éviter les douches trop longues et un litre d'eau par jour par personne. Et surtout tout ce que le désespoir et la misère favorisent : l'exploitation, la traite, les violences sexuelles, la prostitution et la violence gratuite.

  7. Ecouter Thobias, Jonathan, Flamme, Ali et les autres. Thobias rêve de retrouver sa mère, Jonathan de travailler. Flamme fuit la torture et la mort promises aux militants des droits de l’homme, Ali les bombardements et l’islam intégriste. Thobias a rêvé de partir toute son adolescence, Jonathan n’a pas trop réfléchi, Flamme n’aurait jamais imaginé vivre cela, Ali regrette le luxe de sa vie d’avant. Des histoires différentes sans d’autre point commun que celui d’avoir survécu à la traversée de la mer Egée. Et la conviction qu’ils partagent que cette épreuve est nécessaire, « ceux qui ne deviennent pas fous ou ne se foutent pas en l’air en sortent grandi... c’est comme une épreuve de passage qui nous est imposée » se rassure Thobias.

  8. Se baigner tous ensemble pour se réconcilier avec l’eau et la mer. Quitte à être bloqué sur une île autant profiter. « Lorsque la mer ne tue pas, elle détend et apaise… » essaie de se convaincre Flamme à qui son psychologue lui conseille de sortir et de s’occuper pour arrêter de ressasser les horreurs subies et vues.

  9. Rouler vers le nord de l'île de l'ouest à l'est, de Molivos à Smala Mineas, le long des plages, des criques et des rochers. Le long de ce qui est connu pour être l'endroit où les bateaux abordent ou sont secourus. Si en 2015, les bateaux arrivaient par dizaines et en plein jour, dorénavant les bateaux sont plus discrets et accostent de nuit. Les bateaux du port de Mytilène surveillent à la nuit tombée les eaux, soutenus par des associations locales. La journée ce n'est qu'une route de terre, des jolies criques, des petits galets colorés, de l'eau transparente et chaude dans laquelle, parfois, des familles et enfants se baignent. De temps à autre, un port de pêche digne d'une carte postale, un petit restaurant de bord de mer et de poissons grillés et un air de paradis préservé.

  10. Apprendre par Twitter que 200 personnes sont arrivés tôt, en pleine nuit, sur 6 bateaux différents dont 3 ont accostés là où les touristes buvaient un café frappé quelques heures plus tard. Rien n'était alors visible, ni bateau échoué, ni vêtement, ni sac, aucune trace. Rien de ce qui témoignerait d’une partie de la réalité migratoire européenne. Rien qui pourrait interroger les citoyens européens sur les ratés d'une politique de coordination et de prise en charge inexistante. Ces hommes, ces femmes et ces enfants ont disparu. Les vêtements et les gilets de sauvetage ont été ramassés. Les bateaux ont disparus. Les soulagements et leurs espoirs aussi. Les eaux turquoises et les plages photogéniques ont été nettoyées pour faire croire aux curieux que la solution est maîtrisée et aux touristes que les migrants sont un mythe.

  11. Admettre que, par la force de la méprise, les morts n’existent pas. Comme en Italie, les cimetières sont trop petits pour accueillir les corps récupérés sur les plages. Dès 2015, le petit cimetière de Mytilène n’a pu accueillir tous les corps. A Kato Tritos, un champ d’oliviers a été mis à disposition d’un étudiant en philosophie pour que les corps des naufragés musulmans soient enterrés selon le rite musulman. L’endroit n’est ni indiqué sur les cartes, ni sur la route. Il faut le chercher, le guetter, le pister. Les habitants du village ne veulent rien dire. Ali, un exilé pakistanais, connaît la route : « pour entrer, c'est en passant par dessus le grillage qui délimite le champ, mais c’est illégal… »  Au détour d’un chemin de terre, caché derrière des grandes herbes sèches, des monticules de terre et des dalles de marbre blanc. Une date, un âge et la mention Agnosto pour “inconnu” et le sexe du corps. Plus rarement, un nom lorsque le corps a pu être identifié ou reconnu par sa famille.

  12. Les fantômes de l’Europe sont là. Les autres sont au fond de la mer. Oubliés, disparus, invisibles, comme les vivants qu’on enferme dans des camps, à l’abri des regards.

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