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Une semaine à Idomeni (Grèce)

Partir une semaine à Idomeni pour se poser les bonnes questions. D'un côté la Syrie, l'Irak, l'Iran ou l'Afghanistan... de l'autre Calais, La Chapelle, l'Allemagne ou la Suède. Et au milieu la Grèce et la Turquie. Partir une semaine pour vivre au rythme des migrants, des volontaires et de l'attente. Revenir sans trouver les mots. Juste des photos et des légendes. Dans l'ordre des prises de vue.
  1. Idomeni, il y a deux ans, était un village frontalier de 500 âmes entre la Grèce et la Macédoine. Aujourd'hui près de 10000 migrants de Syrie, Afghanistan, Irak et Iran y survivent.

  2. Si tout le monde en parle depuis seulement quelques mois, la présence des migrants et l’existence de la route est une réalité pour les gens du coin qui sont plutôt attentifs aux personnes. Maria, tenancière d’une auberge dans la région : “Dites à des volontaires de venir, on a besoin de monde, de soutien. Des volontaires en plus oui, mais pas de migrants en plus. Qu’on essaie de s’occuper de ceux là.”

  3. Le quotidien d’Idomeni est fait de survie, de bricolages et d’attentes. Et de souvenirs ressassés. Si les enfants dessinent l’horreur, les ados surfent sur Facebook et regardent en boucle les photos du passé.

  4. Trouver du bois et le rapporter. Les enfants s’occupent comme ils peuvent. De rares vont à “l’école” au centre culturel d’Idomeni construit au milieu du bidonville.

  5. Rester présentable et digne. Quitte à perdre sa pudeur et son intimité.

  6. Gagner quelques euros pour éviter d'être dépendant des autres. Chacun son business : vente de cigarettes importées de Macédoine, louer des prises de courant, faire des sandwichs, couper les cheveux… Le gain sert à survivre, améliorer l’ordinaire des distributions ou économiser pour passer.

  7. L’heure du thé.

    A ma question, qu’est-ce qui est plus difficile on me répond le plus souvent : “quand est ce que la frontière va ouvrir ?”

  8. A quelques kilomètres d’Idomeni, à Evzoni, le Camp Hara.

    C’est ici que les personnes passent souvent leur dernière nuit avant de tenter de rejoindre la Macédoine avec l’aide de passeurs. Compter plusieurs milliers d’euros pour traverser à pied avec le risque de se faire arrêter par la police, raquetter et renvoyer en Grèce.

  9.  Mettre ses plus belles chaussures pour tenter une 5ème traversée.

  10. Vérifier la route et imaginer l'impossible.

    La famille W., 4 adultes et 6 enfants, a déjà essayé de traverser plusieurs fois. Sans passeur. Ils tenteraient bien via l’Albanie mais ils ont peur. Le père refuse de fumer une cigarette. “En Syrie, si je fumais Daesh coupait les doigts, donc j’ai arrêté”. Le fils aîné, tatoué, se plaint de Daesh et nous montre des photos de décapitation en souriant. Discours appris par coeur ou exutoire pour survivre ?

  11.  “Le plus difficile c'est d'attendre toute la journée. Nous faisons la queue pour le médecin, pour manger, pour boire un thé, pour avoir de l’eau, pour aller aux toilettes. Nous faisons la queue et nous attendons. Attendre le vide. Nous n'attendons même plus l'espoir."

  12. Pour vider Idomeni, les familles se voient proposer d’intégrer un camp officiel, composé le plus souvent de tentes et gardé par l’armée. Si certains acceptent, beaucoup reviennent à Idomeni.

  13. Dans ces camps, il est parfois interdit de cuisiner, donc les femmes passent le mur pour cuisiner derrière. Il n’y a aussi ni wifi ni prise pour recharger les téléphones. Pourtant toute la démarche d’enregistrement des migrants est conditionnée à un rendez-vous à prendre par Skype.

  14. Recharger les batteries et rester connecter avec les siens d'un côté ou de l'autre de la frontière. Recharger aussi les cigarettes éléctroniques et les lampes pour la nuit.

  15. Recharger les batteries au soleil aussi. Mais les surveiller. Car tout a de la valeur.

  16.  Vivre, en famille, dans un compartiment, dans un train. Quand il pleuvait c’était un luxe, avec les chaleurs qui arrivent, ça se transforme en four.

  17.  Rester des enfants coûte que coûte et passer des heures à faire voler un cerf-volant.

  18. Vivre dans un wagon à bestiaux et se souvenir de sa maison d'avant.

    S. vit avec ses deux petites soeurs et ses parents dans ce wagon. Depuis 5 ans elle n’est pas allée à l’école, à cause de la guerre. ‘Si elle y va ici sur le camp, nous ne recevons pas la bonne quantité de nourriture ou de vêtements aux distributions car nous devons être avec eux pour avoir une part par personne."

  19.  "Ce n'est pas une table même pas une tasse ce qu'on vous offre. Mais ce n'est pas une vie non plus que nous avons."

  20. Attraper un thé avant les angoisses de la nuit.

    “Nous ne sommes que des chiffres. 10 ou 12 000 c’est la question qui intéresse tout le monde. Qui nous sommes, au final, personne se pose la question.”

  21. Mettre sa plus belle robe, attendre et espérer que la frontière ouvre pour rejoindre son père de l'autre côté. En attendant, M., 5 ans, vit avec ses petits frères de 3 et 18 mois et sa petite soeur de 4 mois. Sa mère, seule, a une petite tente toute jaune. Elle n’a pas vu son père depuis 9 mois. Elle a fait le voyage avec sa maman, juste après la naissance de sa petite soeur.

  22. Trouver de l'argent pour payer qui de droit et poursuivre la route... Aux risques de tout perdre et recommencer à la case départ. La boutique Western Union a ouvert il y a 3 mois, juste en face du café du village qui accueille des dizaines de migrants autour d’une dizaine de prises de courant, d’un Pepsi partagé avec 10 pailles et d'un wifi gratuit.

  23. A l'heure du réveil

     “Je suis enceinte. Le plus terrible pour moi est d’imaginer que je puisse accoucher ici.”

  24. Faire des couronnes de fleurs et essayer de rester féminine.

    Certaines jeunes filles sont très apprêtées, coiffées, maquillées, manucurées. D’autres ont les cheveux sales, à peine démêlés, et sont habillées d’un jogging poussiéreux. Toutes, comme les hommes, sont contraintes de vivre ensemble, côte à côte. Le garagiste à côté du doyen d’université, le médecin à côté de la racaille, le paysan à côté de la mère célibataire, le jeune couple à côté de la famille nombreuse, l’Irakien à côté de l’Afghan, le Kurde à côté du Syrien.

  25. Un restaurant.

    "Le plus difficile c'est de faire la queue pour 15 macaronis. Et manger ces 15 macaronis tous les jours. Tout le reste est du luxe."

  26. Laver son linge.

  27. Faire sécher le linge et le faire resécher après la pluie.

    Plutôt que d’intimider les migrants, la police harcèle les volontaires et selon l’humeur empêche l’acheminement des bananes pour la distribution quotidienne ou des gobelets pour la distribution du thé. L’angoisse de tous est que les autorités décident de couper l’eau pour contraindre les migrants à rejoindre les camps officiels.

  28. Eko camp, au sud d'Idomeni.

    Le camp Eko au sud d’Idomeni est presque agréable. Installé sur une aire d’autoroute, il y a assez de douches, de toilettes et plusieurs volontaires associatifs. Le magasin de l’autoroute est resté ouvert et s’est adapté. Il vend désormais des butagaz, des crocks, des sacs de couchage, des polaires, des couches et des boîtes de conserve, en plus des traditionnels sandwichs grecs et crèmes glacées.

  29. Rester des enfants et apprendre les couleurs avec les volontaires espagnols, allemands, anglais, danois ou hongrois.

  30. Eko Camp, comme à Idomeni, les volontaires, souvent amateurs et indépendants, font un travail titanesque. Ils ont par exemple créer un info bus qui stationne dans les bidonvilles de la région pour expliquer les démarches de demande d'asile, de regroupement familial ou de relocalisation. Des démarches qui peuvent prendre plusieurs mois sans garantie de résultat. 

  31.  Découvrir un artiste caché, "si tu ne fais rien, tu fais la queue pour tout toute la journée et tu deviens fou. Alors je suis volontaire pour contrôler les lignes d'attente à la tente Solidaritea, lui sculpte les barbelés de la frontière. Avant j’étais prof à la fac.”

  32.  Garder l'espoir, coûte que coûte. "On s'est marié y'a 3 mois, c'est encore un peu notre voyage de noce..."

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