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Lampedusa, journal photographique d'un été ordinaire.

Je pensais voir la défaite de l'Europe, j'ai découvert la promesse de l'avenir. Lampedusa est une scène où se joue une pièce de théâtre absurde. Dans cette vaste mise en scène hypocrite, les plus chanceux s'en sortent. Une logique de soupape pour tenir une politique inapplicable.
  1. Lampedusa est un petit rocher battu par les vents salés et frappé par un soleil de plomb. 5000 habitants en basse saison. En été, l’île s’anime, les criques et les eaux turquoises sont envahis par les touristes italiens.

  2. Lampedusa c'est aussi un court moment de répit pour des milliers d’hommes, de femmes et d'enfants récupérés en mer depuis 15 ans. Des êtres qui traversent la Méditerranée depuis la Libye et appellent au secours au téléphone satellitaire quand ils peuvent. Des humains récupérés par la Guardia civil, les bateaux des ONG ou tout simplement les pêcheurs ou les cargos qui traversent la Méditerranée. À peine débarqués au port, que les plus fragiles sont emmenés en Sicile ou sur le continent quand les autres rejoignent un hotspot caché dans les terres.

  3. On se retrouve au cimetière. Au milieu des monuments des familles de l'île, un carré, pour ceux qui ont tenté l'impossible et qui ont échoué. Quelques croix de bois de barques et une plus grande. Dans un coin, un écriteau avec cette citation de Cesare Pavese : “Je ne sais pas quel monde s'étend au-delà de cette mer, mais chaque mer a un autre rivage, et j'y aborderai."

  4. Les migrants ne sont pas un phénomène récent pour Lampedusa. Ils font partis de l'histoire de l'île depuis des années, même si ce n'est pas un sujet au quotidien. Les unes des journaux des dernières années ont porté préjudice à l'île en la réduisant à un point d'arrivée pour les milliers de migrants qui tentent leur chance en Europe tous les ans. Le tourisme a ralenti en 2010, après les révolutions arabes. Sans touriste, l’île est vouée à une mort lente.

  5. Abou, Amin et leurs amis visaient l'Europe via l’Italie, sans savoir qu'ils arriveraient à Lampedusa. Ils viennent de Côte d'Ivoire, du Soudan, de Somalie et d'Erythrée. Adossés à la balustrade qui surplombe le port, ils essaient de se souvenir par où ils sont arrivés. Dans leur rafiot, ils n'avaient  qu'une boussole pour s’orienter.

  6. Jean Mermoz est grand, musclé et d’un noir ébène. Il raconte sa vie sans attendre les questions, comme s’il voulait que les gens sachent. À tout prix. Comme pour partager ses cauchemars. Il parle d'une voix monocorde. “En Libye, c'est l’enfer. La police libyenne, c'est le diable. Nous on voulait aller au Maroc pour travailler. La voiture qui devait nous emmener nous a déposés quelque part. On ne savait pas où on était. Quand on posait des questions, on se faisait taper. Quand on s’asseyait, on se faisait taper. Tout de suite la police nous a arrêté et nous a mis en prison. En prison ils te tapent tout le temps et ils te mettent des fils électriques pour t’électrocuter. Devant nous, ils ont mis de l'électricité à une femme enceinte qui est morte, à nos pieds. Ils appellent ta famille et ils demandent qu'ils paient 400000 francs CFA. Nos familles ne pouvaient pas payer. On est arrivé à trois et notre pote est mort là bas. Ils ont tapé plus fort le jour où ils ont su que sa famille ne payerait pas. On est resté 5 mois en prison. Un jour un arabe a payé pour nous faire sortir. On est sorti et on a travaillé pour lui, pendant 4 mois, pour rembourser. Et puis un matin on a eu un bon repas et on s'est endormi. On s'est réveillé on était sur un bateau au milieu de la mer. Ils ont dû nous droguer car on ne s’est rendu compte de rien.

  7. Pour Amin comme pour les habitants de l'île, Lampedusa est un leurre. Un mirage  qui porte les stigmates de leurs histoires. Les unes des journaux qui titrent Lampedusa cachent le reste. L'île cache le cimetière marin que la France et l’Europe créent dans la mer Méditerranée avec une politique migratoire absurde et violente.

  8. A 18 heures, le centre devient piéton et les échoppes sortent les souvenirs à l’effigie de la tortue, animal de l’île.

  9. JohnWest, Djibril, Abou et Tony sont mineurs. A 18 heures, ils font le mur pour regarder les touristes et se connecter à Facebook chez Papanino, qui tient une boutique à la mémoire de l’île au bout de la Via Roma. Leurs histoires s'entremêlent lorsqu'ils racontent leur route jusqu'à l'Europe. “ Ton passeur tu le choisis, parce qu'on te le conseille, parce que d'autres amis sont passés par lui. Tu le contactes par téléphone mais surtout par Facebook…. Après ce n'est que de la chance. Celui qui a de l'argent ou des contacts ou des diplômes ne réussit pas mieux que les autres. C'est la chance qui décide de tout. De ta mort ou de ton passage.”

  10. Quand j'ai vu le pneumatique, je me suis dit que je n'irais jamais dessus, se souvient JohnWest, mais en même temps je priais pour partir car pour rien au monde je ne serais rester en Libye.” Les 4 garçons se retrouvent alors. Ils ne se connaissent pas. Ils vont passer 3 jours et 3 nuits sur ce canot, sans eau ni nourriture. Avec leurs t-shirts pour éponger l’eau qui s'infiltre dans le bateau. “Certains sont tombés, se sont noyés sous nos yeux. Mais on devait tenir. Nous ne sentions ni la faim, ni la soif, tu vois juste ta vie en face.”

  11. Au sud de l’île, les plages sont belles, propres et l’eau transparente. Un petit côté Caraïbe à 1h de Rome.

  12. Vers l’aéroport, la “porte de l’Europe” accueille les migrants et les touristes sur l’île, dont les eaux sont surveillées nuits et jours par Frontex. Seul le bruit des hélicoptères témoigne des arrivées. Lampedusa est en réalité une scène où se joue une pièce de théâtre absurde. Frontex surveille une frontière qui n'existe que pour être franchie, les exactions libyennes sont sues et connues de tous, et les migrants qui ne devraient pas sortir, se promènent en ville. Dans cette vaste mise en scène hypocrite, les plus chanceux s'en sortent. Une logique de soupape pour tenir une politique inapplicable.

  13. Tony, Mermoz et les autres n'ont jamais entendu parler de Vintimille, Menton, Nice ou La Chapelle. Comme les anglophones n'ont jamais entendu parler de Calais ou de Stalingrad. Ils sont venus pour fuir la violence, la torture, le désespoir, l’intégrisme. Ils sont partis sans savoir où ils iraient. Comme la preuve, s'il en fallait encore que l'appel d'air est un mythe. Ils avancent comme ils peuvent à la recherche d'une vie meilleure.

  14. Ils ne savent pas que la route est encore longue, que certains resteront en Italie que d’autres iront dormir sur les trottoirs de Paris. Ils savent juste qu'ils veulent faire des études, devenir tapissier, mécanicien, pilote d'avion et footballeur.

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