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Au Liban, récit en images d'une marche des travailleuses domestiques

Prisonnières d'un système qui les tient à la merci de leurs employeurs, les employées domestiques sont au Liban confrontées au racisme et à une forme d'esclavage moderne.
  1. Le soleil de midi est écrasant et les rues quasiment désertes en ce dimanche de mai, jour de messe et premier jour du mois sacré du ramadan. Le dimanche étant souvent leur seul jour de congé, c'est cette date qu'ont choisi les employés domestiques, épaulés par plusieurs ONG, pour organiser une marche à travers la capitale et exiger la fin de la kafala, ce système de tutelle-garantie qui les laisse entièrement à la merci de leurs employeurs.

  2. Essentiellement des femmes, les travailleurs domestiques représentent 250 000 personnes, pour un pays qui compte environ six millions d'habitants et 1,3 millions de réfugiés. Elles viennent principalement de Somalie, d'Éthiopie, du Kenya, du Mali, de Côte d'Ivoire, du Togo mais aussi du Bangladesh, des Philippines, d'Indonésie et du Sri Lanka pour toucher un salaire plus élevé que dans leur pays d'origine (entre 150 et 250 dollars par mois tandis que le salaire minimum libanais est de 334 dollars1) avec lequel elles espèrent pouvoir aider leurs familles.

  3. Phénomène en augmentation continue depuis la fin de la guerre, l'emploi domestique s'est accompagné de l'essor d'agences spécialisées qui jouent les intermédiaires entre employeurs libanais et travailleurs étrangers. Le voyage du travailleur depuis son pays d'origine vers le Liban est généralement pris en charge par l'employeur, qui devient alors son tuteur légal aux yeux de l'État libanais. Les frais seront déduits des salaires versés à l'employé, qui remboursera le coût du billet et des formalités administratives au bout de plusieurs mois de travail.

  4. Le Code du travail libanais excluant les employés domestiques, ces derniers voient leurs conditions de travail réglées par un contrat en arabe, inintelligible pour la plupart d'entre eux. En pratique, ce contrat qui prévoit des jours de congé et un maximum de huit heures de travail par jour est rarement respecté. Isolées, endettées, les employées domestiques sont également sous la menace permanente d'une expulsion, la légalité de leur présence au Liban dépendant entièrement du bon vouloir de leurs employeurs, qui peuvent aussi leur interdire de quitter le pays.

  5. Dans ces conditions proches de l'esclavage, confiscation du passeport, journées de travail interminables, absence de congés, traitements dégradants et abus sexuels sont des pratiques courantes et documentées par de nombreuses ONG. D'après un rapport d'Amnesty International paru fin avril, sur 32 employées de maison interrogées dans la région de Beyrouth, dix déclaraient être enfermées au domicile de leur employeur, tandis que vingt-sept d'entre elles s'étaient faites confisquer leur passeport. Six d'entre elles avouaient avoir tenté ou pensé à se suicider, six avaient subi de graves violences physiques et huit subissaient du travail forcé.

  6. Le 9 avril dernier, les images médiatisées de la mort de Zulifa Hassima Tadissou, une employée de maison éthiopienne de Tripoli (ville du nord du Liban, la plus importante après Beyrouth) décédée en chutant du huitième étage de l'immeuble où elle travaillait ont marqué les consciences. Suicide, bousculade ou travail dangereux : si les causes de la mort ne sont pas encore élucidées, les conditions de travail de la jeune femme sont en revanche pointées du doigt.

  7. Ghina Al-Andary est libanaise et travailleuse sociale pour Kafa, une des associations organisatrices de cette marche. Pour elle, le respect des droits des employés de maison ne pourra s'obtenir que par l'égalité des droits. « Ce que nous voulons, ce n'est pas le changement de quelques points de détail dans ce système de kafala (…) ce que nous voulons, c'est que les employées domestiques soient protégées par la loi et bénéficient des droits des travailleurs, car c'est ce qu'elles sont : des travailleurs comme les autres. »

  8. Arrivées à destination dans le parc Hassan Khaled du quartier musulman de Hamra, les manifestantes discutent en écoutant les prises de paroles au micro installé pour l'occasion. « I want to tell the government : we need freedom. Migrant worker is worker ! We are all humans ! » En arabe, en français, en anglais, chacun se succède à la tribune pour faire passer un message d'union.

  9. Ahmed, un jeune syrien de 19 ans croisé dans le cortège, explique qu'il participe à la marche car le problème de la kafala et du racisme ne concernent pas que les employés de maison. « Je suis arrivé au Liban comme réfugié, mais ici je suis devenu esclave. Au travail il n'y a pas de limites, pas de règles. Le patron a toujours raison ».

  10. D'autres femmes évoquent la terrible histoire de Tina, une jeune Togolaise défigurée par son employeur à coup de rouleau à pâtisserie et forcée de continuer à travailler pour lui, faute d'alternative. Aucune procédure n'a pour l'instant été entreprise par la justice libanaise dans cette affaire. « C'est aussi pour elle, et pour toutes les autres que nous sommes là » souffle Rosa, une Ivoirienne au Liban depuis cinq ans. « Nous voulons mobiliser aussi les personnes qui n'ont pas le courage de protester, leur montrer que l'union fait la force ».

  11. Interrogée sur le rapport qu'entretiennent les Libanais à la problématique des abus liés à la Kafala, Ghana Al-Andary répond : « Beaucoup de gens au Liban nous soutiennent, et veulent que cela change. Malheureusement, certaines personnes voient ce combat comme une attaque contre eux, contre le Liban et les Libanais. Pourtant, donner des droits aux étrangers n'en retire aucun aux Libanais. »

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