Musique et politique : Formalisations musicales de pratiques politiques ?

Sans remettre en question l’autonomie (relative) de la musique (par laquelle elle échappe aussi bien, à « droite », à la tour d’ivoire qu’à « gauche » à la pure fonctionnalité « au service de… »), peut-on envi-sager que la musique formalise quelques dimensions de la pensée et de l’activité politiques?
  • Date Le 28 janvier 2017
  • Lieu Ircam (salle Stravinksy) 1, place Igor Stravinsky - 75004 Paris

 

10h-11h15 : Laurent Feneyrou - « Neue Linke et création musicale »

 

 

Après la tentative d’assassinat de Rudi Dutschke et après les incendies criminels des magasins de Francfort en 1968, alors que Hans Werner Henze livre un Radeau de la méduse dont la création est interrompue par l’intervention des forces de l’ordre, Helmut Lachenmann compose Air, musique pour grand orchestre avec percussion soliste, où il est fait usage de pistolets, et Pression, pour un violoncelliste, tout en rédigeant ses premiers développements théoriques sur la notion de refus, non loin de Herbert Marcuse, et sur celle de « musique concrète instrumentale ».

 

Ce corpus est l’objet de notre intervention.

 

 

11h15-12h30 : François Nicolas - « La leçon Barabbas : pourquoi la musique ne saurait formaliser l’antagonisme politique »

 

Il s’agira d’interroger le « et » qui cheville l’intitulé « Musique et politique ». On le fera sous les deux hypothèses suivantes :

 

1.     le réel de cette conjonction est d’être disjonctif ;

 

2.     l’impossible de la musique, qui la disjoint radicalement de la politique, tient à l’impossibilité pour une œuvre musicale de formaliser les contradictions antagoniques, celles-là même qui constituent pourtant la pierre de touche d’une politique réellement existante – comme l’époque actuelle le prouve à loisir, sans contradiction antagonique entre deux politiques (au moins), pas réellement de politique !

 

On examinera, à la lumière de ces hypothèses, différentes œuvres musicales, commençant par le « Barrabas ! » de la Passion selon St Matthieu, continuant par Wagner, Schoenberg, Prokofiev et Darasse-Badiou (Antagonisme, 1964), pour terminer par le final du Requiem de Zimmermann.

 

On verra ainsi que, si la musique ne peut en effet formaliser ce qui « antagonise » réellement deux politiques, elle peut cependant figurer certains affects d’une politique engagée dans un antagonisme donné. Mais figurer n’est pas formaliser !

 

On en déduira que la musique ne saurait formaliser que les contradictions non antagoniques (soit, politiquement, les contradictions dites au sein du peuple).

 

Si formaliser ainsi la composition interne des différents collectifs susceptibles de faire peuple, c’est bien formaliser le cœur même du travail politique émancipateur, cependant l’incapacité de formaliser l’inscription de ces collectifs dans un véritable antagonisme politique fait courir un péril inévitable à cette formalisation : celui d’une simple idéologisation (ou d’un pur « formalisme ») du processus concerné tendant alors, en vérité, à le dépolitiser.

 

On en tirera la conclusion suivante : toute œuvre voulant rendre musicalement justice de quelque politique d’émancipation devra avoir l’intelligence et le courage d’autolimiter son discours.

 

 

 

12h30-14h30 : Pause déjeuner

 

 

 

14h30-15h45 : Mariem Hazmoune - « L’œuvre apolitiquement politique de Luciano Berio »

 

 

Cette communication s’articule autour de deux points.

 

On interroge, en premier lieu, ce qu’est la politique de la musique non-tonale — au delà de la représentation et de la signification, au delà également du langage et du matériau. La musique en tant que somme des rapports, les rapports en tant que finalité, devient son identification relativement tardive en tant qu’art esthétique.

 

En second lieu corolaire, s’interroger sur ce partage du sensible s’illustre par l’affirmation d’une politicité de l’œuvre ôtée de toute praxis de l’art et de tout engagement de l’artiste. C’est par la musique de Luciano Berio que s’y déploierait la manifestation d’une forme possible de cette politicité, celle-là même qui se cristallise dans les œuvres des années 1960, Laborintus II, Passaggio, A-Ronne, etc.

 

Les traverser permettrait ainsi de percevoir deux catégories esthétiques et politiques, l’informel de la répartition d’un matériau musical ressassé, et le commun, corrélat de la co-activité des voix et mise en scène du processus de l’égalité entre ces voix-sujets.

 

 

 

15h45-17h00 : Frederico Lyra - « L’improvisation, ou la fragilité de la forme en musique et en politique. Une lecture à partir de deux aphorismes d’Adorno. »

 

Prenant deux aphorismes d’Adorno comme point de départ, il s’agira de questionner, à partir de la fragilité des formes dans la musique, notamment lorsqu’elle est improvisée, la fragilité actuelle des formes politiques.

 

Notre hypothèse de travail porte sur la question des décisions qu’il faut nécessairement prendre dans les deux pratiques.

 

Nous essayerons par là de trouver des rapports et des analogies entre ces deux pratiques intrinsèquement distantes que sont la musique et la politique.

 

 17h00-18h15 : Vincent Chanson - « Une “sociologie” du matériau musical ? Retour sur la matérialisme adornien »

 

 

Il s’agira dans cette intervention de revenir sur l’idée chez Adorno d’une « sociologie de la musique », telle qu’elle s’est principalement élaborée dans ses travaux d’après-guerre, mais aussi en en retraçant la généalogie jusque dans ses textes des années 1930 (comme l’article « Über Jazz », ses travaux sur Wagner ou encore son essai sur « le fétichisme et la régression de l’écoute »).

 

En nous concentrant sur cette catégorie de « sociologie » ‒ qu’il faut comprendre comme irréductible à toute approche positiviste ‒, notre principal objectif sera en effet celui de réinterroger le statut chez Adorno du modèle de la critique marxienne de l’économie politique qui, en réinvestissant un certain nombre de catégories comme celle de réification, d’abstraction réelle ou d’idéologie, lui permettra d’engager une réflexion sur la notion de « matériau musical » qu’il s’agira d’appréhender comme une matérialité socialement médiatisée ‒ qui de ce fait engagera une pratique de l’interprétation de l’œuvre comprise comme critique immanente à même d’en décrypter la préformation/physiognomonie sociale et matérielle.

 

Une problématique qui permettra à Adorno de reposer à nouveaux frais la question de la portée gnoséologique du matérialisme.

 

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