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KIEV, Olivier VEDRINE au sujet du résultat du referendum des pays-bas

Kiev 8 Avril 2016 - 9h09 - 10h30 heure de Paris Entretien avec Olivier Vedrine, professeur (h.c.) de Kiev International University, conférencier pour la Commission Européenne (2007-2014, membre du réseau Team Europe), Conseiller Ukraine auprès du Président Henri Malosse 2014-2015, au sujet des résultats du referendum des pays bas et de l’Europe en général.
  1. YM:La question qui vient à l’esprit concernant le traité d’association avec l’Ukraine, c’est pourquoi est-ce qu’il faut autant de temps pour qu’il se concrétise?

     

    OV: Un traité d’association tel celui soumis au referendum au Pays-bas ne se fait pas en un jour, dans un premier temps il faut le faire ratifier par l’ensemble des états membres de l’UE. 

    Voila la raison pour laquelle il n’a pas pu être signé déjà au moment de la révolution, l’UE n’a pas les moyens de réagir dans l’urgence et pour cause  c’est une démocratie, avec toutes les lourdeurs d’une vraie démocratie.

    On ne peut pas lui reprocher son fonctionnement à ce niveau la.

    Il faut du temps donc mais sur les 28 pays, 27 se sont déjà prononcer positivement pour l’accord d’association UE-Ukraine.

    Il faut relativiser l’importance d’un referendum qui en outre affiche un taux de participation très faible.Qu’est ce que signifie les 61% de 30% de participation d’un état membre face a plus de cinq cent millions de citoyens de l’Union Européenne?

    La participation de tous c’est le processus démocratique, cela produit une lenteur mais c’est aussi ce qui fait la force d’une démocratie sur les états qui vivent en dictature sous les directives d’un seul homme.

    L’Europe n’est pas une dictature avec un seul chef qui décide pour tous.

     

    YM : Le peuple est il contre l’Europe?

     

    Les députés des parlements des états membres de l’UE sont élus par les peuples, les parlements se prononcent pour les accords au nom des citoyens donc si les gens ne voulaient pas de députés pro-européens, pourquoi  ont-ils donc votés pour eux?

    La prochaine fois il n’auront qu’a voter pour des députés anti-européens qui voient en Poutine le futur chef qui sauvera l’Europe...

    Il y a ici un paradoxe !

    Ce paradoxe est alimenté par les médias qui manquent de professionnalisme et de recul sur les événements,

    Le referendum fonctionne quand les hommes qui gouvernent sont capables de rassembler les citoyens.

    Par ailleurs et c’est très important, je vois deux sortes d’Euro-sceptiques.

    Le mot est utilisé par les médias de façon ambiguë et nous ne savons pas si c’est conscient mais cela pose question.

    On peut avoir un esprit critique (de l’esprit des lumières), citoyen et sur la base d’un constat, demander des reformes qui vont dans le sens de l’intérêt général, et en Europe l’intérêt des peuples et des citoyens c’est que se fasse réellement l’Europe politique et sociale. 

    Il y a aussi la personne qui est anti-UE qui réclame la destruction de l’Union et prône le repli nationaliste.

    La crise des migrants permet aux anti-UE de remettre en cause l’espace Schengen et la libre circulation des individus.

    C’est une aberration !

    Nous sommes plus de 500 millions de citoyens et nous ne pourrions pas accueillir quelques millions de personnes provisoirement, le temps que les conflits se terminent?

    Est-ce qu’il faut refuser des innocents qui fuient les guerres et les dictatures a cause d’une poignée de terroristes? Ce refus d’hospitalité serait une victoire donnée aux terroristes !

    On ne peut pas mettre tout le monde dans le même bateau si j’ose dire.

    Nos valeurs nous obligent a les recevoir.

    Mais pour revenir sur l’ambiguïté autour du mot Euro-sceptique, nous voyons qu’il  renferme donc des hommes qui n’ont pas du tout les mêmes valeurs.

    Actuellement on peut dire qu’il y a une grande majorité d’Euro sceptiques, c’est a dire des citoyens qui ne sont pas satisfaits de l’UE actuelle et veulent l’améliorer et pas la détruire, peu de gens sont satisfaits du fonctionnement de l’UE avec ses structures actuelles cela ne signifie pas qu’ils veulent détruire l’UE, ils veulent la reformer.

    Dans ce cas je suis donc un Euro-sceptique car je suis pour des reformes dans l’Union Européenne, je pense que l’Europe est toujours en construction, qu’elle a dérogé par rapport au projet des pères fondateurs qui voulaient les Etats-Unis d’Europe et garantir la paix sociale en Europe.

    L’Europe politique n’existe pas encore a cause du souverainisme étriqué de la classe politique actuelle .Nous avons construit l’Europe économique mais cela est insuffisant.

    La crise actuelle est grave mais ne frappe pas tout le monde.Pour l’élite,  tout va bien mais quand elle sera elle même touchée, ce qui ne va pas tarder, tout le monde aura envie de cette Europe politique et sociale des fondateurs.

    Les peuples ont les chefs qu’ils méritent. 

    A eux d’exiger plus de social, c’est ce qui s’est passé ici en Ukraine et de ce point de vue, les Ukrainiens au moins, savent ce qu’ils veulent: plus de liberté, plus d’économie sans corruption, plus de démocratie.

     

    YM: Que penser du rôle de la presse ?

     

    OV: Aujourd’hui les journalistes, les organes de presse, font clairement le jeu des populistes avec leurs constats micros-logiques.

    Je pense que les médias manquent de relativisme particulièrement sur l’Europe mais aussi dans beaucoup d’autres domaines.Certains l’expliquent par le fait qu’ils sont dépendants des grands groupes financiers, ce qui n’est pas faux mais c’est aussi un problème de libre arbitre et un manque de professionnalisme.Peut être aussi que cette fascination pour l’extreme droite est le résultat pour certains d’entre eux d’un fantasme que la psychanalyse pourrait expliquer.

    En tout cas, nous n’entendons pas parler du fait que l’Union Européenne est la première puissance économique du monde.

    Personne ne parle du résultat catastrophique de l’économie de la Russie qui affiche un GDP (gross domestic product) de 2,86% par rapport au GDP mondial (chiffres de 2013).

    Poutine n’a pas d’idées, il veut rester au pouvoir pour continuer a s’enrichir.C’est parce que nous n’avons pas d’Europe politique avec une diplomatie et une armée communes qu’il peut se placer en Syrie ou en Ukraine comme il le fait. En Syrie il a déployé 5000 hommes et ses bombardiers, c’est le prix qu’il a payé pour faire son show mais qui va payer l’addition? 

    Personne ne parle du fait que la Russie a créé très récemment une Garde Nationale pour faire marcher au pas les états membres de la Federation de Russie et ses peuples.Une Garde Nationale avec des pouvoirs d’arrestations et d’exécution qui font penser a la SS d’Hitler.Il faut rappeler aussi le fonctionnement de la Federation de Russie.

    L’Europe prend 1% du budget des états membres, la Federation de Russie avec son centre Moscou capte jusque 80% des richesses de la Sibérie alors que la Sibérie a besoin de développement. Les pros-Poutine vont dire oui mais la Sibérie et la Russie sont vastes, nous ne pouvons pas tout developper. Le Canada aussi est un grand espace et il est arrivé a se développer.

    Tous les Etats de la Fédération de Russie sont gérés par le centre et ont perdu leur autonomie.

    Je laisse chacun imaginer ce que serait une Europe dirigée par Poutine.

     

    YM: L'Europe joue-t-elle un rôle positif dans le quotidien des Français?

     

    OV:La France, notamment dans l’agriculture, bénéficie très largement des fonds Européens, ce qui lui a d’ailleurs été reproché par d’autres états membres.

    D’autres projets, d’infrastructures ont aussi bénéficié du soutien de l’Europe. La France a beaucoup plus reçu que donné.

    La majorité des élus oublient de parler de cette réalité.En revanche quand les agriculteurs viennent manifester, les élites politiques quand elles peuvent mettre la responsabilité sur le dos de l’Europe, ne s’en privent pas.

    L’ultra-Libéralisme , c’est la faute de Bruxelles.

    Mais cette Europe sociale qui nous interdit de la proposer? Personne !

    Oui l’Europe n’est pas assez sociale mais il n’y a pas de volonté politique.Il n’y aura pas de construction Européenne sans une Europe sociale.C’est la gauche qui a laissé tomber ce chantier et cela a crée un boulevard pour les extrêmes.

    La classe politique a laisse tombé l’Europe sociale mais pourquoi les médias se sentent-ils obligés de raconter des conneries?

    Le front National en nombre d’électeurs fait moins qu’en 2002.

    Ils font de l’extreme droite une force politique majeure mais c’est absolument faux, ils n’ont remporté aucune région.

    Il n’y a pas à tomber dans la propagande républicaine mais il faut écrire du vrai.

     

    YM:Vous vivez a Kiev, comment les Ukrainiens ont ils réagis aux résultats du referendum et a l’implication de Porochenko dans l’affaire des Panama Papers?

     

    OV:L’opinion publique n’est ni affectée, ni inquiétée par le résultat du referendum , elle sait ce quelle veut. Ils sont en train de créer quelque chose de nouveau.La révolution  continue, les Ukrainiens veulent finir ce qu’ils ont commencé.Ils ont le chantier de la corruption et l’affaire des panama papers est la pour nous informer que nous avons aussi beaucoup a faire chez nous dans l’UE pour devenir exemplaire.

     

    YM: Vous étiez là dès le début de la révolution. Qu’est ce que vous avez retenu de cette expérience?

     

    OV: Je dois beaucoup a l’Ukraine et a Maidan dans ma transformation en «animal politique ». A mon niveau personnel, cette expérience m’a permis de changer mon existence positivement, c’est une expérience incroyable et cette révolution s’inscrira dans l’histoire de l’Union Européenne.

     

  2. Kiev, 07.2014, Olivier Vedrine, hotel intercontinental de Kiev

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