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Plaidoyer pour une définition de la gauche

Il est de la politique comme pour beaucoup d’autres sujets, accords et désaccords ne signifient rien sans la définition des concepts. Les philosophes le savent bien, eux qui n’osent pas formuler une idée sans en avoir défini les mots qui la compose. Mais pourquoi alors accordons nous si peu d’importance à la définition d’un concept aussi répendu dans l’espace politique que celui de « gauche » ?
  1. Il est de la politique comme pour beaucoup d’autres sujets, accords et désaccords ne signifient rien sans la définition des concepts. Les philosophes le savent bien, eux qui n’osent pas formuler une idée sans en avoir défini les mots qui la compose. Mais pourquoi alors accordons nous si peu d’importance à la définition d’un concept aussi répendu dans l’espace politique que celui de « gauche » ?

    Pour qui n’a jamais entendu parler de droite ni de gauche, le Larousse rappelle la manière la plus simple (quoique non recommandée par l’auteur de cet article) de les définir. « Se dit [de gauche] toute partie du corps qui, pour un individu, est située du côté de son cœur. » Cet énoncé ne pourrait être plus trompeur en ce qui concerne la politique. La droite s’est en effet bien gardé de laisser à la gauche le « monopole du cœur » et pour elle, la meilleure manière de prouver sa compassion au sort du pauvre c’est de lui distribuer de quoi survivre (tout en l’accablant par sa politique et son discours). À gauche au contraire, la charité institutionnalisé (et non pas privée) a toujours été refusée au motif qu’elle ne contribue pas à l’émancipation du plus pauvre mais elle le maintient dans une position subalterne. C'est que nous prétendons à une toute autre ambition que la subsistance !

    Frédéric Lordon en propose une définition1 : « Égalité et démocratie vraie, voilà l’idée qu’est la gauche. [...] C’est une situation par rapport au capital. Être de gauche, c’est se situer d’une certaine manière vis-à-vis du capital. Et plus exactement d’une manière qui, ayant posé l’idée d’égalité et de démocratie vraie, ayant reconnu que le capital est une tyrannie potentielle et que l’idée n’a aucune chance d’y prendre quelque réalité, en tire la conséquence que sa politique consiste en le refus de la souveraineté du capital. Ne pas laisser le capital régner, voilà ce qu’est être de gauche ».

    Égalité, dit la gauche, car le système capitaliste est fondamentalement inégalitaire et le creusement des inégalités voué à ne jamais s’arrêter s’il n’est pas régulé. Démocratie vraie, car elle a appris depuis le XXe siècle que l’idéal égalitaire sans idéal démocratique peut aussi se transformer en totalitarisme.

    Le capital conçu « comme logique générale et comme groupe social », n’a lui d’autre volonté que celle de s’étendre et menace à la fois l’égalité et la démocratie (le capital n’a que faire des choix démocratiques). Le refus de la souveraineté du capital qui en découle est donc vu comme un moyen de parvenir aux deux objectifs cités plus haut. Mais qu’on se rassure, il n’y a pas que les soviets2 pour combattre avec autant de virulence le capital car François Hollande, dans une allocution restée célèbre confiait : « Mon adversaire, mon véritable adversaire, […] c’est le monde de la finance ». Il était à l’époque permis de douter de la bonne foi de ce propos (on sait par ailleurs ce qu’il en a été). Il n’en reste pas moins qu’il a mobilisé les électeurs en masse qui y ont vu l’espoir d’une société qui briderai le capital. Et c’est bien à la lueur des promesses d’un homme politique qui a suscité tant d’espérance, qu’on devine le consensus large, à gauche, d’un refus de la souveraineté du capital.

    Une fois posée la définition, reste à examiner le choix politique proposé par ceux qui se disent de gauche. La question déclenche nécessairement débat puisqu’on peut considérer que le réformisme, en modifiant à la marge la société capitaliste, apporte utilement sa pierre à l’édifice… ou au contraire que, validant implicitement le modèle capitaliste hostile à l’idée de gauche, il doive être combattu. D’un certain conformisme à une révolution armée, on voit que le spectre politique de ceux qui peuvent se revendiquer de gauche est large !

    Néanmoins, il est des prétendants au titre que l’on ne saurait admettre.

    Et notamment Manuel Valls. Le lifting médiatique opéré pendant sa campagne pour faire croire à un homme de gauche (minimas sociaux relevés, fin du 49-3…) ne peut que se fracasser devant le miroir de son bilan. Baisses de charges pour les entreprises, facilitation des licenciements, refus de négocier et affaiblissement des syndicats, brutalité même à l’égard du mouvement social témoignent d’une allégeance à un système de pensée bien différent de celui de la gauche ! Que cet homme puisse encore se revendiquer de gauche avec le soutien aveuglé et complice des médias laisse songeur. Il est à croire que la bien-pensance de beaucoup de journalistes les incite à vouloir voter « de gauche » sans aucunement adhérer aux idées de la gauche3.

    Le sens de cette primaire « de la gauche » est alors pour le moins incertain. Si Hamon et Montebourg ont véritablement pour projet le refus de la souveraineté du capital pourront-ils soutenir Valls contre Mélenchon en cas de victoire à la primaire du premier ? Ils s’y sont pourtant engagé. Engagé à trahir leur action politique car ayant quitté le gouvernement Valls en 2014 ils appelleraient à voter pour lui en 2017. Leur positionnement devient dès lors aussi mouvant que le vote des électeurs.

    De ce point de vu là, le choix politique de Jean-Luc Mélenchon est clair : pas d’alliance honteuse avec Manuel Valls ou quiconque légitimant le bilan du quinquennat de François Hollande. Et que ceux qui concentrent leurs critiques sur sa personne et pas sur son programme se rassurent : le candidat de la France Insoumise n’a pas l’intention de rester à l’Élysée une fois la VIe république adoptée !

    Devant le brouillard suscité par la Belle Alliance Populaire ou des candidats de gauche et du centre vont devoir s’unir au mépris du danger, qu’il est regrettable que le PS n’ait pas déjà sombré ! Car il est permis d’espérer qu’à la décomposition du PS succédera une clarification politique salutaire pour la gauche, avec le rassemblement d’une partie du PS et du Front de Gauche, et le départ assumé du reste du PS vers le centre.

    En attendant, il ne reste que quelques semaines aux électeurs de gauche pour faire et assumer un choix, lequel augure certes des repas de famille moins consensuels qu’il y a 5 ans !

     

    TdC

     

       1 http://www.monde-diplomatique.fr/2014/09/LORDON/50752

     

       2 Au tout début de la révolution russe, des conseils d’ouvriers, de paysans ou de soldats nommés soviets s’étaient formés. Lénine affirmait qu’ils étaient « cent fois plus à gauche » que les bolcheviks.

     

       3 Ce qui expliquerait que même Macron soit qualifié « de gauche » alors que lui-même s’en défend…

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