Portfolio

10ème ANNIVERSAIRE DU DÉCÈS DE L’ABBÉ PIERRE

"LE MIEL N’EST JAMAIS BON DANS UNE SEULE BOUCHE" - La misère mondialisée qui « surgit de partout » est un immense volcan au pied duquel certains voudraient bâtir leurs prospères demeures.
  1.  

    Samedi matin. 8h30. Il fait froid. -2°C ou -5°C en température ressentie comme me l'annonce la météo sur mon téléphone Android. Je suis bien couvert. En haut, un maillot de corps, un sous-pull, un pull-over, une chemise « Timberland » qui a vu bien des hivers rigoureux, une veste en laine d’alpaga achetée il y a près de deux décennies dans un marché de Cusco au Pérou, puis un bonnet et des gants à peine moins anciens. En bas, j'ai ressorti mon bon vieux « Damart » qui sous mon pantalon, remplit toujours à merveille sa fonction. Je marche dans une rue presque déserte et excepté ce léger vent glacial qui accentue la sensation de froid, je suis plutôt bien protégé, au chaud sous les multiples couches de vêtements dont je me suis recouvert. Eux sont là sur les trottoirs, emmitouflés dans des sacs de couchage et des couvertures. Les semblants d'abris qu'offrent les porches des immeubles ne suffisent plus à les « accueillir ». Ils sont là, serrés les uns contre les autres dans de vaines tentatives pour se protéger de ce froid mordant qui ne nous épargne même pas dans nos chambres pourtant chauffées et confortables. Eux ce sont les « migrants ».

    Je porte un gros sac en plastique rempli de quelques habits que je ne porte plus ou bien trop rarement. Comme tous les samedis matins depuis début décembre 2016, je me rends au « Café Solidaire » organisé à l'initiative de leur Curé, par des fidèles de la paroisse Saint-Denis de La Chapelle dans le 18ème arrondissement de Paris. Ils ont, à l'instar de nombreux parisiens, décidés de manifester une compassion active avec ceux qui sont privés de tout, par un « Acte d’Amour Anonyme ». Un « triple A » qu'ils méritent qu'on leur attribue, et qui sur l'échelle de la solidarité, vaut bien plus que celui de toutes les agences de notations dont on nous vante l'expertise à longueur de crise financière. Le « Café Solidaire » offre l'instant d'une courte matinée, un abri chauffé, un petit-déjeuner copieux, fruit de la mobilisation de certains commerçants du quartier et des dons de particuliers, des vêtements provenant de la générosité de ceux qui croient que leur superflu peut devenir essentiel chez celui qui n'a rien, et surtout un espace de rencontres, de discussions et de partage chaleureux ouvert à ceux qui presque toujours, n'ont pour seuls compagnons que la misère, la solitude, le dénuement et le froid.

    « Ce n'est pas possible que nous dormions tranquille pendant qu'ils meurent dehors... ! », disait l’Abbé Pierre, lorsqu'en hiver 1954, il appelait au secours une France qui avait su promptement répondre à son cri de désespoir en faveur des « pauvres ». La nuit dernière comme les autres nuits, je dois reconnaître que je n'ai pas vraiment dormi tranquille. « Vigilance pluies et neige » et « Alerte au grand froid » sont autant de messages de mise en garde qui hantent mon sommeil, comme celui de ces milliers de Français qui improvisent des maraudes pour venir en aide à ceux qui dorment dans nos rues, comme celui des volontaires que je m'apprête à rejoindre en ce samedi matin, ou comme celui de mes amis qui traversent Paris en provenance d'autres arrondissements ou de la proche banlieue, pour venir nous aider à faire de notre « Café Solidaire », un moment de solidarité active.

    Demain dimanche 22 janvier 2017 marquera le 10ème anniversaire du décès de celui qui nous appelait à une « insurrection de la bonté ». « Il faut que ce soir même dans toutes les villes de France, des pancartes s'accrochent où l'on lise ces simples mots : toi qui souffres, qui que tu sois, entres, dors, manges, reprends espoir, ici on t'aime » criait l’Abbé Pierre voilà maintenant soixantaine-trois ans. Que vaut aujourd'hui le « qui que tu sois » de 1954 alors qu'aux laissés-pour-compte et aux sans-abris de nos pays, viennent s'ajouter ceux que nous appelons des « migrants » et qu'il conviendrait pourtant de désigner comme des « fuyants pour une vie meilleure » ? Tous ces citoyens, volontaires anonymes qui offrent assistance aux démunis, ne sont ni des politiciens ni des passeurs. Ils ne portent pas la responsabilité de la présence de « SDF » ou de « migrants » dans les rues de France ou de Navarre. Ils ne portent sur eux que ces pancartes qu'un jeune prêtre les invitait à accrocher lors d'un appel désormais historique de l'hiver 54. Ils ne veulent pas choisir une misère contre une autre, fidèles à cet autre message émouvant d'un Abbé Pierre déjà bien affaibli par l'âge et par ses multiples combats et qui trouvait la force de déclarer le 1er février 1994 sur les ondes de RTL : « Mes amis, réveillons-nous. Assez d'indifférence. C'est la guerre, la guerre de défense contre la misère qui attaque l'univers total des hommes. [...] Ensemble, nous avons à détruire la misère qui agresse la planète entière. Elle surgit de partout. À chacun de nous, à nous tous ensemble, audacieux, sans merci, sans repos, de la vaincre. [...] Il est temps d'agir... [...] Vous les Élus, je vous l'ai tant demandé par paroles et par écrits, et en actes. [...] »

    On fêtait alors le quarantième anniversaire de l'appel de l'hiver 54 comme on fêtera demain le 10ème anniversaire de la disparition de l'illustre fondateur de la Compagnie d’Emmaüs. Les Élus qu'il n'avait cesse d'interpeller, ne manqueront pas de saluer par des formules aussi convenues qu’hypocrites, la mémoire de celui dont ils sont pourtant restés souvent sourds aux demandes. « Beaucoup de municipalités et plus que toutes, celles de certaines grandes villes, trahissent, oui trahissent en refusant leur gîte aux plus faibles. La France ne doit plus laisser de logis vides ni de bureaux vides, ni surtout laisser détruire des lieux habitables sans immédiate nécessité. Commander cela est abominable et peut être criminel. La France doit bâtir immédiatement et pour tous. Elle en a les moyens, l'argent, la technique, la main-d'oeuvre, le sol. [...] ». À force d'accepter l'inacceptable et de tolérer cette misère inadmissible que nos politiques ont fini par intégrer comme résultat inévitable des modèles économiques qu'ils nous proposent, nos sociétés courent le risque d'être emportées par cette même misère à présent mondialisée et qui « migrent » vers des horizons qui lui semblent plus prometteurs.

    Comme le dit un proverbe africain qui a inspiré son titre à un superbe documentaire d’Ali Farka Touré : « LE MIEL N'EST JAMAIS BON DANS UNE SEULE BOUCHE ». Lorsque celui qui l'a récolté le fait goûter au voisinage, ce n'est pas simplement un geste de générosité. En faisant voir par le partage, combien son bien est bon et précieux, le rusé propriétaire travaille à préserver son miel. Autrement dit, il n'y aura pas en France des pauvres qui végètent dans un dénuement de plus en plus oppressant, et des riches qui dorment tranquillement dans leur opulence toujours croissante. De même qu'il n'y aura pas sur la planète, des peuples opprimés vivant dans l'insécurité et la misère, tandis que d'autres sociétés se barricaderaient avec leurs richesses dans la paix et la prospérité. La misère mondialisée qui « surgit de partout » est un immense volcan au pied duquel certains voudraient bâtir leurs prospères demeures. Le magma qui coule dans nos villes et dont nous nous refusons depuis trop longtemps à voir la lave qui pourtant s'infiltre et nous effleure au quotidien, pourrait annoncer des nuées ardentes et des coulées pyroclastiques autrement plus ravageuses pour notre tranquillité. L’Abbé Pierre avait raison. C'est « ensemble [que] nous avons à détruire la misère qui agresse toute notre planète ». Sinon, il est à craindre que ce soit ensemble qu'elle nous emportera tous. Si notre « miel n'est bon [que] dans [notre] seule bouche », alors nul doute que plus jamais nous ne dormirons « tranquille ».

     

    Adedognin ABIMBOLA 

     

     

     

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.