Portfolio

Nous sommes les enfants du cyclone

Deuxième portofolio sur l'ouragan Irma, après les excellents retours sur le premier. Le cyclone bouleverse les repères comme un séisme, une explosion, une guerre... Face à l'aléa, l'événement, mes hésitations entre rendre compte du réel et aller au delà semblent entrer en résonance avec ce que je lis autour de Paris Photos, des préoccupations bien contemporaines.
  1. Dead Hen, day 1, Septembre 2017

    « L'ouragan arrache tout autour de moi

    Et l'ouragan arrache en moi feuilles et paroles futiles »

    Léopold Sedar Senghor.

  2. Grand Case, Septembre 2017

     

    Pendant des heures, la géante Irma s'est penchée sur nous et nous a murmuré sa colère et ce murmure continu, a résonné, des heures durant, en nous comme un hurlement nous déchirant, des tympans jusqu'à l'âme. Et de ces déchirements, a suinté une noire matière d'anciennes blessures, celles qu'on avait jusque là contenues du mieux qu'on pouvait. Nous souffrons.Nous souffrons encore....

  3. Grand Case, Septembre 2017

     

    Notre tort sans doute, vanité, est de croire que l'ouragan, le séisme la catastrophe nous parlent... ces simples soupirs à leur échelle, vacarmes à la notre ne sont que des re-équilibrages, soubresauts, justice d'un ressort qui n'est pas notre... C'est aux Hommes que nous devons demander des comptes. Il n'y pas de leçon à entendre de forces qui nous dépassent et nous risquons de rester en plan avec nos plaies. Finalement il n'est pas de catastrophes naturelles... Il n'en est que d' humaines.

  4. Grand case, Septembre 2017

     

    Une histoire me revient : Au XVII e sicle, le roi Nvita Nkanga du Kongo, dans l'Angola actuel mena la bataille de Mbwila contre les Portugais pour mettre fin au commerce des esclaves. Il perdit la bataille et la vie, dit-on, aux cotés de ses valeureux guerriers, de femmes et d'enfants... Il fut décapité par les Portugais et les survivants furent réduits en esclavage. Depuis pleurs et gémissements hantent ces côtes d'Afrique et l'on entend le chant funèbre  du roi déchu et de ses proches et ce chant donnerait naissance aux ouragans. Légende crée par les esclaves face à la double catastrophe de l'esclavage et des cyclones (inconnus en Afrique de l'Ouest) ? Recomposition récente par des afro américains confrontés aux racisme et à la discrimination contemporaines ? Peu importe... le processus créatif répond au traumatisme... Ainsi naissent mythes, fictions et œuvres d'art

     

  5. Hope Estate , Septembre 2017, Chacun est personnellement impact par le tourisme. Mon fils, au 1er plan  a fait fait la queue 12 heures d'affilée avec sa mère  pour être évacué , en vain.  Moins avions ce jour là du fait de la venue du Président Macron. Ils ont fini par partir le lendemain.

     

    « Quand tout tombe il reste la culture (…) l'Homme nu s'est relevé et la reconstruction a été humaine d'abord » disait Danny Laferrière en 2013, à propos du séisme en Haïti. Et Daniel Maximin ajoute : « Ensemble nous aurons très soif de paroles enracinées, nous allons réveiller en nous la franchise et l'invention des soirs de mortalité ». Photographier, on le sait, c'est écrire avec la lumière.

     

  6. Rendre compte du réel....Légionnaire, Quartier d'Orléans, septembre 2017

  7. The Earth  belongs to the Living, Baie Nettle, September 2017

     

    Artistes, photographes, écrivains, gens de théâtre, musiciens, Sous nos oripeaux, nos beaux atours d'hommes et de femmes éduqués, «civilisés », nos incantations intimes nous secouent comme des danses de Saint Guy. Nous invoquons sans cesse le ban et l'arrière ban de nos divinités et monstres intérieurs et répondons aux sommations du réel extérieur... Tels Legba ou Hermès nous sommes des êtres des carrefours, charrons des entre deux mondes, des chevauchements féconds.

  8. Baie Orientale, Septembre 2017

     

    Cependant, si le temps de macération de la littérature est long, celui du photographe est généralement plus court. Souvent assigné à la capture du réel, de l'événement du moins de l'instant, il ne peut faire l'économie de la frontalité et de la recommandation de Capa d'être au contact « si ta photo n'est pas assez bonne c'est que tu n'étais pas assez près ». pourtant dès cette étape nous sommes connectés avec la culture commune et l'inconscient collectif ? C'est pour cela que les images des catastrophes, les photographies de guerre nous parlent. Elles nous renvoient à toute une iconographie et une symbolique qui sont notre héritage et que nous recyclons sans cesse. Combien des images des photo reporters font appel à l'iconographie chrétienne, combien de pietas, de martyres modernes ? C. G. Jung a aussi montré que l'on puisait dans un fonds plus ancien, païen et intime.

  9. Chevrise, Novembre 2017

     

    Cette tache de transformer nos afflictions en ce que nous pouvons qualifier de beau (malgré tout le coté illusoire de ce terme), il me semble que c'est notre rôle et ce qui distingue nos images du déferlement quotidien sur les réseaux sociaux. Nous contribuons à reconnecter nos contemporains de l'après catastrophe et d'abord nous mêmes, avec les divinités intérieures qui nous meuvent. Nous cousinons, ainsi, entre autres, avec les chamans et les alchimistes.

  10. Morne Valois, Septembre 2017

    Le cyclone nous fait racines : on ne bouge pas du tronc des cases, on laisse passer des arcs-boutés, seule la case peut bouger le raz de marée nous fait rhizomes : herbes et banians couchés sous la lame pour survire sans respirer, bien amarrés au liminaire » (Daniel Maximin, L'Exil et la Genese, L'invention des Desirades )

    De naissance,ou d' adoption, de longue ou fraîche date, que nous le voulions ou non, nous sommes, désormais, « fruits du cyclone », ses enfants.

    Lectures :

    Daniel Maximin, L'île et une nuit, Seuil, 1995.

    Daniel Maximin, L'Exil et la Genese dans l'Invention des Désirades, Présence Africaine, 2000

    Retrouvez mon travail sur Facebook : laurent bayly photographies, Instagram : laurentbayly et mon site www.laurentbayly.com

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