MicheleGurrieri
Photographe, documentariste
Abonné·e de Mediapart

0 Billets

0 Édition

Portfolio 3 juin 2019

MicheleGurrieri
Photographe, documentariste
Abonné·e de Mediapart

Chaque mer a une autre rive: travaux/2

Voyage photographique en Italie, à travers ses gens, ses contradictions, ses paysages, son passé et son présent.

MicheleGurrieri
Photographe, documentariste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  1. Michele Gurrieri. Marché de Ballarò, Palerme

    Ballarò est le marché le plus ancien de Palerme. Ses origines remontent à la période arabo-normande de la ville et il a lieu tous les jours dans le quartier d’Albergheria, en plein centre. Il s’étend entre le corso Tüköry et l’église de Gesù (également appelée " Casa professa ") avec à mi-chemin la piazza Ballarò, son église du Carmine Maggiore et ses quatre télamons portant la belle coupole multicolore. Des centaines d’étals vendent du matin au soir des denrées alimentaires de toutes sortes, fraîches et magnifiques, et les vendeurs, en général plutôt allergiques aux appareils photos, lancent les " abbanniate " (vente à la criée typique de Palerme, où les vendeurs vantent la qualité de leurs produits par des appels chantés) La concentration des personnes et des marchandises est vertigineuse et donne une impression d’effervescence et de dynamisme que j’ai rarement ressenti sur un marché européen.

     

  2. Michele Gurrieri. Marché de Ballarò, Palerme

    Palerme est l’une des rares villes italiennes à avoir encore un centre historique non gentrifié. Ici l’on ressent une très forte cohésion sociale, un sens de la communauté très prononcé et une forte proximité entre les gens, qui passent une bonne partie de leur vie dans la rue. L’espace public n’est pas un lieu anonyme mais le centre névralgique de la culture populaire et de la vie de Palerme, qui se régénèrent depuis des siècles, creuset des diverses cultures qui ont constitué l’identité de cette ville. Bien sûr, Ballarò c’est aussi le chaos, la saleté, les problèmes de trafic et de consommation de drogue ou encore la micro-criminalité. Mais ces dernières années, des progrès substantiels ont eu lieu concernant l’hygiène et l’ordre public, avec l’assainissement de nombreuses décharges à ciel ouvert qui naissaient parmi les gravats. Cette configuration urbaine particulière a des origines historiques : le centre de Palerme, fortement endommagé par les bombardements durant la Seconde Guerre mondiale, ne fut qu’en partie reconstruit. Les administrateurs de l’époque, en accord avec la mafia, préférèrent bâtir de nouveaux quartiers, créant une énorme opération de spéculation immobilière connue sous le nom de " sac de Palerme ".

  3. Michele Gurrieri. Marché de Ballarò, Palerme

    Les anciennes déchetteries à ciel ouvert sont devenues des placettes lilliputiennes dotées de bancs et colorées de peintures murales, comme la piazzetta Ecce homo. Les associations d’habitants, telles que SOS Ballarò par exemple, se battent pour faire vivre le quartier, favoriser l’intégration des populations étrangères, réglementer sans répression la partie du marché dite baratto (troc), où l’on vend de manière illégale, et équiper le quartier de sanitaires publics.

  4. Michele Gurrieri. Marché de Ballarò, Palerme

    Le marché de Ballarò et le centre historique qui l’accueille me semblent être un monument vivant à l’histoire du genre humain, à son intelligence, à ses ressources, à la vie. À Ballarò, j’ai eu l’impression d’assister à quelque chose d’incroyablement vivant, qui se déroulait sous mes yeux, mais qui aurait pu avoir lieu presque de la même manière il y a deux cents, cinq cents ou mille ans.

  5. Michele Gurrieri. Marché de Ballarò, Palerme
  6. Michele Gurrieri. L'atelier du puparo Enzo Mancuso, Palerme

    L’Opera dei Pupi est le théâtre traditionnel de marionnettes du Sud de l’Italie. Il existe trois traditions différentes, celles de Palerme et de Catane, ainsi que celle de Naples désormais disparue. L’origine de ce théâtre est incertaine et sujette à discussions. Le célèbre ethnographe de Palerme Giuseppe Pitrè (1841-1916) fut parmi les premiers à en parler à la fin du XIXe siècle alors que la tradition existait probablement depuis quelques décennies, voire plus d’un siècle. Le goût pour les récits emboîtés et rocambolesques rappelle sans aucun doute l’esthétique baroque. Les thèmes sont les chansons de geste du cycle carolingien, ainsi que " l’Orlando Furioso " de l’Arioste et " l’Orlando Innamorato " de Matteo Maria Boiardo : la défense de la Chrétienté contre la menace sarrasine, l’esprit chevaleresque, le sens de l’honneur, la foi chrétienne, et enfin la femme, créature idéalisée et virginale dont les héros partent à la rescousse.

  7. Michele Gurrieri. L'atelier du puparo Enzo Mancuso, Palerme

    Enzo Mancuso, fils et petit-fils de grands marionnettistes, est le directeur du théâtre Carlo Magno, situé dans le quartier de Borgo vecchio à Palerme, dans une rue excentrée, via Collegio di Santa Maria, non loin du port. Une plaque nous rappelle que dans cette même rue est né l’écrivain et anthropologue Giuseppe Pitrè. Enzo est né en 1974, il a un visage sympathique qui rappelle celui du chanteur Domenico Modugno. On voit qu’il aime beaucoup son métier qu’il exerce à plein temps, mais il m’explique que dans le passé beaucoup de marionnettistes avaient un autre travail et qu’ils ne sillonnaient les provinces siciliennes et produisaient des spectacles sur les places qu’à certaines périodes de l’année. Encore aujourd’hui certaines personnes le font, s’improvisant marionnettistes. Mais lui tient à se définir comme professionnel.

  8. Michele Gurrieri. Le puparo Enzo Mancuso sur les planches du théâtre dei pupi Carlo Magno, Palerme

    Puparo (marionnettiste) est un métier complexe qui implique un large éventail de compétences. Il faut connaître le répertoire par cœur (une très vaste série de canevas à partir desquels le puparo improvise), savoir animer les marionnettes, réciter en utilisant quatre, cinq ou plus de registres vocaux différents, déclamer des versets dans le style solennel de la tradition, produire les sons nécessaires à la narration à l’aide d’une chaussure en bois (qui fonctionne comme une percussion sur le plancher en bois sonorisant les coups d’épée et de poing), mais aussi de petites trompettes, de cloches et de mille autres accessoires cachés dans les petites coulisses exiguës de la scène. Comme si ce n’était pas suffisant, un marionnettiste doit savoir construire et réparer les marionnettes, travaillant le bois, parfois même s’occupant de les peindre ou créant les très élaborées armures en métal souple. Derrière les coulisses, Enzo est assisté par Giovanni, expert marionnettiste, et par un assistant " de coulisse ". Dans la petite salle remplie de bancs colorés, la musique est assurée par un petit piano à cylindres, à manivelle, actionné par l’un des enfants d’Enzo. C’est le début de l’apprentissage du futur puparo, à travers une phase d’observation participative.

  9. Michele Gurrieri. Le magicien Malagigi, théâtre dei pupi Carlo Magno, Palerme

    Enzo suit rigoureusement la tradition. Le spectacle d’aujourd’hui s’appelle " Duel entre Orlando et Rinaldo pour l’amour de la belle Angelica ". Les Chrétiens défendent Paris assiégé par les Sarrasins. Au milieu de cette guerre impitoyable les cousins Orlando et Rinaldo se disputent le cœur d’Angelica. Une intrigue classique, efficace, attirante, à la base de beaucoup d’œuvres du passé et du présent. Un stéréotype en somme, au sens positif du terme, interprété comme un splendide rituel à chaque fois renouvelé par le grand marionnettiste Mancuso.

  10. Michele Gurrieri. Orlando embrasse Angelica, théâtre dei pupi Carlo Magno, Palerme

    Le répertoire de l’Opera dei Pupi a traversé les siècles, mais dans notre société actuelle il faut une intelligence et une élégance particulière pour le jouer avec brio et légèreté, sans tomber dans les pièges idéologiques de la religion, du sexisme et de l’islamophobie. Les clés de cette formidable réussite me semblent être, dans le cas d’Enzo Mancuso, l’humour et l’amour du spectacle, le détachement ironique des valeurs que le répertoire véhicule, et la capacité à allumer dans les yeux des enfants et des adultes une surprise incrédule devant ce monde de fiction qui prend vie devant eux et nous, comme une magie hors du temps.

  11. Michele Gurrieri. Théâtre dei pupi Carlo Magno, Palerme
  12. Michele Gurrieri. Gênes

    Dans le centre de Gênes, à côté de la via del campo, où « du fumier naissent les fleurs », comme le disait la chanson de Fabrizio De André (peut-être la figure majeure de la chanson à texte italienne, 1940-1999. Originaire de Gênes il raconte, dans sa chanson " Via del campo ", le petit monde du ghetto de Gênes), il y a un quartier de ruelles étroites et sombres, qui depuis toujours accueille les communautés les plus marginalisées, celles-là mêmes qui dans presque tous les centres-villes d’Italie et du monde ont été rejetées plus loin. Autrefois ghetto juif puis quartier de prostitution féminine, il se partage aujourd’hui entre la prostitution transsexuelle, les communautés étrangères de foi musulmane et les Génois qui y ont élu domicile. Les ruelles débouchent sur une petite place ornée de plantes et de fleurs, la piazzetta don Gallo, siège de l’association Princesa. Princesa est la voix des travailleuses du sexe du quartier, transsexuelles italiennes et étrangères, qui exercent de manière autonome dans les bassi (habitations d’une ou deux pièces au rez-de-chaussée, dotées d’une seule ouverture donnant directement sur la rue) donnant sur les ruelles. Tout le monde ici garde un souvenir très vif de don Andrea Gallo, important personnage génois décédé en 2013, ami des princesas du ghetto, prêtre de rue et ancien résistant, rebelle et anti-autoritaire, adepte de « l’Évangile selon De André ». Le quartier a divers problèmes de criminalité, mais la présence constante des prostituées dans les rues rassure les habitants. À tel point qu’il y a quelques années, lorsque le maire de Gênes voulut expulser les trans du quartier, tous les habitants se réunirent et signèrent en masse une pétition pour qu’elles restent.

  13. Michele Gurrieri. Rossella, Gênes

    Rossella Bianchi est la présidente de l’association Princesa et l’âme de la petite communauté trans. Née Mario Bianchi à Lucques, en 1942 (et enfin reconnue, depuis 2017, comme Rossella sur ses documents officiels), elle est partie très jeune de sa ville où on la traitait comme un phénomène de foire et a trouvé à Gênes un endroit où exprimer librement son identité. Rossella a écrit plusieurs livres autobiographiques, mais aussi des œuvres de fiction. Elle aime raconter. Elle est fan de Marylin Monroe , de la blondeur et du Brésil, pays où elle se rend chaque hiver depuis trente ans. Elle se souvient des nombreuses amies et collègues tuées par le sida ou par la violence. Elle est heureuse de se sentir encore jeune et pleine d’envie de vivre à son âge. C’est une personne joyeuse et pleine d’énergie.

  14. Michele Gurrieri. Rossella, Gênes

    Voici son histoire, avec ses propres mots : " Tu devais simplement te résigner à la condition d’être un être abject, une nullité. Mais puisque j’avais décidé fermement que c’était mon corps qui devait s’adapter à mon cerveau et pas le contraire, j’ai continué ma route, tout en sachant que la mienne ne serait pas un chemin pentu mais un mur à escalader. Et lorsque j’ai compris que cette société qui m’avait traitée à coups de pied au cul avait de grosses fissures dans lesquelles tu pouvais te glisser, je sais pas ce que vous auriez fait vous, mais voilà ce que j’ai fait : cyniquement, avec détermination, de manière machiavélique, j’ai attrapé cette opportunité et je l’ai exploitée. Terminée la faim. Terminée l’humiliation. Une maison complètement pour moi. La normalité. « Mais le prix à payer » vous me direz, « la perte de la dignité ». « Non, au contraire, une dignité retrouvée » je réponds moi. Quand t’as plus faim, que tu dois pas demander ou faire la manche mais que tu peux acheter, que tu dois pas attendre mais que tu disposes, moi, celle-là, à tort ou à raison, je la considère dignité retrouvée. "

  15. Michele Gurrieri. Ursula, Gênes

    Ursula est napolitaine. Elle vit dans une pièce au rez-de-chaussée avec Roberto et leur chienne Tanya. Quand elle était jeune homme elle faisait partie de l’équipe de football de Salerne. Aujourd’hui elle a 75 ans. Elle semble être une femme heureuse. Elle a une douceur dans la voix et dans ses attitudes qui la font paraître beaucoup plus jeune.

  16. Michele Gurrieri. Ursula, Gênes

    Rossella et Ursula me racontent comment le quartier a changé. Autrefois elles étaient une centaine de transsexuelles, ici dans l’ancien ghetto, à ne travailler que de nuit, car de jour c’étaient les femmes, qui ne voulaient pas de leur concurrence. Maintenant les femmes se sont déplacées dans un autre quartier, à quelques centaines de mètres, à la Maddalena. Et les princesas sont restées en petit nombre, dix, quinze, qui travaillent dans les  bassi donnant sur la rue.

  17. Michele Gurrieri. Ursula et son copain Roberto, Gênes

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

À la Une de Mediapart

Journal — International
Opération « Sauver Sarko » : un diplomate libyen rattrapé par la justice
Un diplomate libyen en lien avec les services secrets français a été mis en examen pour « corruption de personnels judiciaires étrangers ». Il a reconnu avoir servi d’intermédiaire pour essayer d’obtenir la libération d’un des fils de l’ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi dans le but de servir les intérêts de Nicolas Sarkozy.
par Fabrice Arfi, Karl Laske et Antton Rouget
Journal
Grève à la SNCF : la mobilisation des contrôleurs bouscule les syndicats
Après un premier week-end de grève remarqué, les contrôleurs SNCF menacent de remettre le couvert pour les fêtes de fin d’année si la direction n’accède pas à leurs demandes. Parti d’un collectif « apolitique », ce mouvement déborde les organisations syndicales.
par Khedidja Zerouali
Journal — Politique
Au PCF, l’opposition à Fabien Roussel fait entendre sa voix
Après un Conseil national tendu, le projet de la direction du parti communiste pour le prochain congrès n’a obtenu que 58 % des suffrages exprimés. Un appel signé par trente-cinq cadres critique une perte de boussole idéologique. Un événement, dans un parti aux habitudes légitimistes. 
par Mathieu Dejean
Journal — Discriminations
Dans les hôpitaux de Strasbourg, l’aumônerie musulmane a la portion congrue
Les différentes aumôneries des Hôpitaux universitaires de la capitale alsacienne disposent de moyens humains et matériels très disparates, qui laissent le sentiment d’une inégalité de traitement. Côté musulman, l’unique salariée a été privée de son bureau individuel.
par Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Jean-Charles Richard et autres héros du jazz
Sur l’album L’Étoffe des Rêves, le saxophoniste Jean-Charles Richard converse avec le pianiste américain de jazz Marc Copland. La vocaliste Claudia Solal et le violoncelliste Vincent Segal les rejoignent. L’entente des deux leaders, le talent apporté par leurs renforts, façonnent un univers harmonique enchanteur. Et délivre, cet automne, un concert réel comme un songe.
par BRUNO PFEIFFER
Billet de blog
Dominique Blanc porte haut « La douleur » de Marguerite Duras
L’actrice dit vouloir jouer encore et encore ce spectacle, « jusqu’ au bout ». Elle a raison. Ce qu’elle fait, seule en scène, est indescriptible. Thierry Thieû Niang l’accompagne dans ce texte extrême de Marguerite Duras créé sous le direction de Patrice Chéreau il y a bientôt dix ans.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
L’art nous empêche-t-il de construire un monde meilleur ?
L'art peut-il être un outil politique pour surmonter les crises environnementales et sociales que nos sociétés traversent ? A-t-il vraiment le pouvoir de créer de nouveaux récits pour amener une mutation profonde et nécessaire ? Non. Car dans un monde profondément individualiste, l'art est fondamentalement du côté des forces réactionnaires.
par Sébastien Piquemal
Billet de blog
Sans couronne se relever
Au cours de sa formation théâtrale, Suzanne de Baecque répond à un travail d’immersion en s’inscrivant au concours de Miss Poitou-Charentes. Avec Raphaëlle Rousseau pour complice, elle narre son expérience à partir des coulisses, observant ses concurrentes, les racontant pour mieux donner naissance à « Tenir debout », docu-fiction entre rire et larmes, premier spectacle magnifique.
par guillaume lasserre