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Chaque mer a une autre rive: frontières, Lampedusa et Vintimille

Voyage photographique en Italie, à travers ses gens, ses contradictions, ses paysages, son passé et son présent.
  1. Lampedusa fait partie de l’archipel des Pélages, avec Linosa et Lampione. Elle est plus proche de la côte tunisienne que de la Sicile. Pendant des siècles, elle fut un lieu de passage sur les routes des Phéniciens, des Romains et des Arabes. Les Bourbons l’achetèrent à la famille Tomasi di Lampedusa et la colonisèrent avec des habitants provenant de l’île de Pantelleria, puis, lorsque Lampedusa devint partie du Royaume d’Italie, la maison de Savoie en fit un centre de détention que les fascistes utilisèrent ensuite comme camp d’internement pour leurs opposants politiques.

  2. On a beaucoup entendu parler de cette île ces dernières années, dans des articles, des films, des œuvres d’art : une représentation assez répandue dépeint les insulaires comme des personnes gentilles et solidaires avec les migrants qui accostent. Ces derniers sont presque immanquablement représentés comme une masse indistincte, sans voix ni identité, et utilisés avec désinvolture par tout type de démagogie, afin d’obtenir de formidables résultats dans l’opinion des gens et dans les urnes. En allant à Lampedusa, on peut deviner que derrière cette rhétorique dont beaucoup se contentent, se cache une réalité extrêmement complexe, une somme d’individualités, avec chacun son histoire, son parcours, et différentes raisons qui les ont amenés à se retrouver sur l’île.

  3. Lampedusa semble un concentré des conflits et des contradictions de notre temps sur une bande de terre microscopique. Ce qui impressionne par exemple, ce sont les nombres : 12 kilomètres de longueur, 3 de largeur, 20 km2 de superficie, 6000 habitants dont environ 700 personnes parmi les représentants des forces de l’ordre et les militaires, répartis dans cinq casernes, Gendarmerie, Police fiscale, Armée de l’air auxquelles s’ajoute la Police nationale. Huit radars sont installés sur l’île, avec des doublons à cause des différentes stations militaires, ainsi que des modèles de radar qui, dans d’autres zones d’Italie (en Sardaigne par exemple) ont été démantelés suite aux protestations de la population liées aux risques sanitaires et environnementaux. À Lampedusa, ceux-ci ne diminuent pas mais augmentent : trois nouveaux radars ont été installés en 2018.

  4. Ce qui diminue en revanche, ce sont les infrastructures pour les habitants : en 2017, une partie de l’édifice abritant l’une des écoles de Lampedusa a été fermée pour des problèmes de sécurité liés à la structure du bâtiment. Sur l’île, il n’existe en tout et pour tout qu’un dispensaire. Ici on ne peut pas accoucher, il faut aller en Sicile. Pour l’État italien, cette zone marginale semble être un camp pénitentiaire et un avant poste-militaire ; le destin de ses habitants ne semble pas beaucoup compter.

  5. Dans le cimetière de Cala Pisana, il y a deux petits quadrilatères de terre, pleins de croix en bois, de fleurs, ainsi qu’une plaque en marbre portant une citation de Cesare Pavese : " Je ne sais quel monde repose de l’autre côté de cette mer, mais chaque mer a une autre rive, et j’y arriverai. " (Le métier de vivre, 1952).

    Ce sont les fosses communes de migrants jamais identifiés. Et parmi les Lampedusains inhumés ici, nombreux ont été emportés par les flots. À quelques kilomètres du village se dresse le sanctuaire de la Madone de Porto Salvo, lieu important pour l’île et pour ceux qui voyagent en mer, et où, dans le passé, chrétiens et musulmans priaient, vénérant la mère du Christ.

  6. Au cours des dix dernières années sont arrivés à Lampedusa environ 50% des migrants qui ont transité par l’Italie, débarqués ici par la Marine nationale et les ONG qui interceptaient les fameuses embarcations à la dérive, jusqu'à ce que l'offensive anti-ONG initié par le gouvernement centriste Gentiloni et reprise de manière très agressive par le nouveau gouvernement d'extrême droite criminalise toute tentative de secours aux migrants. À partir des années quatre-vingt-dix une série de lois nationales et européennes (loi Martelli de 1990, loi Turco-Napolitano de 1998, loi Bossi-Fini de 2002, Pacchetto Sicurezza de 2017 et naturellement le règlement de Dublin) a obligé des centaines de milliers de personnes à traverser terres et mers pour atteindre l’Italie, risquant de perdre la vie. La perdant très souvent. Les morts se comptent par dizaines de milliers.

  7. Le phénomène est présenté comme une urgence depuis désormais de nombreuses années et génère une énorme circulation d’argent dans les dépenses militaires ainsi que pour les centres de gestion des flux migratoires. Les centres où sont accueillis les migrants ont changé plusieurs fois de nom : Centre de séjour temporaire, Centre d’identification et d’expulsion. Depuis 2015 il s’appellent hotspot. Un hotspot sert à identifier les migrants et leur permettre d’être redirigés vers des centres d’accueil où ils entameront une procédure de demande d’asile.

  8. La durée maximale du séjour dans un hotspot devrait être de 48 heures. À Lampedusa, ils sont nombreux à attendre des semaines, parfois des mois. En décembre 2017, dans le hotspot de Lampedusa, un citoyen tunisien s’est suicidé en signe de protestation, d’autres se sont cousus les lèvres. À cause du règlement de Dublin beaucoup ne veulent pas être identifiés mais y sont obligés. De nombreux cas de maltraitance ont été signalés par plusieurs commissions d’enquête, également sur des mineurs non accompagnés. Cette situation continue, devenant pérenne, devenant normalité. Arriver à Lampedusa nous met face à nos contradictions, à un sentiment d’inadéquation, au sentiment de n’avoir presque rien compris à ce qui se joue ici. Cette île donne l’impression de ne pas se trouver en périphérie, mais bien au centre, d’être l’épicentre même d’une injustice dont nous sommes trop souvent les témoins passifs.

  9. Voici une autre frontière, terrestre, avec la France, avec la partie la plus riche de l’Europe. Un passage obligé pour de nombreux migrants qui veulent rejoindre le Royaume-Uni. Cette frontière aussi est de plus en plus fermée et violente. Ils sont tellement à chercher à passer par les montagnes, à pied, en hiver, affrontant des dangers démesurés. Malgré les promesses de campagne d’Emmanuel Macron, sa politique concernant les flux migratoires est extrêmement violente et la police aux frontières française s’est montrée sans pitié vis-à-vis des migrants qui passent par Vintimille, arrivant dans de nombreux cas jusqu’à enfreindre la loi qui impose d’accueillir dans tous les cas les mineurs non accompagnés. Beaucoup d’entre eux, arrêtés dans les trains à Menton, sont raccompagnés illégalement à la frontière italienne. Les citoyens italiens et français qui essaient d'aider sont criminalisés et persécutés juridiquement, comme c'est arrivé aux " quatre + trois " de Briançon.

  10. À cette hostilité s’est ajoutée récemment l’action absolument illicite du groupe d’extrême-droite Génération Identitaire, qui surveille plus au nord les montagnes du versant français dans le but d’empêcher les migrants qui arrivent à pied, parfois dans la neige et dans des conditions climatiques extrêmes, de pénétrer sur le territoire français. Ceux qui n’arrivent pas à passer ou qui sont renvoyés en Italie par la police aux frontières restent là, à Vintimille. Ils campent le long du fleuve Roya, espérant que le camp ne sera pas évacué ou détruit par une entreprise privée à laquelle la mairie sous-traite les expulsions. À Vintimille il y a de l’intolérance de la part des Italiens. Un groupe de commerçants de la ville s’est réuni pour demander le rétablissement de l’ordre se plaignant du déclin des affaires et du laxisme du maire. Mais il y a aussi beaucoup de solidarité, d’un côté et de l’autre de la frontière des gens apportent de la nourriture et de l’eau aux migrants, d’autres les aident à passer au risque d’être incriminés pour avoir favorisé l’immigration clandestine.

  11. Entre Vintimille et Menton, dans les collines, il existe un chemin de passeurs. Là où autrefois passaient les antifascistes fuyant la dictature ou bien les Italiens qui émigraient à la recherche d’une vie meilleure, transitent maintenant d’autres personnes, laissant derrière elles des traces dans les ruines de quelques maisons. Des fenêtres du hameau abandonné on voit la frontière, qui prend ici la forme d’un sinistre tunnel d’autoroute, tel une bouche monstrueuse vomissant de l’asphalte. Vêtements, chaussures, vestiges du passage de dizaines de personnes, s’entassent dans la poussière et forment des amas crasseux, preuves matérielles de l’injustice.

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