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Chaque mer a une autre rive: dévotions

Voyage photographique en Italie, à travers ses gens, ses contradictions, ses paysages, son passé et son présent.
  1. La Juta dei femminielli (procession des " femminielli ") est une procession religieuse très suivie, qui a lieu chaque année le 2 février à l’occasion de la Chandeleur, à Montevergine près d’Avellino, en Campanie. Le sanctuaire de Montevergine est dédié à la Madone noire, appelée ici Mamma Schiavona et considérée localement comme la protectrice des femminielli. Le culte de Mamma Schiavona présente des analogies très claires avec le culte de Cybèle (divinité phrygienne, appelée Mater Magna par les Romains qui l’accueillirent dans leur Panthéon).

     

  2. La culture populaire napolitaine a toujours offert aux homosexuels un rôle socialement accepté et associé à une identité communément tolérée et même considérée comme un heureux présage. Cette figure a été celle du femminiello, partie intégrante du paysage humain des quartiers populaires de Naples durant de longs siècles, mais désormais disparue. La figure du femminiello, selon plusieurs spécialistes, était liée en particulier à la culture populaire des quartiers espagnols du centre de Naples. Le tremblement de terre de 1980 en a modifié l’aspect et perturbé l’équilibre social, ce qui, ajouté aux facteurs urbains, à l’affirmation et aux revendications des diverses identités LGBTQI, à l’homogénéisation culturelle et à l’intégration progressive de la diversité dans une société post-moderne ont fait disparaître la figure du femminiello. Bien sûr, chez le femminiello l’homosexualité devait s’exprimer de manière codifiée, dans une sorte de travestissement institutionnalisé : le femminiello s’habillait avec des vêtements féminins et arborait un comportement efféminé ou considéré comme tel, s’occupant par exemple des tâches ménagères ou gardant les enfants. Il est également vrai que le métier le plus répandu parmi les femminielli était la prostitution, souvent exploitée par les membres de la Camorra. Le femminiello servait, dans l’équilibre social napolitain, à « se rassurer sur le fait que l’ambiguïté soit concentrée toute entière quelque part, en l’occurrence dans la figure du femminiello, sorte d’exception indispensable pour réaffirmer les rôles de genre dominants » (E. Zito, N. Scisci, P. Valerio, E io ne viddi uno in Napoli article paru dans Genere: femminielli, esplorazioni antropologiche e psichologiche, Dante et Descartes, Naples, 2013).

  3. Mais il s’agissait malgré tout d’un cas, très rare dans tout l’Occident, d’intégration et d’acceptation de l’homosexualité et des personnes non-binaires dans un contexte traditionnel. Cette acceptation s’exprimait aussi à travers des phénomènes comme le mariage entre les femminielli, appelé O’ spusarizio masculino (le mariage masculin), suivi neuf mois plus tard de la figliata (la mise-bas), mise en scène à l’aide d’un accessoire tel qu’une poupée de chiffon ou un nouveau-né prêté par une amie. Ce rituel est raconté, entre autres, par Curzio Malaparte dans son roman La pelle (1949). Le femminiello n’était pas admis seulement au sein de la société civile. Il trouvait une forme d’acceptation et d’intégration dans le culte catholique, justement à travers la dévotion à la Madone de Montevergine, culte ayant des racines ancestrales, probablement liées au culte de Cybèle.

  4. Cybèle symbolise la fertilité et le pouvoir créateur de la nature, mais aussi sa force destructrice. Les prêtres de Cybèle, les Corybantes, jouaient des tambours et dansaient de manière orgiaque. La poète latin Catulle les décrit comme des eunuques vêtus d’habits féminins et raconte comment le dieu hermaphrodite Attis, compagnon de Cybèle, s’émascula versant son propre sang sur la terre pour la rendre fertile. Attis était lui-même né grâce au sang versé par l’hermaphrodite Agdistis, émasculé par Dyonisos. La répétition d’un cycle de sang qui donne la fertilité et la vie fait naturellement penser au cycle menstruel. Le parallélisme symbolique avec le culte des reliques de San Gennaro est évident, le saint patron de Naples dont le sang, conservé dans le Duomo, se liquéfie miraculeusement chaque année.

  5. Le culte de Cybèle était très vivace dans la zone du mont Partenio, où plusieurs sources parlent d’un temple, aujourd’hui disparu, et qui lui était dédié. Le syncrétisme chrétien a utilisé la figure de la Madone afin d’assimiler le culte païen de Cybèle. Le sanctuaire de Montevergine, dédié à la Madone, est justement bâti sur le mont Partenio. La continuité de ce culte pré-chrétien s’exprime de manière ostentatoire lors de la procession de la Chandeleur par la présence de travestis et de tambours sur cadre. La tammurriata, une variante de la tarentelle, accompagne le pèlerinage. À l’entrée du monastère et sur le parvis de l’église, les pèlerins dansent et chantent selon un rythme répétitif. La danse reprend des gestes liés à la moisson, ainsi que des mouvements du bassin qui font allusion au sexe.

  6. Ces dernières années, le pèlerinage à Montevergine a été adopté par la communauté LGBTQI de Campanie qui s’est réappropriée le culte de Mamma Schiavona, faisant de la procession de la Chandeleur un moment d’affirmation de leur propre identité et une façon de vivre leur propre religiosité. Pour beaucoup d’entre eux il s’agit d’une authentique dévotion, d’amour pour la Madone, poussé jusqu’à l’émotion et aux larmes, en plus d’une envie partagée de célébrer la vie à travers la danse de la tammurriata.

  7. À Montevergine, j’ai assisté à une dévotion de masse, vécue avec une grande intensité, non seulement par les homosexuels et les non-binaires, mais par des personnes de toutes les couches sociales et qui expriment ici une religiosité populaire, laquelle est poussée très loin dans l’adoration, dénotant en même temps une impressionnante ouverture à la diversité.

  8. Castelsardo est un splendide village sur la côte septentrionale de la Sardaigne, fondé par la famille Doria de Gênes, administré ensuite par la couronne d’Espagne puis enfin par la maison de Savoie. Il y a ici une célèbre tradition musicale de chant polyphonique, qui s’exprime durant la Semaine sainte par une série de chants dévots en latin pour quatre voix masculines. Cette tradition se caractérise par un curieux phénomène acoustique : la somme des fréquences des quatre voix de la polyphonie détermine la perception d’une cinquième voix, la quintina ou voix de l’ange, plus aiguë.

  9. Le Lundi saint, Lunissanti, à l’aube une messe est célébrée accompagnée par les chants des disciplinanti (pénitents, laïques, membres de certaines confréries) de la confrérie de Santa Croce. Après la messe la procession commence. Précédés par le premier chœur, appelé Miserere, suivent six apostuli (apôtres) portant les instruments de la Passion, appelés misteri (le calice, le gant, la corde et la chaîne, la colonne, le fouet et la couronne d’épines), puis le second chœur, appelé Stabat, suivi lui aussi de quatre apostuli avec d’autres misteri (la croix, l’échelle, le marteau et la tenaille, le lance et l’éponge). Le dernier chœur, appelé Jesus, ferme le cortège.

  10. La procession avance lentement, interrompue par de fréquentes pauses durant lesquelles on peut entendre les chœurs. En fin de matinée, le cortège atteint l’abbaye de Nostra Signora di Tergu, à quelques kilomètres de distance de Castelsardo. Ici, après la déposition des misteri et la célébration de la messe, a lieu une foire. Les habitants et les chanteurs pique-niquent dans les prés qui entourent l’abbaye. C’est également un rendez-vous de choristes amateurs venus de toute la Sardaigne, un moment de rencontre et de partage fraternel important pour les chanteurs. Ceux-ci se retrouvent ensuite entre eux, et les chants continuent tout l’après-midi, accompagnés de vin et de viande grillée, célébrant l’arrivée du printemps, l’amitié virile et l’attachement à ce magnifique répertoire de chants traditionnels. C’est un moment fantastique de partage d’un patrimoine culturel qui va bien au-delà de la dévotion religieuse, et auquel j’ai eu le privilège d’assister. C’est un art populaire et traditionnel, ancien mais pourtant vivant.

  11. À la tombée de la nuit le cortège se dirige à nouveau vers le centre de Castelsardo. L’éclairage public est exceptionnellement éteint et alors les apostuli et les choristes entament une procession dans les ruelles du bourg, perçant le silence par leur chants et l’obscurité avec leurs torches.

  12. Iglesias se trouve dans la région du Sulcis, au sud-ouest de la Sardaigne. La Villa di Chiesa (Ville d'église) voulue et fondée pendant la domination pisane par le célèbre comte Ugolin della Gherardesca, que Dante rencontre dans le lac glacé de Cocito, au fond de l’Enfer, devint ensuite sous domination espagnole une cité extrêmement religieuse et prit le nom d’Iglesias. Elle fut ensuite un important centre minier d’extraction de métal, comme nous le rappellent les collines rouges et éventrées qui l’entourent.

  13. Ici la Semaine sainte porte en elle une forte influence ibérique. Les membres de l’Archiconfrérie de la Vierge de la Miséricorde du Mont Saint, organisateurs des événements de la Semaine sainte, s’appellent entre eux germani (de l’espagnol hermanos, frères) et leurs costumes de baballottis (pénitent habillé d’une longue tunique blanche et d’une cagoule), les faisant ressembler à de candides fantômes, ou à des membres du Ku-Klux-Klan, sont clairement d’ascendance espagnole.

  14. La procession du jeudi soir s’appelle S’incontru (la rencontre). Des dizaines de baballottis accompagnent la statue de la Vierge et lui font faire le tour des églises, cherchant son fils. Ils sont précédés par des duos de jeunes hommes, visage découvert, qui font tourner les grandes et bruyantes matraccas (crécelle, instrument de musique idiophone dans lequel une ou plusieurs languettes de bois sont frottées contre une roue dentée fixée à un manche). Celles d’Iglesias sont énormes, jusqu’à quatre-vingt ou cent centimètres. Mais elles existent aussi dans une panoplie de formes plus ou moins petites, que les enfants s’amusent à faire résonner pendant la procession.

  15. La Semaine sainte d’Iglesias est très suivie mais, à la différence de celle de Castelsardo, le caractère dévot de la manifestation semble beaucoup plus ressenti et participer aux festivités permet aux habitants de se reconnaître en tant que membres d’une communauté. Les prêtres sont en tête de cortège et dirigent la prière collective des participants. La ville entière récite la prière du Rosaire à voix haute, l’entrecoupant de moments de silence contrits. Le maire, l’administration locale et les représentants des forces de l’ordre y participent. En fin de cortège, la fanfare municipale joue les belles et graves marches funèbres de la tradition italienne des fanfares. Le temps semble s’être arrêté il y a trente, quarante, cinquante, peut-être cent ans, et pourtant il y a une forme d’émouvante beauté dans cet anachronisme.

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