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Chaque mer a une autre rive : Fascismes d'hier et d'aujourd'hui

Voyage photographique en Italie, à travers ses gens, ses contradictions, ses paysages, son passé et son présent.
  1. Carbonia est une ville de la région du Sulcis, dans le Sud-Ouest de la Sardaigne. Sulcis vient de Sulky, nom donné à cette zone par les Carthaginois. Ici, en un an, le régime fasciste a construit une ville là où il n’y avait rien. En 1935-1936, les sanctions imposées par la Société des Nations à l’Italie qui avait agressé et occupé l’Éthiopie obligèrent le régime fasciste à renforcer sa politique d’autarcie énergétique. Dans cette région de la Sardaigne, riche en gisements carbonifères et métallifères, s’était déjà développée une florissante activité minière durant le Royaume de Sardaigne. D’abord baptisée Mussolinia, Carbonia fut inaugurée en 1938 par Mussolini, alors en pleine guerre coloniale.

  2. Dessinée par l’architecte Gustavo Pulitzer Finali, un juif qui suite à la proclamation des lois raciales dut fuir l’Italie, Carbonia est une cité idéale, similaire sous plusieurs aspects à d’autres construites par les socialistes au-delà du rideau de fer, comme Eisenhüttenstadt en ex-RDA. Carbonia était une ville totale, qui englobait tous les aspects de la vie du travailleur, lui structurait l’existence, lui assignait un toit ainsi que des activités professionnelles et post-professionnelles, avec également des distractions comme le théâtre ou le cinéma. La place principale de la ville était délimitée par des édifices correspondants aux institutions religieuses et politiques, disposés sur trois côtés : l’église, le palais du podestat (titre donné au Moyen-Âge et repris ensuite par le régime fasciste afin de qualifier le chef de l’administration municipale, nommé par l’autorité gouvernementale) et la Casa del Fascio (siège de la section locale du Parti national fasciste) avec sa Torre Littoria(édifice représentatif du régime fasciste) trapue. Cette dernière devint après la Libération le siège du Parti d’action sarde jusqu’à sa dissolution. L’ancien palais du podestat est aujourd’hui le siège de la mairie.

  3. L’harmonieux plan d’urbanisme initial, successivement revu et bouleversé suite à l’augmentation massive de la population, prévoyait une extension horizontale de la ville, faite de volumes bas et espacés, unités résidentielles multifamiliales, rigoureusement séparées par classes sociales, conçues afin de fixer dans l’architecture cette hiérarchie rigide, naturelle pour le fascisme, qui séparait une famille d’ouvriers de la famille d’un dirigeant, les célibataires des mariés selon une conception binaire et paternaliste de la société. À Carbonia la majeure partie des morts accidentelles eut lieu dans les premières années d’exploitation des mines. Elles n’étaient pas dues à des explosions de grisou mais à l’insuffisance voire l’absence de mesures de sécurité et de protection du personnel, ainsi qu’au rythme de travail rigoureux, encore plus dur pendant la Seconde Guerre mondiale, à tel point qu’en 1942 Carbonia fut le théâtre d’une grève, fait rarissime durant le fascisme.

  4. Dans cette ville, que Mussolini rêvait de voir devenir un grand et glorieux centre industriel et qui à son apogée accueillait 12.000 travailleurs, étaient envoyés également les opposants politiques et les homosexuels, auxquels on assignait les tâches les plus dures et les plus dangereuses de la mine. Les conséquences sur la santé des travailleurs étaient très graves, allant de la photophobie aux problèmes pulmonaires, et la mortalité extrêmement élevée.

  5. Le site a continué son activité jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, sous le nom de Carbosulcis, avec des normes de sécurité bien plus strictes et une technologie de pointe, alimentant la centrale thermoélectrique de Porto Vesme, impressionnant complexe industriel sur les rives de la mer Méditerranée voisine. Dans l’ancienne mine de charbon la plus importante de Carbonia, Serbariu, il y a l’intéressant centre italien de la culture du charbon, où l’on peut encore visiter une portion de la galerie d’excavation, ainsi que les impressionnantes structures industrielles qui ont résisté, comme l’unité de manœuvre de l’un des ascenseurs, solide œuvre d’ingénierie allemande acquise auprès des alliés nazis. Aujourd’hui l’ultime site carbonifère en activité, Nuraxi Figus, emploie près de trois cents personnes et sera fermé en 2019.

  6. À Predappio, le 29 juillet 1883 est né Benito Mussolini. Ses descendants furent autorisés à inhumer ses restes dans la crypte familiale du cimetière local. La ville porte une forte empreinte du régime fasciste. La place centrale est fermée d’un côté par l’église et de l’autre par l’ancienne Casa del Fascio, un énorme bâtiment vide depuis de nombreuses années, et dont la haute tour arbore toujours le Fascio littorio (littéralement faisceau de licteur, symbole d’autorité durant l’Antiquité Romaine repris par le fascisme). Un appel à projets architecturaux a été organisé par la municipalité (Parti démocrate, centre-gauche), afin d’y accueillir un musée historique du fascisme. La maison natale de Mussolini, dans le vieux bourg, peut être visitée.

  7. Ici, au milieu d’une région historiquement à gauche depuis la fin de la guerre, le culte de Mussolini est le gagne-pain de diverses familles qui commercialisent, dans des boutiques spécialisées, des polos noirs à bandelettes tricolores avec des phrases célèbres attribuées au Duce telles que « Il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent jours comme un mouton. » ainsi que des fanions, des cendriers, des posters, des bouteilles de vin, le tout à l’effigie de Mussolini, malgré le fait qu’une loi en théorie l’interdise. Des groupes de nostalgiques, jeunes et âgés, s’unissent à d’authentiques néo-fascistes pour commémorer la naissance et la mort de leur Duce, ainsi que le 28 octobre afin de rappeler la marche sur Rome (manifestation éversive armée, organisée par le Parti national fasciste le 28 octobre 1922, suite à laquelle le roi et le gouvernement confièrent l’Italie à Mussolini. La narration fasciste la considérait comme le commencement de la soi-disant révolution fasciste).

  8. Les nostalgiques fascistes s’affichent avec fierté devant les objectifs des caméras, dans leurs uniformes assortis aux drapeaux de la RSI ( République Sociale Italienne (1943-1945), appelée également république de Salò, du nom de la ville où siégeait le gouvernement sur le lac de Garde) et font le salut nazi. L’un d’entre eux pose, orgueilleux de son t-shirt « Io amo la Boldrini » ( " J'aime la Boldrini " : Laura Boldrini (1961), ex-présidente de la Chambre des députés (2013-2018), détestée par la droite et menacée de mort sur les réseaux sociaux par des militants d’extrême droite).

    Il y a aussi plusieurs femmes, beaucoup de jeunes et quelques vieillards en uniforme de vétéran, même si un simple calcul mathématique rend difficile de croire qu’ils soient d’authentiques anciens combattants de la république de Salò. Sous le soleil brûlant de juillet, le petit cortège part en direction du cimetière. Le long de la route les habitants de Predappio les observent de leurs maisons, alternant regards indifférents et moqueurs.

  9. Arrivés au cimetière, les fascistes se mettent au garde à vous devant la crypte des Mussolini. Un fier trompettiste tout de noir vêtu - même sa trompette est noire - et dégoulinant de sueur sous un soleil implacable entonne Il silenzio, un appel militaire. Les appels « Camerata Mussolini », « PRESENTE ! » retentissent dans le cimetière tandis que se lève une forêt de saluts nazis. Un camerata lit une mielleuse Prière au Duce, puis l’un des organisateurs lit un bref discours qui tourne autour du souvenir d’une photo prise aux États-Unis pendant la Grande Dépression, et où l’on voit de longues files d’attente pour acheter du pain, tandis que « dans les mêmes années en Italie on ne manquait ni de pain ni de travail et l’Italie était alors un grand pays connu et respecté de tout le monde, grâce au Duce, pas comme aujourd’hui ». S’ils ne me faisaient pas peur, j’aurais presque de la tendresse pour certains, avec leur air perdu, ingénu, pathétique, parlant de Mussolini comme d’un bon père de famille, compréhensif et généreux, qui prenait soin des Italiens.

  10. C’est l’été, l’été avant les élections politiques de 2018, nous sommes en pleine Brianza, à Arcore, ville marquée par la présence de Silvio Berlusconi qui y possède sa célèbre résidence milanaise, celle des fêtes avec des prostituées. Dans un grand champ plein de moustiques, des centaines de personnes se retrouvent, parmi lesquelles beaucoup de personnes âgées. Il y a un grand hangar où l’on mange, deux manèges dont un stand de tir, deux barnums culturels : l’un est tenu par la protection civile, l’autre propose des magazines et des livres autour de l’identité lombarde et de Padanie (dénomination géographique de la plaine du Pô qui se développe dans les années quatre-vingt-dix lorsque la Ligue du Nord, qui revendiquait alors la sécession de l’Italie, cherchait à définir une entité politico-administrative correspondant au Nord de l’Italie).

  11. Il y a aussi une grande piste de danse et une scène sur laquelle se produisent trois danseuses blondes à moitié nues (seule présence féminine sur scène de toute la soirée), sur une musique diffusée par des haut-parleurs. Celle-ci n’est pas vraiment locale : salsa, bachata, merengue, reggaeton qu’une foule plus ou moins âgée danse en groupe, l’air ennuyé. L’atmosphère et le public rappellent un peu les fêtes de l’Unità (Quotidien fondé par Antonio Gramsci (1891-1937) en 1924, organe officielle du Parti communiste italien puis du Parti démocrate, fermé en 2017) d’autrefois, les livres et la culture politique en moins.

  12. Après les danses commencent les discours sérieux. Les maires de Monza et d’autres villes de la Brianza se succèdent, vantant la réussite de leur politique de requalification urbaine menée contre les oisifs et en faveur des gens comme il faut, qui travaillent sérieusement. Faire le ménage dans les centres villes est aujourd’hui beaucoup plus facile grâce à l’application du DASPO urbain (loi spéciale créée par le gouvernement de Gentiloni (2016-2018), à l’origine pour éloigner les supporters violents de certaines zones urbaines, puis adaptée à la gestion de l’ordre public dans les communes, qui permet d’interdire du territoire municipal pour une période pouvant aller jusqu’à deux ans quiconque cause des dommages ou « empêche la jouissance » de l’espace public. Cela concerne les dealers par exemple, mais aussi ceux « qui campent, qui boivent en public et salissent ou taguent » ou encore qui squattent).

  13. « À Monza nous avons nettoyé l’esplanade devant la gare de tous ces fainéants d’immigrés qui passent leur journée à traîner, payés 35 euros par jour par l’État. » « Pour qui a envie de travailler il y a de la place, il ne manquerait plus que ça. Pour qui veut s’intégrer et respecte nos us et coutumes aussi. » Les valeurs d’un dur labeur, de l’initiative individuelle, de l’accumulation d’un capital juste car obtenu à la sueur de son front, sont très importantes dans ce district de PME fondées sur le modèle familial. La crise a durement touché cette région qui, il y a dix ans, produisait à elle seule presque autant qu’un pays comme le Portugal, engendrant colère, incompréhension, intolérance. L’axe de la haine s’est déplacé : des Italiens méridionaux et de Rome « la grande voleuse », il s’est tourné vers les étrangers. La Ligue a adopté une ligne nationaliste qui lui a permis de récupérer les votes de l’extrême droite néo-fasciste, passant en cinq ans d’un faible pourcentage à 17 %, interceptant également des militants d’extrême droite, comme Luca Traini , qui a quitté Casa Pound (parti politique ouvertement néo-fasciste, né à Rome au début des années 2000 en tant que mouvement nationaliste aux thèmes fortement sociaux. Son acte de naissance fut l’occupation d’un immeuble dans le centre de Rome (décembre 2003), rebaptisé Casa Pound et revendiqué comme le « premier squat de droite ») pour la Ligue, auteur d’une tentative de massacre d’Africains à Macerata en février 2018. Aucun politicien n’a qualifié Traini de terroriste, ni accusé d’être le produit d’un climat de haine raciste alimentée par des responsables politiques. À droite comme à gauche, tous l’ont simplement étiqueté comme « déséquilibré », un «misérable», une exception en somme, qu’au bout du compte on peut comprendre, « vu l’invasion d’étrangers à laquelle les Italiens sont soumis ». La Ligue du Nord a ôté le Nord de son nom et cherche difficilement à conquérir le Sud, avec un ton de plus en plus xénophobe et raciste, comme lorsque l’un de ses représentants, le président de la Région Lombardie, parle de la « défense de la race blanche », puis s’excuse puis finit par confirmer le concept.

  14. Après les politiciens locaux parle Matteo Salvini, alors seulement jeune leader de la Ligue. Il n’a rien d’original par rapport aux Le Pen, Orbán, Kurz : comme eux il sait construire un discours simple et attrayant, agressif et violent d’une part, plus posé, sérieux et généreux de l’autre, selon son interlocuteur. Un pur opportuniste pyromane qui exploite la colère et le besoin de trouver les coupables du déclin et de l’appauvrissement de la classe moyenne. Ce soir il commence ainsi : « Je ne sais pas ce qui me dérange le plus, les moustiques ou les communistes. De toute façon on va les éliminer tous les deux. Pacifiquement, dans les urnes, j’entends ». Et il continue en parlant de l’invasion qu’il faut bloquer, des Africains violeurs qu’il faudrait « renvoyer chez eux, mais avant une bonne castration chimique ne ferait pas de mal ». La foule applaudit et acclame, tous prennent des photos avec leur portable. Puis Salvini descend dans la foule pour les selfies.

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