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Chaque mer a une autre rive : Libertés, théâtre et marginalités

Voyage photographique en Italie, à travers ses gens, ses contradictions, ses paysages, son passé et son présent.
  1. Le metteur en scène Massimo Luconi, avec la collaboration de l’historien du théâtre Cesare Molinari, a adapté : La résistible ascension d’Arturo Ui, de Bertolt Brecht, proposant de l’interpréter à un groupe de comédiens non-professionnels, demandeurs d’asile originaires de différents pays d’Afrique : Mali, Sénégal, Nigeria, Côte d’Ivoire. Un groupe hétérogène au sein duquel la communication était au départ compliquée entre les anglophones, les francophones et ceux qui parlaient uniquement Peul, Soninké, Wolof ou Bambara. Le spectacle a gardé quelques bribes de cette richesse linguistique même si la langue principale est finalement l’italien. Les dix acteurs sont des migrants en attente d’examen de leur dossier, une attente qui peut prendre plusieurs mois voire des années et ne les autorise pas à travailler régulièrement ni à quitter le territoire. Participer à ce spectacle leur a permis de construire des liens qui n’avaient rien d’évident et également d’intégrer, bien que pour une courte période, le monde du travail dans le pays d’accueil.

  2. Massimo Luconi, depuis plusieurs années se rend régulièrement en Afrique subsaharienne occidentale afin d’organiser des ateliers de théâtre et créer des spectacles dans différents pays. Il apprécie le rapport de ces cultures avec la représentation théâtrale, encore très liée au rituel et au sacré. La proximité de ces acteurs à une sensibilité magique et antique l’a particulièrement intéressé. Son travail avec les comédiens a été presque anthropologique, menant une enquête sur leurs caractéristiques personnelles et utilisant leur patrimoine culturel, non seulement à travers le langage mais en intégrant également la musique et le mouvement corporel.

  3. Le texte de Brecht, métaphore de l’arrivée au pouvoir d’Hitler à travers la parabole d’un bandit qui devient dictateur, a une valeur symbolique qui transcende le contexte historique et géographique originel pour parler aussi à ceux qui comme les jeunes acteurs du spectacle ont connu des régimes autoritaires et autocratiques. Pour Luconi, il existe de nombreux points communs entre le théâtre brechtien et africain, car aujourd’hui encore, en Afrique, le théâtre a presque toujours une valeur moraliste ; que ce soit dans les villages avec les griots ou dans les périphéries des grandes métropoles, le théâtre, avec la musique, est encore la forme de communication la plus forte, qui réunit les aspects des cérémonies sacrées à celles de la divulgation didactique.

  4. Titta Cosetta Raccagni, artiste vidéo et performeuse, et Barbara Stimoli, danseuse et chorégraphe, se sont rencontrées il y a quelques années, découvrant qu’elles développaient toutes les deux une recherche artistique sur les thèmes du désir et de la sexualité. En 2015 elles commencent leur projet Pornopoetica, une recherche qui intègre performance, vidéo, photographies, installations et publications, à travers une vision transversale de la recherche artistique, entre la culture haute et la sous-culture des revues porno et des images digitales.

  5. La pornographie est organisée de manière rigide, en catégories qui correspondent à beaucoup de stéréotypes concernant autant l’univers hétérosexuel qu’homosexuel, et est dominée par des schémas narratifs ultra systématiques. Pornopoetica propose de démonter ces clichés et d’ouvrir la pornographie à l’imagination et au désir, rompant cette frontière fragile entre la pornographie elle-même et l’érotisme.

  6. Un des instruments de ce retournement est l’utilisation d’accessoires dont la fonction est subvertie et redéfinie avec une bonne dose d’ironie, donnant des effets au fort impact esthétique. Les pierres deviennent de possibles sex-toys, le sable volcanique devient barbe sur le visage de Titta, les godes deviennent d’étranges prothèses qui poussent du corps de Barbara, créature hyperbolique avec qui sourire et se laisser aller à la fantaisie.

  7. Extrait de leur site (www.pornopoetica.org) : l’intention n’est pas celle de travailler sur l’excitation mais d’ouvrir et de créer de nouvelles visions et de nouvelles possibilités imaginaires. Si la pornographie procède par catégories, Pornopoetica introduit l’indéfini comme principe esthétique et comme moyen pour dé-construire les limites du corps. Pornopoetica interroge la performativité du sexe et sa représentation, déclenchant un court-circuit dans la réalisation de la pornographie. Pornopoetica explore l’oscillation du désir et sa force politique qui brise toutes prétentions de normalité.

  8. Leur réflexion est nourrie d’une longue expérience personnelle d’activisme et de l’étude des philosophies qui durant ces quarante dernières années ont cherché à remettre profondément en question l’identité de genre et sa construction sociale et culturelle, de Michel Foucault à Paul Preciado, en passant par Judith Butler. Titta et Barbara forment également un couple dans la vie. Les barrières entre expressions et idées artistiques, politiques et humaines sont poreuses, leur vie devient un laboratoire où expérimenter des formes nouvelles afin d’exprimer l’intimité et la sexualité.

  9. À Volterra, en Toscane, dans l’ancienne forteresse des Médicis, il y a une prison. Ici, depuis trente ans, le metteur en scène Armando Punzo cultive une utopie, créer en prison une compagnie de théâtre permanente formée de détenus-acteurs. Avec eux il a mis en scène plus de trente spectacles, obtenant de nombreux prix. Souvent il ne s’agit pas de textes théâtraux préexistants mais de transformations collectives de textes hétérogènes, fruits d’un long processus de réflexion en groupe sur des thèmes comme la condition humaine et le sens du concept de réalité à l’intérieur de la prison.

  10. La Compagnia della Fortezza forme depuis plusieurs années des comédiens et est désormais devenue une véritable école de théâtre pour les détenus et les bénévoles qui participent aux spectacles. Le talent des acteurs de la compagnie est reconnu et ils sont demandés à l’extérieur, comme ce fut le cas pour Aniello Arena, protagoniste du film Reality de Matteo Garrone, primé à Cannes en 2012.

  11. Carte blanche, l’association d’Armando Punzo, organise depuis plusieurs années le festival Volterra Teatro chaque été. Certains détenus décrivent leur expérience au sein de la compagnie comme une forme de renaissance, de questionnement sur leur vie, sur leur idée de la réalité et sur les limites entre la prison et le reste du monde.

  12. Lorsque j’ai visité la compagnie durant l’une des phases préparatoires de leur nouveau spectacle, dans leur étroite petite salle du rez-de-chaussée, un groupe d’hommes marqués par un passé de criminalité et de détention, souvent condamnés à perpétuité, discutait de Jorge Luis Borges et de philosophie médiévale arabe.

  13. Le spectacle sur lequel ils travaillaient, Les mots légers. Je cherche le visage que j’avais avant la création du monde, a été créé entre les murs de la prison en juillet 2017. Il s’inspire de l’œuvre de Shakespeare, imaginant ce qu’auraient fait ses personnages une fois libérés de leur auteur. Seraient-ils partis explorer le monde, s’inventant une nouvelle vie d’individus libres, ou regretteraient-ils leur existence fictive ?

  14. La représentation, dans la chaleur de juillet, est un moment de grande excitation, d’effervescence, où la vie de Volterra semble être concentrée à l’intérieur des murs de la forteresse, les grillages qui entourent les cours de la prison sont ouverts, les prisonniers semblent joyeux, libres, rayonnent d’enthousiasme et d’énergie.

  15. Armando Punzo écrit : à l’intérieur de la prison, il est possible de voir les résultats des contradictions et des illusions de notre temps, il est possible de voir un aperçu de la réalité extérieure. Les institutions pénitentiaires retiennent des personnes qui viennent désormais de toutes les parties du monde, et du Sud du monde en particulier. Chez eux, tu trouves une richesse de langue et de culture qui peut être vue aussi comme une opportunité. (…) J’ai pensé que ce lieu inaccessible, inconnu, étranger depuis toujours à la ville, vu comme une présence négative et encombrante, devait devenir un lieu de production théâtrale et culturelle. Une marginalité pouvait et devait devenir un centre. (…)

  16. ...La prison m’intéresse car elle montre que les êtres humains peuvent évoluer, même si cela semble improbable à certains, impossible. (…) Ce que j’ai essayé de faire en entrant dans la prison de Volterra, et ce, je dois dire, de manière obstinée, déterminée, assumée, est de chercher à créer une expérience la plus destructrice possible. Détruire pour modifier était mon objectif principal. Détruire l’idée très limitée et commune à beaucoup de ce qu’est le théâtre, l’acteur, l’art, l’artiste, était, et est encore, mon objectif. (…) Détruire, par conséquent, en entrant dans une prison avec le théâtre, l’idée même de prison, le stéréotype qu’abrite généralement l’esprit du spectateur, l’opinion publique, mais aussi l’esprit de celui qui le vit directement en tant que détenu, gardien, directeur, juge, homme d’état et administration publique.

  17. Ici s'achève ce voyage en Italie, dans ses fractures et dans ses espoirs.

    Ogni mare ha un'altra riva/Chaque mer a une autre rive, de Michele Gurrieri est un livre photographique de 320 pages, publié en édition bilingue italien/français par les Edizioni Clichy de Florence en 2018. Il est disponible sur internet et dans certaines librairies parisiennes.

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