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Chaque mer a une autre rive: résistances

Voyage photographique en Italie, à travers ses gens, ses contradictions, ses paysages, son passé et son présent.
  1. Orgosolo est une commune de la région sarde de la Barbagia, non loin de Nuoro, située à 600 m au-dessus du niveau de la mer, sur les pentes du Supramonte, dans une zone de reliefs karstiques jalonnés de grottes, de gouffres et de gorges. La Barbagia, plus isolée par rapport au reste de la Sardaigne, a depuis toujours une histoire conflictuelle avec les puissances qui ont administré l’île. En 1820 par exemple, quand la Sardaigne était gouvernée par la maison de Savoie, la loi des chiudende (enclos) établit de fait la propriété privée sur l’île, là où le système traditionnel, bien qu’encore féodal, tolérait toutefois l’utilisation de certaines terres privées pour les pâtures et les cultures collectives. Les conséquences dramatiques de ce décret sur le monde pastoral provoquèrent quelques décennies plus tard un soulèvement populaire appelé Su Connotu (ce qui est connu).

  2. Orgosolo a été une zone de banditisme, phénomène complexe qu’il serait inexact de qualifier comme simple criminalité car il fut aussi un premier embryon de révolte armée contre les États de Savoie d’abord, puis contre le Royaume d’Italie, perçus comme colonisateurs. Après la Seconde Guerre mondiale, les montagnes de la zone devinrent le refuge de l’Anonima sequestri et des mouvements révolutionnaires nationalistes sardes proches des Brigades rouges. En 1969, le ministère de la Défense décida, sans consulter la population locale, de destiner les terres autour d’Orgosolo à la mise en place d’une servitude militaire qui prévoyait la création d’un stand de tir et l’envoi de contingents armés sur le territoire, dans une zone utilisée comme pâturage durant les mois estivaux. La mobilisation de la population contre la militarisation de leur territoire fut massive : trois mille habitants du village occupèrent les prés de Pratobello déterminant au bout de quelques mois de lutte l’abandon du projet par l’État. L’Europe et l’Italie de l’époque étaient évidemment très différentes de celles d’aujourd’hui, mais ceci est une autre histoire. À la même période, le groupe de théâtre Dioniso, à tendance libertaire et basé à Milan, décide d’intervenir en Sardaigne aux côtés des habitants d’Orgosolo, dans une lutte non violente contre le projet de servitude militaire.

  3. Au moment de cette expérience furent réalisées les premières peintures murales. Quelques années plus tard, en 1975, un professeur d’éducation artistique siennois muté à Orgosolo, Francesco Del Casino, effectuait une recherche interdisciplinaire avec ses élèves à l’occasion du trentenaire de la libération du Nazi-fascisme, produisant comme œuvre collective la décoration de la rue principale d’Orgosolo avec des centaines d’affiches sur le thème de la lutte partisane. Avec ses collègues et ses élèves, la décision de passer à la peinture murale fut rapidement prise. En peu de temps la commune se colora de peintures murales, souvent conçues par les élèves de Del Casino eux-mêmes, dans ce climat de forte activité politique, d’antifascisme et de militantisme internationaliste, répandu aussi parmi les plus jeunes, typique de l’Italie des années soixante-dix. Une tradition existait déjà en Sardaigne dans la commune de San Sperate, mais le muralisme chilien de la Brigada Ramona Parra fut une importante source d’inspiration. Dans l’Italie de ces années, il y avait une forte présence de réfugiés chiliens, comme les membres du groupe musical Inti-Illimani, résidant à Rome, et qui se produisirent à Nuoro en 1974. Une autre influence fut le cubisme, en particulier la toile Guernica de Pablo Picasso dont l’esthétique des peintures murales d’Orgosolo est proche, du point de vue formel aussi bien que pour son engagement internationaliste et antimilitariste. Avec les années, les murs se sont remplis de portraits d’Ernesto Guevara, Gramsci, Lenine et Marx, Allende, Emilio Lussu, Don Milani et Carlo Giuliani mais aussi de sujets locaux comme le banditisme, les conditions sociales de l’île, ainsi que des personnes à combattre, comme Berlusconi. La peinture murale de Del Casino et puis de Pasquale Busca, Diego Asproni et Vincenzo Floris est un art populaire, que ce soit par la technique simple et accessible à tous (la peinture à l’eau), par les thèmes néoréalistes et les influences esthétiques, ou par la présence systématique de textes et slogans en langue italienne et sarde. « De l’engrais pas des projectiles » ; « Heureux le peuple qui n’a pas besoin de héros » (Camus) ; « (L’homme blanc) a apporté un morceau de papier et a dit de le signer. Quand nous avons appris l’anglais, nous nous sommes rendus compte qu’avec ce document, nous avions perdu la terre. », déclaré par un chef sioux. Les peintures murales furent conçues et peintes avec la participation d’une grande partie de la communauté d’Orgosolo, à travers d’importants moments d’échange et de sociabilité.

  4. Aux dernières élections à Orgosolo le Mouvement 5 étoiles a obtenu 62 % des voix, probablement grâce à son discours anti-système et à la promesse de créer un revenu de base, excellent argument dans cette commune durement frappée par la crise économique à l’instar d’autres zones internes de la Sardaigne. Ici comme ailleurs, les réductions budgétaires des dépenses publiques ont conduit aux restrictions ou à la disparition des services : écoles, hôpitaux, bureaux de poste, commissariats. Le chômage est au plus haut et de nouveau les villages se vident. Mais cet exemple d’art mural résistant et politique reste dans les mémoires et la culture populaire, et continue à se pratiquer de nos jours dans de nombreuses zones de Sardaigne, autour de thèmes moins militants peut-être mais avec une appropriation de l’espace public à des fins expressives, ce qui est en soi un très bel acte politique.

  5. Mon premier 25 avril (fête de la libération du Nazi-fascisme, célébration de la Résistance et commémoration de la libération de Milan, Turin et Gênes par les résistants, le 25 avril 1945, c'est un rendez-vous incontournable pour les antifascistes) fut à Milan en 1994, sous une pluie battante. J’avais douze ans et je suis allé là-bas avec ma famille, Silvio Berlusconi venait à peine de gagner les élections et la mobilisation fut massive. Nanni Moretti filma même le cortège dans une scène de son documentaire Aprile.

  6. Ce fut une sorte d’indignation collective et un rappel des valeurs antifascistes sur lesquelles se fonde la République italienne. Toujours au même âge, au collège, j’appris en classe la chanson de la Ligue des femmes : « Sebben che siamo donne, paura non abbiamo… » ( « Bien que nous soyons des femmes, nous n’avons pas peur... », La Ligue est un chant de lutte féministe et socialiste du début du siècle dernier). Un vieux résistant (à l’époque il avait soixante-dix ans) nous rendit visite pour nous raconter son histoire et les tortures qui lui furent infligées par les fascistes.

  7. Aujourd’hui tout cela est absolument impensable, le climat a radicalement changé. Pendant les vingt années suivantes, sous les gouvernements de la droite, mais pas seulement, un travail incessant de la part des politiciens, des intellectuels, de la télévision et des cinéastes a été fait dans le but de mettre la Résistance au même niveau que la république de Salò. Après tant de matraquage, tant de sous-estimation du danger de la résurgence des idées nazi-fascistes, tant d’incitations à « surmonter les divisions désormais dépassées », les résultats se voient : agressions, homicides, intolérance, haine envers les femmes, les étrangers et tous ceux qui sont différents. Après le refoulement dans la mémoire collective de la responsabilité coloniale de l’Italie savoyarde et fasciste, c’est avec succès que les crimes fascistes, et l’idée même de ce que signifie vivre sous dictature, ont presque été effacés des mémoires. Mais par chance quelque chose de cet antifascisme reste, même s’il est souvent divisé.

  8. En 2017 par exemple, deux cortèges officiels ont défilé à Rome. La communauté juive n’a pas voulu participer à celui de l’ANPI (Association Nationale des Partisans Italiens) car plusieurs organisations pro-palestiniennes y étaient invitées, elle a donc défilé de manière autonome. Au cortège de l’ANPI étaient présents, en plus d’un grand nombre de Romains, le Parti communiste du Sri Lanka, des représentants des républiques populaires du Donbass, le Cercle de culture homosexuelle Mario Mieli, la CGIL (équivalent italien de la CGT) de Rome et du Latium, la Fiom (syndicat des métallurgistes), le Parti de la refondation communiste, ainsi qu’un nouveau Parti communiste ressurgi de ses cendres.

  9. À Casal Bertone je rencontre mes amis de la Titubanda, une fanfare militante romaine qui existe depuis 1998. C’est un laboratoire musical ouvert à tous, dont la musique accompagne les mouvements sociaux romains en leur apportant une ambiance joyeuse et festive. .

  10. Cette année la Titubanda a choisi de faire le cortège du 25 avril ici, dans un quartier ouvrier historique de Rome, où ont été filmés " Mamma Roma " de Pier Paolo Pasolini et" Le Pigeon " de Mario Monicelli. Parce qu’ils en ont marre des divisions de la gauche ils préfèrent agir localement, là où le mouvement néofasciste Circolo Futurista a ouvert un siège, juste derrière la place où le cortège s’arrête pour commémorer Giorgio Marincola, un partisan tué en mai 1945 lors du dernier massacre perpétré par les occupants nazis sur le sol italien.

  11. Potere al popolo! est un mouvement né de l’initiative du centre social occupé autogéré ex-OPG Ie so’pazzo de Naples. C’est un mouvement politique construit sur le terrain, à travers des centaines d’assemblées territoriales, par des personnes impliquées dans les luttes locales telles que le droit au logement, contre l’austérité et les réformes Fornero et Jobs Act (retraite et travail), et pour la santé publique. Formé quelques mois avant les élections politiques de mars 2018 afin de faire entendre les instances de tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les actuels partis de centre-gauche, Potere al popolo! n’a pas franchi le seuil des 3 % aux élections et n’a donc pas eu de représentants élus ni au Parlement ni au Sénat, mais la mobilisation, malgré l’absence quasi totale de couverture médiatique, a quand même été massive, donnant un espoir et une envie de voter à beaucoup de personnes.

  12. Potere al popolo! est anticapitaliste, laïque, écologiste, libertaire, féministe, antiraciste, adhère aux principes du mutualisme et du socialisme des origines et demande dans son programme l’application effective de la constitution italienne, la restauration et le renforcement de l’État-providence, la nationalisation des services , la défense du bien public concernant l’éducation et la santé, une politique d’ouverture envers les migrants, l’autodétermination et la défense des droits LGBTQI .

  13. Ici à Rome, dans le quartier périphérique de San Basilio, un rassemblement de rue, événement rare dans la campagne électorale de 2018 qui s’est déroulée dans les salles de théâtre et sur les réseaux sociaux, a réuni des représentants des luttes locales romaines et des figures du quartier comme Paola Gazzerini, une femme de 75 ans, invalide et extrêmement pauvre, protagoniste locale de la lutte pour le logement. Peu de temps après avoir été photographiée, Mme Paola a été expulsée de son appartement qui se trouvait dans un logement social. La politique actuelle du logement se caractérise par l’expulsion des locataires italiens pauvres et socialement marginalisés au profit de familles sur listes d’attribution, généralement d’origine étrangère, alors que de nombreux appartements restent inoccupés. Certains syndicats et militants n’hésitent pas à affirmer qu’il s’agit d’une politique délibérée afin d’alimenter la guerre entre les pauvres ainsi que l’intolérance.

  14. San Basilio est un quartier du nord-est de Rome, entre la via Nomentana et la via Tiburtina, à proximité du boulevard périphérique. Un quartier ouvrier, dépourvu de services, où l’accès à l’eau et aux moyens de transport a dû être conquis par la lutte, sinistré ces dernières années par le chômage et le trafic de drogue, théâtre depuis toujours de la guerre entre pauvres : il y a quarante ans, entre les prolétaires romains et les habitants des bidonvilles ou entre ces derniers et les émigrés du Sud de l’Italie, de nos jours, entres les Italiens pauvres et les étrangers. Ces conflits créent un terrain fertile pour les idées de l’extrême droite xénophobe, comme c'est le cas dans d'autres périphéries comme Casal Bruciato aujourd'hui. En 2016 à San Basilio les habitants d’un appartement occupé, italiens, se sont violemment opposés avec d’autres résidents du quartier à la légitime assignation du logement à une famille marocaine, allant jusqu’à fabriquer des barricades et les chassant de San Basilio. Malgré cet épisode honteux, San Basilio peut se vanter d’une longue histoire de luttes pour le droit au logement, une tradition où la solidarité a existé et existe toujours.

  15. À partir des années cinquante de nombreuses habitations du quartier furent occupées, menant à des affrontements avec la police qui, en 1974, se conclurent par la mort de Fabrizio Ceruso, un militant de l’autonomie de 19 ans, tué par la police. L’opposition frontale entre un État perçu comme absent et uniquement répressif et les habitants du quartier continue encore aujourd’hui, mais quelques habitants et activistes ont donné vie à un réseau social solidaire dans le quartier, avec la réalisation du centre populaire de San Basilio ou du groupe San Basilio, histoires de Rome qui travaille sur l’historiographie populaire du quartier.

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