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Chaque mer a une autre rive: le paysage et les villes

Voyage photographique en Italie, à travers ses gens, ses contradictions, ses paysages, son passé et son présent.
  1. Le territoire de la République Italienne s’étend sur 301.340 km2, habités par plus de soixante millions d’habitants, avec une densité moyenne de deux cent personnes par km2. Les plaines accueillent la moitié de la population alors qu’elles ne représentent qu’un cinquième de la surface du pays. Le reste est fait de collines et de montagnes. Certaines zones de l’Italie sont donc pleines de monde et d’autres plutôt vides, voire abandonnées, pour des raisons géographiques mais surtout historiques et économiques. Des millions d’Italiens ont émigré en Europe ou dans le Nouveau Monde, incités par le gouvernement lui-même, comme cela s’est produit à la fin du XIXe siècle.

  2. À partir des années cinquante, une urbanisation toujours plus importante a vidé les campagnes et les montagnes de leurs habitants, en particulier les Apennins, mais surtout les régions du Sud. Les villes ont grandi, surtout dans le Nord, créant des zones urbaines parmi les plus étendues d’Europe, comme la plaine du Pô. Tous les autres territoires, désertés par leurs habitants, ont connu un isolement grandissant, se transformant en cartes postales destinées aux touristes pour les plus chanceux (Toscane, Ombrie), en zones sinistrées pour les autres (comme l’intérieur de la Calabre ou la zone sismique de l’Italie centrale).

  3. De nombreux intellectuels et quelques hommes politiques ont proposé de repeupler les villages et la campagne grâce aux migrants. Des expériences dans ce sens ont été menées avec succès en Calabre, même si cette cohabitation pacifique et positive entre Italiens et migrants déplaît car elle ne sert aucun intérêt politique.

  4. Une bonne partie du paysage italien est fortement marquée par la présence de l’homme, à cause des nombreuses civilisations qui se succèdent depuis l’Antiquité mais aussi du développement souvent chaotique et incontrôlé qui a coïncidé avec l’entrée de l’Italie dans la modernité industrielle. Il est rare et surprenant, pour un voyageur qui visite l’Italie, de traverser un paysage où l’intervention humaine est discrète, invisible ou inexistante.

  5. Lors de mon voyage j’ai parcouru avec surprise et plaisir des lieux désolés, telle la haute-plaine de Campo Imperatore dans les Abruzzes ou le Supramonte en Sardaigne. Paysages presque intacts où le soleil joue avec les nuages et crée des peintures éphémères, où le silence et la paix ne sont interrompus que par les cloches des troupeaux dans les pâturages.

  6. Les villes italiennes ont changé, comme c’est le cas partout en Europe et dans le monde. Les images, par exemple, sont devenues omniprésentes dans l’espace urbain, sous forme de panneaux publicitaires, d’écrans. Une agression constante et insidieuse des sens et de l’attention. Les espaces publics tels que les gares, cédées par l’État à des compagnies privées, ont été transformées en grands centres commerciaux, où chaque recoin est occupé par des magasins et des publicités, tapissés d’énormes écrans publicitaires installés par dizaines jusque sur les quais.

  7. De manière plus générale, les centres historiques des grandes villes, à l’exception provisoire de Naples, Palerme et Gênes, sont devenus de grandes et propres galeries commerciales où le concept de décorum semble beaucoup plus important que l’accueil ou la solidarité. Par décorum s’entendent restaurants et magasins de mode, zones piétonnes toujours plus vastes et non desservies par les transports publics et donc destinées en priorité aux touristes, initiatives culturelles tape-à-l’œil d’intérêt artistique douteux, valorisation du patrimoine culturel historique à travers sa transformation en spectacle. La réduction du budget culturel a causé une augmentation importante des prix d’entrée des monuments publics, rendus inaccessibles à beaucoup en l’absence d’une politique de réductions pour les chômeurs ou les classes populaires. Les villes italiennes affichent une paranoïa du "degrado" (détérioration, déclin du décor). Par "degrado" on ne sous-entend pas seulement la petite délinquance ou le manque d’hygiène (qu’il est tout à fait louable de combattre), mais aussi la présence au cœur des villes de couches de populations pauvres, de sans-abris, d’étrangers qui campent dans les rues, ouvrent leurs magasins et vendent leur nourriture non-italienne ou encore de ceux qui se réapproprient l’espace public pour vivre la ville autrement, que ce soit en créant des squats ou des espaces de sociabilité qui échappent aux logiques du marché.

  8. Parmi toutes les villes italiennes, Rome est particulièrement complexe et étrange, étrange comme peut l’être la concentration de toute l’histoire de l’Occident, superposée en couches chaotiques en un seul lieu. C’est une ville qui me fascine et me rebute en même temps. J’y vois la ville racontée par Pier Paolo Pasolini , où les mythes antiques rencontrent notre époque, mais en même temps une ville qui affiche avec désinvolture une richesse vulgaire et décadente, un terrain de chasse pour l’extrême droite la plus dangereuse. L’agglomération romaine est très vaste, uniquement inférieure en Europe et par son extension, à Londres. C’est un lieu de contradictions et de fortes tensions sociales et politiques, où les élites vivent à côté du prolétariat et du lumpenprolétariat. Rome est la première destination touristique en Italie, avec des millions de visiteurs anonymes qui s’attroupent dans ses rues, ses monuments et ses églises, photographiant sans relâche, mangeant des pizzas et des glaces, formant d’interminables files d’attente, remplissant les terrasses des cafés et les porte-monnaie des Romains.

  9. À Rome j’ai toujours l’impression de visiter un décor de film. Je ne sais pas si c’est pour l’avoir vue dans beaucoup de films ou si j’ai cette sensation car elle a souvent été choisie par les réalisateurs pour sa ressemblance à un décor de théâtre. Pour essayer de trouver une réponse j’ai visité Cinecittà . Les anciens studios romains se trouvent au milieu d’un banal quartier résidentiel, entouré de bouts de campagne. Au gré d’une balade autour de Cinecittà, on peut tomber sur la statue en papier mâché d’un colosse romain qui apparaît soudain derrière une enceinte. Mais une fois à l’intérieur, en arrière plan du palais de Jérusalem ou du Forum impérial, on peut observer les immeubles résidentiels des années soixante-dix, décorés de linge étendu sur les balcons.

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