Portfolio

Chaque mer a une autre rive : Travaux/1

Voyage photographique en Italie, à travers ses gens, ses contradictions, ses paysages, son passé et son présent.
  1. Le 1er mai à Milan a lieu le défilé des syndicats de base, des travailleurs précaires, des indépendants et des migrants. Créée en 2001, cette manifestation s’appelle Mayday et a été particulièrement centrée sur la figure, émergente à l’époque mais désormais généralisée, du travailleur précaire, protagoniste du nouveau et agressif monde néolibéral. C’est une version festive et colorée du défilé du 1er mai, alternatif à celui, national, des syndicats confédéraux (CGIL, CISL, UIL) jugés insensibles aux luttes des travailleurs précaires.

  2. Les désordres qui ont eu lieu en marge du cortège de 2015, simultanément et en opposition à l’ouverture de l’Exposition universelle de Milan, ont eu une influence négative sur la légitimité du Mayday, qui a subi une nette baisse de participation. Le cortège du premier mai 2018 retrouve un public plus large, avec toutefois un parcours imposé par la préfecture qui contourne le centre pour partir ensuite vers le quartier universitaire Città Studi, siège de l’École polytechnique et théâtre d’une lutte pour maintenir l’université dans Milan et ne pas la déplacer comme prévu dans l’ancienne zone EXPO à Rho.

  3. Les riders, livreurs à vélo de chez Deliveroo, Glovoo, Foodora, Uber Eats, ouvrent le défilé. Ces travailleurs de la Gig economy, exemples de la fragmentation du marché du travail et du libéralisme poussés à leurs limites les plus extrêmes, sont littéralement employés par une machine qui les choisit grâce à un algorithme. Leur statut est celui de la profession libérale et leur seule relation avec l’employeur est l’interface de l’application sur leur smartphone.

  4. Pas de vacances, pas de congés maladie, entretien du vélo aux frais du travailleur, pas de salaire horaire mais paiement à la livraison et possibilité pour l’entreprise d’arrêter la collaboration en refusant simplement au travailleur l’accès à la plate-forme web qui distribue les courses. L’externalisation des risques professionnels est quasi totale, mais les responsabilités et les conditions de travail sont celles du travail salarié. C’est justement pour ce motif que les riders ont commencé une lutte dans de nombreux pays, parmi lesquels l’Italie, pour la reconnaissance de leurs droits, avec une première victoire à Florence, où le statut de travailleurs subordonnés a été reconnu par un jugement.

     

  5. Dans une section du cortège, celle du syndicat SI-COBAS , il y a surtout des travailleurs étrangers, très nombreux, provenant des pays du Sud, en colère mais malgré tout joyeux. Beaucoup d’entre eux travaillent dans la logistique : livreurs, magasiniers, employés d’entreprises de sous-traitance, etc. Les professeurs des écoles aussi sont en lutte. Une sentence du Consiglio di Stato (organe consultatif juridico-administratif qui assure la légalité de l'administration publique en Italie) a déterminé l’exclusion des titulaires du Diploma magistrale (diplôme équivalent au baccalauréat mais avec une spécialité éducation permettant d’enseigner en école primaire) des concours de recrutement de l’Éducation nationale, ce qui a pour conséquence d’empêcher des milliers de personnes d’exercer leur métier de professeur et risque de faire perdre leur poste à des dizaines de milliers d’autres qui ne sont pas titularisés. Les enjeux du cortège sont nombreux, notamment les conséquences des lois d’austérité, ou la sécurité au travail, avec plus de deux cents morts depuis le début de l’année. Le travail en Italie est peut-être la question politique la plus urgente et la plus importante, même si cela a été largement ignoré lors de la campagne électorale pour les élections politiques de 2018, où l’on a préféré parler des migrants et de la sécurité.

  6. Trezzano sul Naviglio est une commune au sud-ouest de Milan, dans la banlieue industrielle. Une succession d’entrepôts, de bâtiments des années soixante-dix et de centres commerciaux, dans un paysage plat traversé par des échangeurs et des autoroutes, sous un ciel blanc et gris. La Maflow de Trezzano était une usine de composants pour les automobiles. En 2012, après avoir été achetée par un entrepreneur polonais qui l’a délocalisée dans son pays emportant les machines, l’usine, désormais une enveloppe vide, a été fermée et tous les ouvriers renvoyés. Un groupe d’ouvriers et d’ouvrières, en grande majorité licenciés de Maflow mais pas seulement, ont constitué l’association Occupy Maflow, inspirée par les sociétés mutualistes d’ouvriers et les grandes expériences nées à l’aube du mouvement ouvrier. Ils ont occupé les locaux vides pour relancer l’activité et créé la Citadelle de l’autre économie, devenue ensuite Ri-Maflow, dans l’idée de créer le travail de l’intérieur au lieu d’aller le chercher là où il n’y en avait pas, et de permettre à tous de subvenir à leurs besoins, en créant des liens avec d’autres situations d’autogestion en Italie mais aussi en France, en Grèce ou en Amérique latine.

  7. Ri-Maflow fait partie de Fuori Mercato, un réseau alternatif de distribution de produits créés dans des usines et des exploitations agricoles autogérées, équitables, militantes, éthiques et à impact environnemental réduit. C’est un beau et ambitieux projet, mais très fragile comme toutes les réalités économiques qui échappent à la logique libérale. Depuis le début, les membres de Ri-Maflow ont ouvert un dialogue avec l’administration locale et la banque, propriétaire des bâtiments, afin d’obtenir toutes les autorisations et donner un cadre légal à leurs activités.

  8. Ri-Maflow est un espace ouvert, où l’on va d’abord pour aider, puis petit à petit trouver son propre espace, en construisant un atelier. Les activités sont nombreuses et variées, allant du bar et de la cantine à la transformation et la confection de produits alimentaires, en passant par une cyclofficine, un studio de répétition, des ateliers d’artisanat, de tapisserie, ou de restauration de meubles. Certains, comme Mauro, ont trouvé ici leur épanouissement personnel à travers l’artisanat. Mauro recycle tout. Son laboratoire regorge d’objets trouvés : CD, lunettes, montres cassées, pièces mécaniques ou papier. Il réinvente des utilisations pour ces matériaux en créant des œuvres d’artisanat.

  9. Umberto, quant à lui, s’est retrouvé sans emploi à cinquante ans. Il a décidé de se reconvertir et d’apprendre un métier qui l’avait toujours intéressé : la réparation et la construction de meubles. Il a trouvé dans le collectif la force de se remettre en course et de faire quelque chose qui le passionne. Son travail n’est plus seulement un gagne-pain. Cependant, comme beaucoup d’autres personnes à Ri-Maflow, il est obligé d’avoir une deuxième activité professionnelle.

  10. Ri-maflow est un lieu où à la place de céder au vide, à l’humiliation du chômage et au déclin de leur statut social, les personnes conçoivent courageusement, grâce à la force de la solidarité, des formes alternatives pour créer des revenus, se réinventent en tant qu’individus et membres de la société. Leur rêve est de créer un modèle reproductible en démontrant au patronat, aux syndicats et enfin aux travailleurs eux-mêmes que l’on peut créer de l’emploi en dehors des mécanismes de l’économie libérale. Actuellement l’expérience de Ri-Maflow est en danger suite à une attaque juridique très violente. Ri-Maflow a dû trouver un nouveau lieu pour s'installer et faire face à un procès et au gel des fonds. Le futur des travailleurs et de ce qu’ils ont construit dépend une nouvelle fois de la lutte et de la solidarité.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.