Portfolio

Avant-propos de mon livre: " Sur la voie des insoumis "

Raconter sa propre histoire, celle de sa famille et de sa tribu peut paraître très égoïste, mais écrire sur soi, s’occuper de soi, c’est aussi s’occuper des autres, de leurs histoires, de leurs souffrances.
  1.               Il y a déjà presque un demi siècle que je pensais en avoir fini avec cette deuxième guerre du Rif, que les milieux officiels avaient toujours refusé de reconnaître; ils continuent encore aujourd’hui à la désigner par « Evénements du Rif ».​​​​​​​​​​​​​​​​​​

    Mais voilà, il y a dix ans, quand j’avais pris l’initiative, dans le cadre du Forum vérité et justice, de recueillir grâce à la caméra les témoignages de certaines personnes ayant vécu ces événements, des souvenirs douloureux de ce passé lointain étaient remontés à la surface. J’avais sillonné le Rif, j’avais rencontré des femmes et des hommes qui ont osé parler pour la première fois de ces événements. Délaissant la peur dans laquelle la plupart d’entre eux avaient trouvé refuge, ils avaient enfin osé formuler leurs histoires telles qu’ils les ont vécues : des recueils bouleversants, des témoignages poignants. J’avais aussi interrogé des lieux et des dates restés trop longtemps tabou, devenus interdits par tant d’années de peur et de silence.​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​

    Depuis, mes propres images, celles de mon enfance,   contraintes elles aussi au silence, violemment congédiées, enterrées sans sépulture ni oraison funèbre, allaient opérer à leur tour leur retour avec force.

    Je suis né dans le Rif en 1950. J’ai donc grandi pendant cette guerre qui s’était déroulée sous mes yeux quand j’avais entre 8 et 9 ans. Mon existence s’était construite avec cette guerre et notamment avec le silence qui avait entouré cette tragédie perpétuelle aussi bien à la maison qu’à l’école ou dans la rue. 

    J’ai beaucoup de souvenirs de cette période, certains très vifs, d’autres plus flous, comme le sont parfois les souvenirs d’enfance. Je garde en mémoire des sensations, des émotions, mais aussi des souvenirs plus douloureux, comme les drames qui ont touché ma famille. Je me souviens particulièrement des moments où mon père et mon grand-père furent arrêtés.​​​​​

     En essayant de retrouver mes souvenirs, j’ai mesuré à quel point l’oubli était tombé très vite sur des événements pourtant forts. Aussitôt, j’ai pris conscience que si nous ne prenions pas la précaution de les graver sur la pierre ou de les consigner dans les livres, ils disparaîtraient rapidement avec ceux qui en ont été les témoins. Ce devoir de mémoire s’était imposé alors à moi avec force. J’étais aussi conscient que la charge de cette responsabilité était lourde, il ne fallait donc pas défaillir. C'est ce poids que je continue à ressentir encore aujourd’hui.

     Au cours de la rédaction de ce récit, ce que j’avais le plus craint, était de ne pas pouvoir trouver les mots que mon grand-père aurait été en droit d'attendre du témoignage qu’il m’avait légué. Un témoignage que j’ai tenté de reconstituer, avec une patience infinie. Mon souhait aujourd’hui est d’être à la hauteur de remplir dignement ce cahier des charges.

     Il va de soi que mon livre n’est pas l’œuvre d’un témoin  objectif et impartial. Il ne s’agit donc pas d’un livre d’histoire comme d’aucuns pourraient s’y attendre. Je ne suis parti que de ce que j’avais vécu. Je n’ai pu prendre aucune distance ni par rapport à mes souvenirs personnels, ni par rapport à mes sentiments, pour parler du cas de mon grand-père, pour raconter  l’épopée mais aussi les souffrances de ma tribu. Je n’ai pas essayé de comprendre, j’ai voulu juste partager mes pensées et mes émotions sur cette guerre.

     Dans ce texte, ma voix de narrateur se mêle à celle de mon grand-père pour nous parler de sa propre aventure et celles de ses camarades, la plupart restés dans l’ombre. Mon livre, est donc un hommage à mon grand-père et pas seulement. C’est un hommage aussi à ces héros dans l’ombre, à ces inconnus qui avaient sacrifié leur vie pour une guerre qui leur avait été imposée. Il était donc pour moi temps, de les faire sortir de cet anonymat, le temps d’une parole, d’un livre, au moins.

     Ce texte, était depuis un certain temps sur le bout de ma plume, mais ce n’est que maintenant qu’il s’est enfin échappé. Depuis que je vis à Tanger, ville où était venu mourir mon grand-père, j’avais senti la nécessité de ressusciter sa parole ou à défaut lui octroyer le pouvoir de dire ce qu’il a été obligé de taire pendant vingt ans. Comme tant d’autres, il n’avait pas sciemment choisi de se taire, pour essayer d’oublier et continuer à vivre, mais plutôt parce que personne n’avait envie de l’entendre.

     Enfin, j’espère que la publication de cette histoire, qui est certes une histoire familiale, contribuera à la récupération de notre mémoire collective. Sans oublier de souligner que, pour moi, le retour sur ces événements passés dans un travail autobiographique a été immensément riche d'apprentissages.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.