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Mémoires de la libération

Ils ont entre 7 et 20 ans lorsque le 6 aout 1944 les alliés arrivent en Bretagne depuis la Normandie. Voici les trois premiers des neuf témoignages que je vais partager avec vous. J'ai enregistré ces interviews et je vous les transmets mot pour mot. Voici Madame Yvonne, Joseph et Colette qui vous raconte "leur" Libération.
  1. Madame Yvonne Dumbilio, habitante de St Malo quartier de Rocabey

    Avec mes parents, nous vivions en face du cimetière de Rocabey avenue de Moka près du café qui existe toujours. Le 1er août, les avions de l’US Air Force et la Royal Aire Force bombardent la gare de St Malo, tuant 144 civils. Mon frère fut alors réquisitionné pour aider à creuser les tombes. Sur le coup de dix heures, l’envie d’un petit casse-croûte se fait sentir et comme il n’y avait que la rue à traverser, il rentre chez nous. Pendant qu’il mangeait, des bombes tombent sur le cimetière exactement à l’endroit où il travaillait quelques minutes avant!

    Pour voisin nous avions les établissements Leprovost, ils importaient des bananes et les faisaient murir dans les caves situées sous le quai de déchargement. Le 6 août nous avons reçu l’ordre de trouver refuge là où nous pouvions, car l’évacuation des derniers réfugiés avait eu lieu et nous étions bloqués dans St Malo sans possibilité de sortir. Des hommes avec des drapeaux blancs nous conseillèrent de nous cacher et de nous installer pour un moment.

    Avec quelques voisins, mes sœurs, mon frère, mes parents et mon oncle nous sommes descendus nous abriter dans les caves de M. Leprovost. D’autre personnes trouvèrent refuge dans les sous-sol de l’église de voisine. Les caves étaient très vastes et nous avions beaucoup de place, chacun une petite pièce. Nous avions descendu des matelas et tout le confort possible. Compte tenu de la situation, la nourriture ne manquait pas, ce dimanche là nous avions même un rôti.

    Les alliés ont bombardé la ville jusqu’au 13 août, les combats dans le quartier on fait rage vers le 9 et 10 août, mais cela continuait à pétarader de tous les côtés dans les quartiers alentours. Malgré tout il y avait une bonne ambiance dans notre cave, nous n’étions pas rassurés mais il y avait de la bonne humeur, un ami un voisin qui avait un chien, arrive avec des plumes plein la tête! Son chien avait déchiré et secoué l’oreiller, il y en avait partout dans la chambre où il dormait, cela nous avait bien fait rire. L’une de nos voisines était terrifiée par le bruit des bombes, elle a passé tout son temps à crier «Mon Dieu, Mon Dieu» et à prier. Mon oncle était sourd comme un pot, alors que les bombes tombaient de plus belle il nous dit:

    « J’entends comme un bourdonnement!…»

    Régulièrement, un avion de reconnaissance passait, et les bombardements redoublaient, nous apprîmes par la suite qu’il y avait derrière chez nous dans le champs, un nid de mitrailleuse que l’artillerie essayait de détruire.

    Un matin par les soupiraux mon père voit dans la rue des hommes en uniforme que nous ne connaissions pas.

    «Ça c’est pas des boches!» s’exclama t-il et le voilà qui attrape un chiffon blanc et malgré les protestations de ma mère, sort de la cave pour aller à la rencontre des soldats. A peine est-il sorti que les G.Is l’encadrent et commencent à lui poser des questions, puis ils l’accompagnent dans la cave pour voir si il n’y avait pas des Allemands cachés avec nous. Ils visite également notre maison qui avait été bien malmené par les bombardements. Par la suite les G.Is venaient nous donner un peu de nourriture et nous accompagnaient non loin de là, à la source Rabot, pour nous ré-approvisionner en eau potable qui manquait puisque toutes les installations permettant la distribution de l’eau avaient sauté sous les bombardements. Ils se sont installés un Q.G dans les locaux de M. Leprovost juste au-dessus de nous.

    Un matin Monsieur D... sans nouvelles de son épouse évacuée quelques jours auparavant, décide de nous quitter afin d’essayer de la retrouver. Le voilà donc parti en direction de St Coulomb mais arrivé à la Montagne St Joseph il a été bloqué par les combats et a fait demi-tour.

    Ce qui m’a vraiment marqué pendant cette période, c’est la grande solidarité entre voisins, nous étions une petite communauté qui vivait les uns pour les autres, et ce malgré l’enfer des combats et des bombes qui avait lieu autour de nous. Je n’avais que 20 ans mais les bombardements ne m’ont pas effrayée, il faut dire que l’année précédente j’avais été opéré à Rennes à cause de la tuberculose, pendant ma convalescence l’hôpital fut bombardé, mon frère me cacha sous un matelas pour me protéger des éclats d’obus qui passaient au travers du dortoir, j’avais donc déjà une expérience des bombes. Toute cette époque m’a fortifiée, m’a permis de grandir et d’aider les autres, d’aider mes enfants et mes petits enfants. Quand on a vécu cette période de l’histoire et que l’on est passé au travers sans trop de casse on ne peut qu’être positive et profiter de la vie.

     

  2. Madame Colette Renault. Malouine de naissance ayant vécu le siège de St- Malo.

    En août 1944 j’avais 16 et demi, le dimanche 6 je me trouvais sur la place des Frères Lamenais en compagnie d’une amie, nous nous rendions à la messe. Nous pouvions entendre au loin des explosions : Les Allemands à l’approche, des Américains faisaient sauter les installations portuaires, le môle, les quais. 

    Soudain alors que nous discutions mon amie et moi-même, le clocher de la cathédrale St Vincent s’effondra recouvrant les places et les rues adjacentes d’un immense nuage de poussière qui nous enveloppa mon amie et moi. Habitant non loin de là rue St Benoit, je rentrais à notre domicile complètement paniquée et en pleurs.

    Plus tard dans la journée, nous eûmes la visite d’un responsable de le défense passive qui ordonna à ma mère de rejoindre avec ma sœur la caserne de la victoire située à l’emplacement actuel de l’école de la marine marchande afin d’y trouver un abri sûr. Nous nous installâmes là dans cette vieille bâtisse qui avait servie au fil des années de prison puis de caserne.

    Nous étions assises à même le sol avec les autres femmes du quartier, tous les hommes, sauf les pompiers, avaient été emprisonnés au Fort National Comme nous n’avions pas eu le temps d’emmener quoi que ce soit, ni vêtements ni nourriture, ma mère décida le jour suivant de braver les bombardements qui n’avaient pas cessé, afin de retourner à la maison pour y récupérer des oreillers ainsi que diverse choses pour améliorer notre confort. En revenant elle fut coincée par les Allemands pour qui, aucun civil ne devait circuler dans les rues, heureusement elle réussit à leur faire comprendre sa situation et ils la laissèrent repartir. Pendant ce temps les incendies dévoraient la cité corsaire, les pompiers aidés de bénévoles équipés seulement de seaux et de haches tentaient en vain d’éteindre les foyers au milieu du fracas indescriptible des bombes qui faisaient trembler le sol de toute la ville. Ils rentraient parfois prendre quelque repos à la caserne de la victoire. Deux d’entre eux étaient des connaissances Messieurs Brindejonc et Parentoine. Un soir l’un d’eux était tellement épuisé qu’il était au bord de l’évanouissement, ma mère le réconforta alors avec de l’eau de vie ramenée de la maison quelques jours auparavant. Ils repartirent au matin et nous ne devions jamais les revoir car ils périrent tous d’eux sous l’effondrement d’un mur de la cathédrale.

    Nous restâmes là enfermées jusqu’au dimanche suivant. Nous avions parfois la visite de la défense passive mais nous ne vîmes quasiment pas les allemands durant cette période. Le 13 août le chef de la défense passive vint nous évacuer de la caserne. Nous dûmes traverser la ville en flammes pour sortir porte de Dinan. Arrivée près du Casino je remarquais un petit groupe de femmes qui semblaient se jeter au cou des soldats Allemands, fort étonnée je dis à ma mère :

    «Maman regarde donc celles-là elle embrassent les Allemands!» elle regarda dans la direction que je lui indiquais et me dit: «Mais ma petite fille ce ne sont pas les Allemands ce sont les Américains». Les Américains nous prirent en charge par camion jusqu’à Courtoisville.

    Peu avant les événements dont je viens de parler, les policiers en poste dans l’intra-muros reçurent l’ordre de dormir chez les civils de la ville close afin d’éviter d’être raflés par l’occupant. Pendant près d’une semaine deux d’entre eux devaient dormir au-dessus de chez nous, ils furent par la suite emprisonnés au fort national. Libérés le 13 août les survivants du fort nous rejoignirent alors à Courtoisville. Parmi eux je retrouvai les deux policiers, folle de joie après ces 8 jours d’enfer de retrouver des visages connus, nous nous jetâmes dans les bras des uns et des autres et j’échangeai avec l’un deux un baiser. Il devait devenir mon mari.

    Mon père était douanier et en tant que tel il avait été emprisonné par les Allemands avec tous ses collègues à Châteaubourg dans les terres. Libéré le lundi 14 août il avait suivi la progression des alliés jusqu’à Paramé où nous le retrouvâmes.

  3. M. Joseph Reux.

    Je suis né en 1923, j'avais 17 ans en 1940. Les premiers soldats allemands que j'ai vu, c'était près de l'hôtel Victoria dans le bas de St Servan à l'embarcadère là où il y a la piscine municipale aujourd'hui, il y avait juste deux camions mais ensuite bien sûr ils sont arrivés en force vu l'importance stratégique de la ville, il y avait de tout, la marine, la Wermacht etc...

    Au début nous étions apeurés mais à la longue nous les admirions presque tout en les détestant. Ils défilaient bien dans un ordre impeccable chantaient bien ils nous ont beaucoup impressionné tout comme plus tard nous le fumes par les Américains.

    A l'époque j'étais pâtissier, je travaillais à St Enogat, place du calvaire, et les Allemands passaient au salon de thé pour manger et acheter des gâteaux. Tous les jours nous les voyions défiler pour aller au port Blanc faire des exercices.

    En février 1941 j'ai décidé de partir pour me rendre à Londres je suis parti avec le minimum, toutes mes affaires tenaient dans un petit carton. J'avais juste un tuyau qui était de me rendre à Tour dans un établissement religieux où je devais donner un mot de passe, celui-ci était:

    «Je viens pour les poireaux de Mr Madelin»

    Puis de là j'ai été envoyé à environ 20 kilomètres au presbytère de Esvres où le curé m'a fait connaître un passeur, c'était très dangereux quelques jours auparavant les Allemands avaient tiré sur des étudiants qui voulaient passer la ligne. J'ai continué ma route tant bien que mal jusqu'à Marseille là-bas j'ai rencontré mon contact, le directeur du foyer des marins scandinaves qui m'a dit de fuir Marseille comme la peste car il y avait beaucoup de voyous qui prenaient votre argent pour le passage vers l'Afrique et que l'on ne revoyait jamais. Sur les conseils de ce monsieur j'ai rejoint Port-Vendre où j'ai embarqué clandestinement sur un navire de la compagnie Leborgne à destination d'Oran en Algérie pour rejoindre Tanger qui était à l'époque une zone internationale, de là j'espérais embarquer vers l'Angleterre. Mais je me suis fait arrêter à la frontière du Maroc Espagnol, par la police française et j'ai été refoulé de l'empire Chérifien.

    Je n'avais plus d'argent et pendant toute une semaine j'ai mangé des dattes. Puis j'ai rencontré une famille de Français qui était de St Malo. Ils m'ont hébergé et j'ai par la suite travaillé pour eux comme secrétaire et standardiste.

    En 1942, j'ai enfin pu m'engager dans la Marine Nationale. J'ai été envoyé à Biserte en Tunisie pour suivre une formation de radio. Entre temps le débarquement du 8 novembre, l'opération Torch avait eu lieu, les Alliés avaient débarqué au Maroc et en Algérie. Je me suis donc retrouvé pris entre deux feux par la contre offensive Allemande. Les troupes Françaises ont alors été sommées de se rendre sinon nous aurions tous été zigoullés!

    Nous avons alors été transférés par bateaux en Sicile puis par train dans des wagons à bestiaux au travers l'Italie jusqu'à Menton. Je suis alors rentré le 20 Décembre 1942 à St Malo où j'ai repris mon métier de pâtissier. J'ai ensuite été appelé pour le STO en 1943, mais je n'avais absolument pas l'intention d'aller en Allemagne!

    Le matin du départ j'avais rendez-vous à 6 heures à la gare de St Malo mais au lieu de prendre le train pour Saarbruck j'ai pris le bus jusque dans la campagne près de Miniac où j'ai travaillé aux champs comme ouvrier agricole. Au fil des mois je me suis rapproché de St Malo d'abord Cancale puis l'Intra-Muros, rue de Chartres chez l'une de mes sœur.

    En 1944, nous n'avons pu évacuer comme les Allemands nous en avaient donné l'ordre car les Alliés cernaient toute la région nous sommes donc restés bloqués là avec un bon millier de Malouins. Le premier soir du siège, les Allemands sont passés dans tous les abris officiels pour ramasser les hommes et les emprisonner au fort national. Nous étions dans un abris rue des Cordiers qui n'était pas un abri officiel, ce qui fait que je n'ai pas été capturé. Malheureusement au fur et à mesure que l'incendie gagnait nous devions bouger d'un abri à l'autre, d'abord dans les caves de l'Hôtel d'Asfeld et ensuite jusqu'à l'évacuation dans les caves du docteur T. non loin de là.

    A chaque fois que nous sortions pour passer d'une cave à l'autre c'était l'enfer, les bombes, les incendies, les cris, la panique.

    Puis le 13 août, les Allemands et les Américains ont conclu une trêve afin d'évacuer les civils. Nos sommes alors sortis avec le drapeau blanc par la porte de Dinan. Partout ce n'était que ruines, je peux vous dire que cela fait un drôle d'effet! Quand notre colonne est arrivé au casino, les Américains qui nous attendaient là nous ont offert des chewing-gum des cigarettes.

    Ensuite, nous avons été logés avec ma soeur avenue de Lorraine où j'ai rencontré ma future femme qui était logée dans la même maison. J'ai repris mon travail de pâtissier chez Cheftel qui avait été installé à Courtoisville. Puis par la suite avant Noël j'ai reçu un ordre de rappel par la marine nationale j'ai d'abord été basé près de Pont-Réan au château de la Massaye avant d'être affecté au croiseur Suffren alors ancré dans le port de Casablanca. J'ai donc refait le voyage jusqu'à Marseille puis Oran et enfin Casablanca. Je suis revenu à la vie civile le 17 Octobre 1945.

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